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La Terre est ronde comme une pièce de monnaie

La monnaie est un bien commun, qui en douterait ? Mais cette fonction première a été dénaturée par une ardente obligation ( ?) de réaliser des profits monétaires croissants à tout prix… Ce qui fragilise l’ordre monétaire et ruine la société ainsi que la planète… Le dernier dossier d’Alternatives économiques propose de « rendre sa vraie richesse à la monnaie » tandis que le mouvement Prosper prône la « désargence » c’est-à-dire l’avènement d’une « société sans argent » fondée sur la « valeur travail » plutôt que sur une loterie spéculative sans avenir - et sur la « maîtrise que les usagers peuvent avoir de leurs usages »…

 

Pour les Encyclopédistes, la « monnoie est un signe qui représente la valeur, la mesure de tous les effets d’usage et est donnée comme le prix de toutes choses  ». Les rédacteurs de l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (en l’occurrence, « une société de gens de lettres autour de M. Diderot & quant à la partie mathématique, de M. d’Alembert  », tome XXII, Genève, 1778) poursuivent : « On prend quelque métal pour que le signe, la mesure, le prix soit durable ; qu’il se consomme peu par l’usage et que sans se détruire, il soit capable de beaucoup de division »…

Depuis, le monde a échappé à l’équation originelle pour devenir une « manufacture à risques » (Ulrich Beck), « l’économie » a changé de nature pour entrer dans une instabilité permanente, la monnaie a perdu son répondant métallique pour devenir une abstraction engrammée dans la mémoire d’un ordinateur, l’humanité est entrée pour la première fois de son histoire dans un cycle de taux d’intérêts négatifs et le spectre d’une « stagnation séculaire » hante le XXIe siècle. Passé d’une économie de subsistance à une économie de développement, attisée par des envies grandissantes de richesses, le « monde moderne » se diviserait-il entre ceux qui travaillent de plus en plus durement pour « gagner leur vie » de plus en plus mal et ceux qui font simplement… travailler leur « argent » - qu’ils confondent allègrement celui « celui des autres » impunément joué au casino ?

 Désormais démunie de toute « matérialité » constitutive, la « monnaie » telle que nous la connaissons, constatent Wojtek Kalinowski, codirecteur de l’Institut Veblen pour les réformes économiques, et Philippe Frémeaux, éditorialiste d’Alternatives économiques et président de l’institut Veblen, « génère des crises à répétition et affiche une parfaite indifférence à tous les grands défis de notre époque  » La raison ? « c’est une monnaie captive : trop de finance, pas assez de régulation publique »…

 

Quand la monnaie-crédit ne tourne plus rond…

 

Il est désormais presque admis que « les banques créent de la monnaie via leur activité de crédit » - un « pouvoir mal employé », à en juger l’enfermement de la société toute entière dans « ce cycle perpétuel de dettes contractées et de remboursements, où les nouveaux prêts remplacent les anciens » - un circuit qui n’est guère « géré dans l’intérêt du public  » rappelle Wojtek Kalinowski : « Ce n’est pas tant la monnaie-crédit mais son usage actuel qui pose problème. Puisqu’elle est utilisée massivement pour spéculer, la monnaie-crédit bancaire est au cœur des cycles d’instabilité financière…  »

Depuis les années 80, l’emprise de la finance a mis à mal le lien étroit qui liait la monnaie à la production, rappelle Jean-François Ponsot. La « vocation productive » du crédit bancaire a été pervertie par le « capitalisme financier » qui a « transformé la monnaie en instrument financier déconnecté de l’économie réelle ».

Il n’en demeure pas moins que la monnaie est par essence « un bien commun et une institution centrale de toute société  », quand bien même ce rôle de lien social serait occulté par une perception marchande qui en ferait un objet de désir et d’appropriation – ou un « actif financier » déstabilisateur : « Ce désir vient d’une de ses qualités essentielles : la liquidité. Contrairement aux autres formes de richesse, détenir de la monnaie permet l’accès à tous les biens et services, sans délai et sans coût. Le désir de liquidité est donc sans limites. Cette contradiction entre la monnaie comme bien public et son appropriation privée constitue son ambivalence. »

Si la monnaie représente en virtualité toutes les marchandises puisqu’elle rend possible leur appropriation, elle n’est pas à confondre pour autant avec la richesse, cette dernière étant créée « quand quelqu’un utilise son temps, ses compétences et des ressources pour produire quelque chose. »

