Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Société > Le 21ème siècle marqué par les prédateurs

Le 21ème siècle marqué par les prédateurs

Prédateur. Un mot très connoté, riche de sens, employé en éthologie pour caractériser des comportements animaux, mais également en usage dans le champ des sciences sociales, ou du moins, dans le vocabulaire des critiques de l’économie. Le prédateur est un animal qui se nourrit de la proie vivante dont il se rend maître grâce à ses facultés physiques. L’aigle et le loup sont les figures emblématiques de la prédation. A une échelle plus restreinte, l’insecte prédateur se nourrit d’une autre espèce ; la coccinelle étant le prédateur naturel du puceron. Le parasite ne va pas chercher sa proie mais vit en se greffant sur l’hôte, ce qui le dispense de dépenser de l’énergie pour se nourrir, car il trouve chez son hôte de quoi subvenir à ses besoins nutritionnels. Eu égard aux égarements de l’histoire, qualifier une personne ou un système de parasite n’est pas des plus élégants, ni des plus éclairants. Par contre, façonner l’allégorie du prédateur devrait permettre de saisir avec plus de prise les ressorts du monde contemporain. Les ressemblances entre les comportements humains et animaux sont courantes et se retrouvent dans nombre de descriptions. Ne compare-t-on pas le harcèlement médiatique lors de faits divers scabreux à l’attitude des vautours, des hyènes ou des chacals dévorant des cadavres ? Charognards et prédateurs hantent les sociétés contemporaines.

Un analyste financier a évoqué la rapacité des prédateurs pour décrire les ressorts de la crise financière de 2008. En méditant sur la préconisation d’un gouvernement mondial par Jacques Attali, il a également envisagé une issue où la civilisation l’emporterait sur la prédation sous réserve que des décisions politiques adéquates soient prises. L’usage du mot prédation semble alors surdimensionné, renvoyant non pas à des comportements, ni même des personnes, mais carrément à la qualification d’une société. D’un côté la civilisation, de l’autre un monde de prédation que l’on devine être causé par l’ultra-libéralisme. On se demande alors si la description du capitalisme actuel (avec ses excès liés à la financiarisation) comme système offert aux prédateurs, sert la compréhension ou bien finit par égarer le lecteur en d’inutile conjectures métaphoriques. On peut tout aussi bien dénoncer les inégalités en partant des données chiffrées sur les écarts de revenus. L’égalité parfaite n’existe pas mais quand peut-on décréter que les inégalités ne sont pas acceptables d’un point de vue moral ? En première analyse, la conscience juge si les revenus des individus ne sont pas justifiés. En dernier ressort, la règle des échanges et des redistributions détermine le niveau des inégalités. Le marché a pour règle l’offre et la demande. Dans un tel univers, la seule issue pour un individu est d’augmenter sa valeur marchande de telle manière qu’un employeur lui accordera un revenu conséquent parce qu’il est une pièce irremplaçable dans l’entreprise. Bien souvent, des combines perturbent le marché. Des arrangements permettent d’arrondir les fins de mois. Le capitalisme en réseau a permis de forger une conscience de classe chez les puissants. En s’associant, on peut peser plus fort sur les équilibres du marché et obtenir un surplus de revenu. Les lois du travail tentent de limiter la violence du marché en protégeant les travailleurs. Le résultat étant que le monde du travail a été lui aussi divisé en plusieurs classes. Les employés protégés et bien rémunérés d’un côté et à l’opposé, les précaires mal rémunérés servant d’ajustement en fonction de la conjoncture économique.

