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Accueil du site > Actualités > Société > La sous-culture contemporaine a dissout la nature et embastillé (...)

La sous-culture contemporaine a dissout la nature et embastillé l’homme. Instruisez-vous, libérez-vous !

L’opposition entre nature et culture est devenue un classique de la pensée philosophique moderne. On pourrait d’ailleurs écrire l’histoire du doublet nature et culture en décelant le moment de son apparition, puis les quelques étapes de la pensée pour enfin aboutir à la situation actuelle qui est loin de faire consensus et n’est sans doute pas définitive. On peut cependant tracer quelques moments importants dans cette longue histoire en essayant de ne pas tomber dans le simplisme et les approximations trompeuses. Il faut dire que le débat entre nature et culture suscite souvent des controverses et même des polémiques. S’il en est ainsi, ce n’est pas une question de réalité mais de la manière dont on découpe cette réalité en deux éléments, nature et culture, pour ensuite les conceptualiser et enfin, les relier ou les opposer. Chacun voit midi à la porte de sa demeure qu’il a bâtie avec son langage et ses concepts. En étant bien entendu dépendant de la pensée de son époque.

 Le moment antique. Si on lit attentivement Aristote, on comprend que la notion de culture au sens moderne n’existe pas. Dans le livre VI de l’éthique de Nicomaque, on peut lire les analyses les plus pénétrantes d’un Aristote réfléchissant notamment sur l’origine de l’art. Le chapitre 2 offre une vision claire permettant de distinguer la nature agissante de manière spontanée et la production artistique de l’homme qui elle, relève de la création avec une pensée théorique guidée par la raison, laquelle permet aussi le choix délibéré. Ainsi, la nature ne choisit pas ce qu’elle est mais l’artisan a la faculté de choisir ce qu’il produit. Si la culture existe bel et bien dans la Grèce antique, elle est pensée comme un supplément, une addition à la nature, une œuvre humaine indissociablement liée à la nature essentielle de celui qu’Aristote conçoit comme un animal rationnel. Néanmoins, l’existence ne se concevait pas en opposant la culture et la nature. L’homme était un élément vivant et intégré au cosmos et à la nature.

 Le moment moderne. La vulgate philosophique nous apprend qu’avec Bacon et Descartes, le projet occidental de maîtrise de la nature a émergé en Europe et au 17ème siècle. C’est à partir de ce moment que se dessina une mise en opposition entre la nature et la condition humaine. La science moderne a mis à distance la nature en la considérant comme une « matière » mesurable et utilisable. De ce fait, l’Occident a procédé à une « désontologisation » de la nature doublée d’une technicisation de cette même nature. Autrement dit, la nature a été destituée de son âme pour se prêter à une sorte d’alliage se combinant avec la technique humaine et ce, grâce aux méthodes d’assemblage et de calculs offert par les découvertes scientifiques. En utilisant un vocabulaire phénoménologique, on dira que la nature a subit une soustraction noématique tout en se prêtant à une addition noétique.

 Le moment industriel. Les 19ème et 20ème siècles ont été marqués par un développement industriel sans précédent, ce qui a permis de transformer la nature et d’y superposer un monde technique, artificiel, mécanique, industriel. On a assisté à une production de masse dans le champ des œuvres d’art, des objets dotés de design, des livres savants ou de divertissement, des journaux, des moyens de transport. L’homme contemporain n’a plus le sentiment de vivre en relation avec la nature. Il est l’animal adapté au technocosme qu’il a façonné. Le monde culturel devient une évidence et la civilisation se conçoit comme technique, esthétique, économique et souvent, s’interprète comme supérieure. Cela relativement à d’autres sociétés qui vivent en harmonie avec la nature et que les Occidentaux ont qualifiées de primitives. Si la culture est une addition superposée à la nature, alors cette culture finit par dépasser la nature en occupant non seulement le temps d’activité disponible mais aussi la pensée. La culture est à la fois un ensemble d’objets et une manière de leur trouver un sens et d’interpréter les œuvres humaines en relation avec une nature qui peu à peu, devient un élément surajouté, pouvant même parasiter la pureté exigée par l’homme occidental. Il n’y a pas si longtemps, les livres d’écoles parlaient d’animaux utiles et nuisibles. Ce détail illustre bien la présence d’un rapport antagoniste, complexe, entre la culture et la nature. Cette opposition concerne le champ praxique et qui donne lieu à des conflits idéologiques. On se souvient des mouvements de retour à la nature prônés par les jeunes Allemands au tout début du 20ème siècle. Nombre de partisans de l’idéologie volkish ont nourri les rangs du nazisme. Tout le 20ème siècle fut marqué par ces conflits avec actuellement, l’écologisme qui se radicalise (pour dire devient extrême) ou est récupérée par le système marchand (permis de polluer par exemple).