 Simple protocole d’échange (ou code résultant d’un accord social), afin que les « richesses puissent être mesurées et échangées entre les individus qui les produisent », si l’on s’en tient aux définitions communément admises, la monnaie devrait donc permettre à chacun d’échanger ce qu’il produit (son travail, son art, son artisanat, ses marchandises, bref, le temps qu’il passe et les ressources qu’il utilise pour produire quelque chose) contre ce que les autres produisent... « L’argent n’est réel que lorsqu’il est le représentant d’un travail vraiment exécuté et de la valeur que ce travail a créé » rappelle le mouvement Prosper (1) – le reste n’étant que fiction basée sur « la seule confiance mutuelle des acteurs »… Il apparaît que « l’argent créé par le crédit à chaque fois que quelqu’un s’endette » génère toujours plus de dette que de monnaie... Le sens commun se cabre : comment est-il possible d’accorder un prêt si le montant dudit prêt n’existe pas sous forme d’épargne au préalable ? Bruno Théret déplore la « domination sans partage de la monnaie de crédit bancaire devenue la monnaie tout court » qui dénature l’économie mondiale : « Nous payons, avec les politiques d’austérité et la détérioration des services publics et sociaux, le prix de la réduction de la monnaie à un actif financier. »

 Jean-François Ponsot identifie trois « dynamiques » contribuant à la déconnexion entre monnaie et économie réelle : la libéralisation financière qui a dérèglementé les marchés notamment ceux du crédit, les « innovations financières » dues aux « nouvelles technologies » suscitant des « produits financiers » de plus en plus déstabilisants (Credit Default Swaps, etc.) – et enfin la « dynamique de mondialisation » provoquant une « déterritorialisation accélérée des flux monétaires et financiers »… Mais la production de ces flux peut-elle être considérée comme une fin en soi ?

Face à une « expansion démesurée du crédit, bien au-delà des besoins de l’économie productive », les monnaies locales complémentaires tentent de « se réapproprier la monnaie capturée par la finance et d’ériger les piliers monétaires d’un nouveau projet de société » en soutenant une dynamique économique locale ancrée sur un territoire…

Mais… l’euro ? La « monnaie unique » incarnerait davantage un projet commun si elle « reposait sur un système productif capable de fournir et de répartir plus efficacement et plus équitablement les biens et les services auxquels la monnaie sert de contrepartie  »…

Serait-il possible de nous libérer de notre addiction à la dette en… créant une « monnaie libre de dette  » ? Jean-Michel Servet rappelle l’ampleur du mouvement citoyen international pour retirer aux banques commerciales leur pouvoir de création monétaire et plaide pour une « monnaie pleine » participant de la mise en place de « communs » dont les monnaies locales constituent « une sorte de mise en pratique à échelons locaux  ». Et si l’Etat, au lieu de se financer sur les marchés, émettait une monnaie gagée sur ses ressources fiscales ? Si cette monnaie était mise au service de l’investissement écologique ? Et si l’on reconnaissait aux Etats membres de la zone euro, « en vertu du principe de subsidiarité, le droit d’émettre des monnaies fiscales complémentaires, circulant en parallèle de l’euro » ? 

 

Y a-t-il une vie après l’ « argent » ?

 

Le mouvement Prosper (1) plaide pour une économie « fondée directement sur les ressources naturelles » et leur capacité de renouvellement ainsi que sur une comptabilité qui ne prenne en compte que ces ressources, sans recourir au chiffrage en « argent » : « Dans une économie sans argent, la gestion, la politique, sont entièrement orientées par la recherche, le renouvellement, le partage des ressources réelles. La comptabilité ne prend en compte que ce que nécessite une production ou un service : la matière d’œuvre, l’énergie et les transports, les compétences (…) Abolir l’argent donne une force nouvelle à la défense des acquis sociaux, à leur conquête pour ceux qui ne les ont jamais connus, à la nécessité de laisser une planète vivable à nos enfants. »

Oui, mais… « la production » dans un monde sans argent ? Nous définissons-nous par ce que nous consommons, par ce que nous « valons » ou par ce que nous créons ? La création et la consommation de richesses sont-elles des fins en elles-mêmes ou bien des moyens d’atteindre un certain niveau de bonheur individuel ou collectif ? Le monde de l’après-argent comme celui de l’après-pétrole suppose toute une préparation, compte tenu de l’inflammable accumulation d’ « avoirs financiers » et d’ « actifs sous gestion » en quête de « rendement » au sein du système financier mondial :