L’avènement du capitalisme industriel recèle encore quelques interrogations. Le système actuel, que les uns désignent comme ultralibéral ou financiarisé, est qualifié aussi de capitalisme de prédation. Est-ce le système qui engendre les comportements de prédation ou bien l’inverse, une conjonction d’hommes prédateurs qui façonne le système selon ses désirs ? La première option est souvent déclinée mais la seconde est plus proche de la réalité. D’ailleurs, progressivement, les Etats ont mis en place un système permettant aux prédateurs d’exercer leur activité. Ce processus est plus visible dans les pays gouvernés par des régimes dictatoriaux. L’actualité récente en a donné une éclatante illustration lorsque les peuples se sont révoltés en Tunisie et en Egypte. Dans les démocraties, le processus est moins visible, masqué par deux mécanismes. Le premier s’inscrit dans l’idéologie de classe. En mettant en avant les excès de la finance, les analystes masquent les autres rouages où s’exerce la prédation, voilant notamment la dissémination de ces pratiques dans l’ensemble de la société. Le second, c’est aussi une ruse, pas tant idéologique que sophistique. Les prédateurs usent de justifications controuvées, mettant en avant le travail, la création de richesse, le talent, pour légitimer l’accroissement des hauts revenus alors que la population voit en moyenne ses revenus stagner. La configuration du débat est claire. Dans un contexte de philosophie morale et politique, qualifier un comportement de prédation, c’est juger une rémunération par rapport au bienfaits apportés par son acteur. Dans un contexte purement économique, il n’y a pas de prédation mais un échange contracté selon les règles du marché.

C’est donc un jugement de la conscience qui détermine quand il y a prédation. Il n’existe pas de normes, de critères, de chiffres permettant de qualifier un comportement de prédation. En règle générale, on décèle la prédation lorsqu’il se produit des excès. Par exemple les attitudes des banques avec les subprimes, ou alors les parachutes dorés des PDG. Ce sont des lieux communs qui n’épuisent pas l’analyse sociologique. Un élément de comparaison pourrait être les années 1970, à la fin des Trente glorieuses et à l’apogée du rêve américain, avec les classes moyennes en bonne place. Cette période donne des indicateurs de revenus et témoigne des pratiques en vigueur dans le monde professionnel. Trente à quarante ans plus tard, nous pourrions créer un bureau d’enregistrement des prédations en y plaçant les nouveaux comportements prédateurs. On voit alors que la prédation n’est pas un phénomène strictement lié à la finance mais un fait de société. Voici quelques notes d’enregistrement.

Salaires faramineux des PDG, stock option, subprimes, hedges funds. Pour l’instant, rien que de l’ordinaire. Examinons les salaires dans l’audiovisuel et les nouvelles fortunes créées par et pour les animateurs producteurs. Ce ne sont que les signes d’un mouvement haussier des hauts revenus. Combien gagne une Laurence Ferrari, un Benjamin Castaldi, ou même un Patrick Pujadas ? Autres faits, les ménages permettant à des journalistes déjà bien rémunérés de gagner encore plus, ou à des universitaires célèbres de monnayer des conférences organisées par des grands groupes. Les grandes chaînes médiatiques sont les lieux où se fabrique une prédation des plus efficaces. Toutes ces vedettes bénéficient de fenêtres pour vendre leurs productions sans pour autant s’acquitter des droits de régie publicitaire. Les cadres supérieurs ont vu aussi leurs revenus sensiblement augmenter, bien plus que la moyenne. Dans la haute fonction publique, avec les primes, ou dans nombres d’entreprises accordant aux managers et autres directeurs de copieux avantages. C’est le cas notamment dans la presse écrite. Les producteurs de contenus sont de moins en moins payés mais les directeurs sont choyés. La prédation, on la trouvera dans les milieux de l’industrie culturelle, de la chanson, du cinéma, du sport. Beaucoup d’intermédiaires se font également du fric, on les appelle les agents. Edifiante serait la comparaison entre l’augmentation d’un footballeur de ligue 1 et celui d’un technicien, sur une échelle de trente ans. Que dire des investissement locatifs, permettant à des gens moyennement fortunés d’acheter un logement permettant de prélever un loyer au détriment d’un travailleur n’ayant pas assez pour devenir propriétaire, le tout participant au mouvement spéculatif servant de levier d’appoint à la prédation immobilière. Un chiffre, celui du patrimoine des Français propriétaires, qui a doublé en l’espace de dix ans. Les effets de la prédation sont bien tangibles. Et même logés dans les recoins des laboratoires, lorsque des patrons se servent de doctorants pour faire tourner leur boutique, en faisant miroiter un éventuel recrutement ; mais les places étant chères, c’est presque du chantage. La prédation a plusieurs leviers et bien souvent, se sert de la rareté, celle des postes au CNRS ou alors des matières premières. Peu importe le support, pourvu qu’il y ait rareté se dit le prédateur qui souvent, joue sur les faiblesses de sa proie. Même mécanisme, lorsqu’on joue sur la pénurie des emplois pour baisser les salaires ou sur la faiblesse de l’Etat pour augmenter l’usure et se nourrir des dettes grecques ou irlandaises.