 Le moment hypermoderne. Le culturel (incluant le technique) aurait semble-t-il envahi la sphère des activités humaines au point de se surimposer à la nature. Si bien que cette nature est devenu un objet culturel, ce qui aboutit à une suppression de l’opposition. La tâche de la pensée consiste alors à délimiter, au sein même de l’univers des objectivités et des choses, ce qui désigné, vécu et pensé comme étant naturel (Jean-Marc Besse). Le culturel n’en reste pas moins une réalité impensée. En prolongement de la proposition d’Aristote, nous pourrions dire que l’homme est un animal culturel. Ou que la culture est le propre des possibilités offertes à l’homme. Ce ne serait plus le travail (Hegel) qui serait l’essence de l’homme mais le culturel. Dans sa double dimension, à la fois comme activité et comme sens du vécu. A noter la suggestion du neuroscientifique Eccles qui propose de considérer deux ordres de réalité, le monde 1 matériel incluant le corps humain et le cerveau et le monde 2 de expériences subjectives ou mentales. Cette scission renvoie à la dualité nature et culture. Néanmoins, comme l’a souligné Eccles, l’irréductibilité de ces deux mondes est loin de faire consensus et l’on connaît les tentatives de naturaliser la conscience, ce qui revient à adopter un matérialisme absolu, voire un physicalisme, où le monde 2 est absorbé dans le monde 1, ce qui signifie que les productions culturelles ne sont que des formes matérielles spécifiques ayant émergé grâce à l’activité productrice humaine. 

 Si le culturel et le naturel ont pour ainsi dire fusionné en un univers unique sous l’action de la pratique scientifique et de la pensée objectiviste, ces deux domaines restent cependant soumis à la distinction philosophique et notamment à la phénoménologie qui permet de séparer l’objet culturel qui se détache sur une trame historique et l’objet naturel qui apparaît comme présence a-historique dans le champ noématique. Pour le phénoménologue, la nature se pense comme si elle avait été toujours là, alors que la culture a une histoire, très récente si on la mesure à l’échelle du temps d’occupation des hominidés sur cette terre. On peut convenir alors que la culture proprement dite représente le résultat d’une activité humaine qui n’a pas pour finalité de satisfaire des besoins naturels. Mais en ce cas, tout relève de la culture, y compris l’alimentation et l’agriculture. Tout est devenu culturel y compris le monde physique soumis au calcul et à la mesure. Et l’agriculture moderne, comme la science, a une histoire. L’homme étant un être culturel mais aussi historique, surtout en Occident depuis l’époque moderne. Les formes culturelles, surtout celles relevant d’un Art qu’on peut qualifier de haute culture, marquent profondément les époques de nos histoires nationales mais aussi universelles.

 L’universel ne se réduit pas à un précepte philosophique pensé au cours du 18ème siècle et soldé par l’invention des droits naturels. L’homme universel est un être culturel dont l’apparition sur terre date de quelques milliers d’années. C’est entre le début du néolithique et la période axiale que s’est révélé la « nature culturelle » de l’homme. Plus précisément, une manière qu’à l’homme de se mettre en relation avec les choses et êtres naturels mais aussi, de modifier la nature pour son usage. De ce point de vue, les pratiques d’élevage et d’agriculture ne diffèrent pas, en principe, des pratiques dites spirituelles visant à établir un lien avec le cosmos, les morts, les dieux, l’énergie universelle. On trouve des sorciers et des chamanes dans beaucoup de sociétés dites primitives. Les lettrés chinois sont connus pour leur fonction administrative mais on découvre qu’ils entretiennent un lien avec le cosmos grâce à des rochers spécialement choisis pour leur forme censée être un point de raccordement avec les forces cosmotelluriques. Nous Occidentaux laissons de côté le monde minéral pour privilégier le monde végétal dont les formes parfois extravagantes représentent la nature dans sa splendeur esthétique. Les sages, qu’ils soient soufis, chrétiens, kabbalistes ou néoplatoniciens, ont accès à un autre monde.

 Finalement, cette culture occidentale, moyenne, massifiée dans ses œuvres diffuses, vulgarisée avec son scientisme réductionniste, dégradée avec son matérialisme du quotidien, constitue un monde culturel d’où sont exclus la magie de la nature et les mystères de la création. Un monde rationnel, fini, consommable, manipulable. La nature n’est qu’un complément de ressources qu’il faut gérer. Les benêts de l’écologisme s’imaginent régler la température de la terre comme on règle celle d’une pièce avec un thermostat. Ils ne comprennent rien à la nature, ne savent pas vivre la nature. Ils ne sont que des habitants d’un monde qui est leur terrain de jeu et d’action, livré aux artifices et aux émotions. Il y a une sacrée différence entre vivre la nature et habiter dans la nature. L’homme moderne se croit le propriétaire de la nature et s’énerve quand la nature ne va pas dans le sens des calculs et des normes. L’homme moderne est stupide et c’est en cela qu’il est dangereux. La nature n’est plus qu’une représentation rationnelle intégrée à la culture rationaliste moderne.