 « Dans une société sans argent, ce que nous appelons « organisation du travail » ne vise plus à faire apparaître des soldes monétaires positifs. Elle s’applique à la capacité de chaque usager de s’investir dans des activités très diverses. Elle l’y prépare dès son plus jeune âge par des moyens et enseignements libérés de la perspective du « combien ça rapporte ». L’organisation du travail vise à donner à chacun le maximum d’initiative, d’expérience(s), au singulier et au pluriel, fondées sur l’usage des ressources humaines et naturelles, exclusivement, et non plus des ressources en capital. Dans une économie sans argent, l’organisation du travail déboîte de l’urgence, pour les entreprises, de s’adapter au marché monétaire, et, au plan politique, de la délégation de pouvoir à une classe dont le pouvoir s’arrête à celui gérer au mieux celui que donne l’argent.  » (cahier Prosper n°24)

Si l’exploitation des ressources terrestres de façon non soutenable peut paraître « rentable » à court terme, il ne suffit pas d’en diluer les effets négatifs dans la biosphère… Ni de les reporter sur la société tout entière et sur les générations futures… Nos modes de vie et nos sociétés peuvent-elles être repensés ainsi que notre idée de la « prospérité » ?

Assurément, ce n’est pas la réserve de « richesse monétaire » qui peut définir cette dernière, mais la qualité de l’appareil productif et sa capacité de « pourvoir aux besoins futurs ». L’abstraction et la profusion de la « valeur monétaire » tutoie celles des « éléments de langage » - ou, si l’on préfère, d’une « production langagière » hors sol tout comme la création monétaire débridée… Si la parole est rare, les discours et bavardages prolifèrent et l’incontinence est reine à l’ère où prospère la gangrène des taux négatifs qui spolie les épargnants…

L’erreur fondamentale des alchimistes de la phynance, « oublieux » de la convertibilité entre la chose et son équivalent monétaire, sera-elle un jour réparée par une évidence qui aurait l’éclat franc du répondant métallique dont la monnaie s’est dépossédée - ou de la réalité palpable dont elle s’est allègrement affranchie ?

 

  1. Prosperdis.org & desargence.org

 

Les Dossiers d’Alternatives économiques n°6, 98 p., 9,50 €

 


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10 réactions à cet article    


  • Daniel Roux Daniel Roux 12 septembre 12:22

    La monnaie est un outil, celui qui facilite les échanges en transportant la valeur, entre la vente d’un bien et l’achat d’un autre. C’est un bien commun. Tous les problèmes viennent de l’accaparement de sa gestion par le pouvoir politique puis par les banques centrales, c’est à dire par les banquiers, c’est à dire, par les financiers.

    Ils ont transformé la monnaie en moyen de contrôle des échanges, des biens mais aussi des salaires et de l’épargne. Ce contrôle se double systématiquement d’une spoliation des plus faibles par les plus forts, des plus pauvres par les plus riches.

    L’inflation est officiellement souhaitée à 2% par la banque centrale. De quel droit ? Sinon, celui du plus fort ?

    Ils n’ont aucune légitimité pour exiger le grignotage de notre épargne de 2% par an ? C’est du vol. Ni plus, ni moins. 


    • lephénix lephénix 12 septembre 17:37

      @Daniel Roux

      effectivement, nous en sommes tous à ce constat clinique et attristé

      pour ceux qui ne se résigneraient pas à une aigreur impuissante, il y aurait des voies à explorer comme celle de la désargence, une rupture qui pourrait se faire tout en douceur, d’abord (chacun étant le changement qu’il attend de la collectivité etc), avant de prendre corps dans des institutions appropriées...


      • zygzornifle zygzornifle 12 septembre 20:53

        la pièce de 0€ est une alternative .....


        • lephénix lephénix 12 septembre 23:07

          @zygzornifle

          une alternative au gâchis universel et à 2000 ans au moins de conditionnement « monétaire » qui a mis la planète au bagne... le plus délicat est la phase de « transition »..