On le voit bien, la prédation est logée dans tous les coins de la société et se dessine dès lors qu’il se trouve des leviers étatiques, administratifs ou économiques permettant aux prédateurs de les faire fonctionner en occupant les places adéquates. L’essence prédatrice est constitutive de l’homme, pas de tous mais d’un bon nombre. A la figure métaphysique du Travailleur façonnée par Jünger, doit être ajoutée cette du Prédateur. Le capitalisme est apparu de manière dialectique, comme un système économique induisant la prédation et en retour, façonné pour servir les prédateurs bien placés pour manipuler les leviers permettant d’assouvir leurs désirs. La contrepartie étant que la société est scindée, avec aux marges les précaires, sorte de résidu du système prédateur, comprenant chômeurs, jeunes, stagiaires, intérimaires, travailleurs sous-payés. Dans certains pays, là où la prédation est la plus affirmée, autant que manifestement illégitime, les peuples se révoltent. Quant aux pays démocratiques, la prédation s’y déroule avec l’appui de l’Etat et les subtilités idéologiques véhiculées par les médias dans un contexte où la profusion d’information alliée à la complexité fiscale, au secret des revenus et contrats, travestit la prédation en la légitimant comme une activité servant l’économie et créant de la richesse. La connivence est bien établie, entre les médias, les dirigeants, les célébrités. Tous agissant et parlant de concert pour défendre leurs affaires. D’ailleurs, certains ne sont même pas conscients de leurs actes et font comme si la prédation était quasiment naturelle, consubstantielle au fonctionnement réglé du système politique et productif. Le président Sarkozy s’est affiché comme un prédateur, mettant les choses au point dès son élection, après un passage sur un yacht, puis faisant financer par l’Etat sa résidence secondaire à la Lanterne ainsi qu’un avion privé coûtant plus d’un milliard de nos francs d’antan. Mitterrand lui aussi fut un prédateur à sa manière, utilisant les services de l’Etat et les hommes pour sculpter son image personnelle.

Autant l’affirmer avec détermination, la prédation est un enjeu majeur pour le 21ème siècle, car elle crée des désordres, des tensions, et même plus car on verra qu’elle peut assécher l’invention humaine et miner l’avenir de la civilisation. Les philosophes devraient mettre cette question au cœur de la réflexion politique. Contrer la prédation, renverser ce système oligarchique, tel est l’enjeu de la démocratie et le combat que devraient livrer les classes moyennes, une fois qu’elles auront pris conscience que le maintien du système se fera contre l’intérêt général. L’imagination sera au pouvoir quand elle aura destitué les prédateurs.


Moyenne des avis sur cet article :  4.5/5   (8 votes)




Réagissez à l'article

9 réactions à cet article    


  • Robert GIL ROBERT GIL 22 février 2011 08:33

    Nous ne pouvons pas continuer à transférer la richesse de la nation à ceux qui sont au sommet de la pyramide économique - ce que nous avons fait depuis environ trente ans - tout en espérant qu’un jour, peut-être, les avantages de ce transfert se manifesteront sous la forme d’emplois stables et d’une amélioration des conditions de vie de millions de familles qui luttent pour y arriver chaque jour. Voir cet article pour mettre fin a cette illusion....

    http://2ccr.unblog.fr/2010/10/20/les-riches-nous-coutent-trop-cher/


    • TOUSENSEMBLE OU L ECUREUIL ROUGE TOUSENSEMBLE 27 février 2011 11:24

      LE PREDATEUR DE L HOMME...les politiciens (30% sont en conflit d’inTérets) les avocats d’affaires...les agents immobiliers..les banquiers...voila une parti des prédateurs des humains...





      TOUSENSEMBLE


    • JL JL 22 février 2011 11:53

      L’homme n’a pas de prédateurs, c’est lui le prédateur suprême.