 Après être sorti de la nature et ses limites par sa volonté et son intelligence pour être un inventeur, un créateur de cultures, un contemplateur, l’homme est devenu prisonnier de la culture qu’il a façonnée, une sous-culture hyper moderne, faite d’artifices, d’œuvres a-historiques, de Temps oublié, de frénésie active, adaptée aux hommes transformés par le technocosme, une sous-culture généralisée dont il est possible de sortir en retrouvant la verticalité, la pensée, la gnose, et en faisant usage de la volonté et du choix. Toute culture s’est développée à partir d’un choix. L’homme n’est pas obligé de vivre dans ce système d’asservissement et d’aliénation. Et c’est tout l’enjeu du 21ème siècle. Instruisez-vous, libérez-vous  ! Un livre à écrire. 

 


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4 réactions à cet article    


  • calimero 4 juin 2012 15:43

    Très bon papier, écrivez le ce livre.

    l’Occident a procédé à une « désontologisation » de la nature doublée d’une technicisation de cette même nature

    La nature n’occupe plus une place centrale au sein de notre culture comme ce fût le cas originellement. Toutes les cultures dites primitives l’englobent au sein d’une dimension spirituelle formant un tout cohérent. Des siècles de développement industriel et scientifique ont raboté son importance jusqu’à la réduire à une dimension purement pragmatique.

    Mais n’y a t’il pas une certaine arrogance voire un danger dans cette prétention à percevoir la nature comme un matériau exploitable par la technologie ? L’émergence récente d’une conscience écologique exprime une inquiétude, un questionnement, de fait un premier pas sur la voie du doute ontologique appelant une refondation culturelle.

    Cette culture presque idéologie technologiste influe sur l’harmonie entre l’humain et son monde. L’homme aime jouer avec le feu, c’est d’ailleurs peut-être ce qui nous a menés jusque là, mais la nature reprends toujours ses droits comme on dit.


    • Suldhrun Suldhrun 4 juin 2012 16:06

      Le bonjour Dugué

      Un de vos meilleurs articles , L humain , partie indissociable de la nature .

       Un jour , je vous en dirais plus et par des arguments utiles a votre article , pas encore pour l ici !

      A bientôt .


      • astus astus 4 juin 2012 19:06

         

        Merci Bernard pour ce texte de synthèse qui nous rappelle joliment que la perte progressive d’une conception spirituelle de la nature s’est faite parallèlement à un usage de moins en moins raisonné d’une techno science asservissant cette nature jusqu’à devenir le nouvel opium du peuple culturel. Ainsi la spiritualité s’est-elle transformée de là où il était utile qu’elle existât, au moins comme concept existentiel, en vraie croyance appliquée à un domaine où elle n’aurait pas logiquement dû prendre cette place. Sans la pensée et ses mots c’est la servitude volontaire assurée. Mais à qui cela profite-t-il ?

        Amitiés. C.


        • easy easy 4 juin 2012 22:40

          «  »«  »«  »Après être sorti de la nature et ses limites par sa volonté et son intelligence pour être un inventeur, un créateur de cultures, un contemplateur, l’homme est devenu prisonnier de la culture qu’il a façonnée, une sous-culture hyper moderne, faite d’artifices,.....«  »«  »"

          Que de mots savanteux pour dissimuler les poils de vos mains !

          La nature, ce sont ceux qui ont les mains dedans qui la connaissent en certaines de ses réalités. Il s’agit des planteurs de choux, des pêcheurs, des physiciens du CERN, des astronomes, des médecins, des bûcherons, les tanneurs, les éleveurs de cochons, les chocolatiers, les parfumeurs, les forgerons, les menuisiers, les infirmières...
          Tous ces gens auraient besoin de protections spécifiques pour se protéger un peu des agressions de la nature.

          Les autres, qui n’ont besoin d’aucune autre sorte de protection physique que celle des oisifs, ne s’y connaissent qu’en transcendantalisation du travail ou en poétisation de la nature : Confucius, Platon, BHL et Hegel pour qui arbeit macht frei.....
          Ce soir, ils ont l’humeur joyeuse, ils font la Lune argentée
          Demain, d’une humeur différente, ils la font cendrée


          Et ce faisant, ils dénient que leur nourriture concrète provient d’un travail silencieux mais pénible et usant sur la nature.
          Ce travail qu’effectuent pour eux des esclaves ou travailleurs physiques, les merles le dénient et n’y rendent jamais hommage.


          Le travail fondamental est celui qui tire au mieux mais toujours dans l’effort physique, de ce qu’offre la nature (pas toujours renouvellante ou cyclique, parfois épuisable).

          La culture vivrière étant pénible, il s’est vite trouvé des petits malins qui ont eu la bonne idée d’inventer des tas de mots pour donner l’impression de produire quelque chose qu’ils ont appelé également culture. La leur servant à nourrir l’esprit.

          Partant de cette ruse si longuement sédimentée qu’elle fait nos calcaires cognitifs et marbres sémantiques, il leur devient tout à fait possible d’affirmer n’importe quoi.
          Partant du fait qu’on peut éblouir Joudain en l’informant qu’il dit de la prose ou épater un boulanger en l’informant qu’il participe à la culture, il leur devient possible de s’engraisser sur leur dos.

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