          • Raoul-Henri Raoul-Henri 13 septembre 05:21

            « ...et que sans se détruire, il soit capable de beaucoup de division »

            En pièces trébuchantes inaltérables ou en octets magnétiques à empreinte infinie, cela ne fait aucune différence tant que la monnaie s’épargnera et épargnera le monde de son pote-en-ciel. Et pour la division, çà, on peut pas dire, c’est une réussite totale : chacun son puits ; chacun sa merde.

            Pas mal votre texte mais j’ai eu l’impression que vous criiez tout le temps. :)

            Moi aussi j’ai écouté les Fink Ployd en 7/4 et moi aussi j’ai pensé que Monney it’s a crime pendant quarante ans. Et puis...

            Mais attention : çà Piques !


            • lephénix lephénix 13 septembre 10:10

              @ raoul-henri

              merci pour votre réaction... mais « crier tout le temps » ? je ne fais que passer le travail des autres d’une manière que je pensais impassible - comme les fleuves de rimbaud...

              face au tsunami à venir, il faudra bien redémarrer une micro-spirale « vertueuse » pour ceux qui s’y intéressent...histoire de sortir du fond du puits...


              • Raoul-Henri Raoul-Henri 13 septembre 17:01

                @lephénix
                Ce n’était qu’une impression ; qui vient peut-être des citations et non de vous. A mon avis dans le futur il ne servira plus à rien d’avoir des monnaies manifestées. La manifestation physique d’une monnaie semble contradictoire parce que la monnaie se rapporte aux signes d’un socle (soc de la charrue, ce qui donne société), d’une entente préalable, d’une confiance réciproque ; et sa manifestation en « preuves » démontre le contraire de ce qu’elle est sensé porter à l’origine comme signifiant et signifié. Nous en sommes loin, aux antipodes pour être précis ; faisant par la monnaie l’exacte inverse de ce qu’elle peut apporter. Mais il ne suffit pas de virtualiser la monnaie pour la rendre vertueuse ; il faut d’abord que son sens de circulation soit balisé et orienté ; tel le sang dans l’organisme qui ne se déplace qu’en sens unique (Lemniscate).
                J’ai pu retrouver ce sens dans les archives ; exit l’hermétisme. Lorsque ce sens de circulation devient globalement respecté (religare), on a pu jadis se permettre de comptabiliser la numération des faits locaux avec des coquillages (heu, de la monnaie physique) ; ainsi que de bons chevaux pour colporter les données fiduciaires et scripturales de paroisses en diocèses ; indispensables canassons si l’on ne possède pas les moyens techniques de transmission d’aujourd’hui : càd nos calculettes en réseau.

                Je viens sur le rapprochement que vous faites entre monnaie et parole. En effet il est si puissant que l’on peut assimiler l’une à l’autre et réciproquement. Il y a une racine pivot bien connue entre les deux (Arg !) : Argument, Argent, Argile (la matière première des bâtisseurs et constituant symbolique de l’humus), mais aussi Argot, Argutie, etc. en prenant le dico sur cette racine on en apprend de belles. ex : « Argyrisme : n.m. (du Grec arguros, argent). Médical. Intoxication par les sels d’argent ». Et puis il y a cette araignée qui tisse sa toile dans une bulle d’air sous l’eau : l’Argyronète qui rime avec honnête. Passionnant ce dico en fait lorsqu’on le lit en diagonale. :)


              • Verdi Verdi 13 septembre 20:14

                Enfin, l’initiative que j’attendais : remettre la monnaie à sa juste place, au besoin s’en passer ! Le remède qu’on espère infaillible pour combattre la « finance » au sens le plus péjoratif du terme.


                • lephénix lephénix 13 septembre 21:27

                  @Raoul-Henri

                  merci pour cette belle métaphore médicale qui coule de source...on ne sait que trop comment irriguer le corps social...

                  belle promenade dans la sagesse des mots : y retrouverons nous de quoi refonder un socle vital pour une espèce en phase terminale ? une sixième extinction en cours ? à moins que...


                  • lephénix lephénix 13 septembre 21:30

                    @Verdi

                    au début du XXe siècle des esprits éminents comme Silvio Gesell et jacques Duboin y ont déjà ravaillé - à une « monnaie fondante » qu’on ne pourrait accaparer pour la spéculation ou thésauriser mais qui servirait à couvrir les besoins de base... depuis, on en est toujours là - et au seuil d’un monde sans cash c’est-à-dire d’une spoliation sans précédent...

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