      Il n’a pas de prédateur, et si des humains sont prédateurs pour l’homme ils restent la minorité. Pas assez pour que l’humanité reconnaisse en eux ses prédateurs au sens où un prédateur régule les espèces « inférieures » (dans l’échelle des prédateurs). Quelqu’un a dit : c’est en perdant son animalité que l’homme devient inhumain, car il fait alors ce qu’aucune autre espèce ne fait.

      Mais si l’homme n’est qu’accidentellement son propre prédateur, disons, marginalement, ses machines le sont pour lui et c’est ainsi que l’espèce humaine se régule depuis la nuit des temps : par les guerres. Aujourd’hui que les guerres seraient trop destructrices, ce sont les multinationales qui sont devenues les véritables prédateurs de l’humanité.


      • Bernard Dugué Bernard Dugué 22 février 2011 11:57

        No comment

        Flaubert


      • JL JL 22 février 2011 12:41

        Pour compléter mon précédent post j’aimerais ajouter ceci :

        Nous vivons une « expérience de Milgram inversée » à l’échelle de la population mondiale.

        Les spécificités d’une expérience de Milgram inversée sont les suivantes : 

        - Les « victimes présumées » sont réelles et souffrent abominablement : ce sont principalement les miséreux des pays pauvres ; 

        - Les « cobayes présunés tortionnaires » ce sont les consommateurs occidentaux qui croient bien faire et sont convaincus qu’il n’y a pas de victimes, nulle part, ou alors, font mine de le croire, parce qu’ils n’ont pas d’autres choix, et aussi parce qu’ils sont égoïstes et impuissants à changer les choses, ce qui fait d’eux des otages ;

        - Enfin et surtout, les « expérimentateurs menteurs » sont les lobbies des prédateurs et qui dispensent la pensée unique du libre échange « gagnant gagnant » dans leurs puissants médias mainstream grâce à leurs complices corrompus que sont les éditocrates, les politiques et les économistes libéraux.


      • astus astus 22 février 2011 16:01

        Bonjour Bernard,

        Les prédateurs se recrutent principalement dans les sphères du pouvoir et sont capables de se soutenir entre eux tant que cela augmente leur bénéfice privé. Dans le cas contraire, c’est une lutte à mort qui commence. Mais ils sont en général suffisamment malins pour ne pas trop se tirer dans les pattes afin de rebondir constamment des uns aux autres pour entretenir leur caste de privilégiés.
         
        C’est ce que nous voyons tous les jours dans les médias où ce sont toujours les mêmes (personnalités du showbizz, de la politique, de l’économie, des finances, et spécialistes en tous genres) qui repassent constamment en boucle pour s’auto congratuler et s’auto promotionner ou pour affirmer que leur méthodes et intentions sont les meilleures qui puissent se trouver.
         
        En d’autres termes le monde est depuis toujours dominé par des pervers narcissiques (lien ici : http://callways.com/pervers-narcissique.shtml), dont il est malheureusement très difficile de se débarrasser car il faut leur reconnaître un réel talent pour manipuler autrui à leur profit exclusif, ce qui leur évite de se déprimer.

        Amicalement C. 

        • frugeky 22 février 2011 17:27

          Leur appétit est celui des prédateurs mais leurs méthodes sont celles des parasites.


          • joletaxi 22 février 2011 19:01

            Prédateur ?

            c’est nouveau.
            ça vient de sortir.
            Les légions romaines qui venaient en Gaule faisaient du tourisme ?
            Nos amis espagnols qui découvraient les Amériques ,à part sauver les âmes, ont laissé de mauvais souvenirs.
            Plus près de nous, nous avons eu la colonisation.
            La prédation est « naturelle »,allez en discuter avec un ours polaire, vous savez, ces pauvres petites bêtes si fragiles.

            On a pu croire dans nos sociétés modernes, que par une plus juste répartition, on allait rendre le phénomène moins visible,mais il n’y a pas si longtemps, des gosses de 10 ans descendaient dans la mine,et dans le Nord, il y a encore d’innombrables belles demeures de cette époque.

            Je dirais même que la prédation est saine.Elle fait se dépasser les gens.
            Et la société aurait bien tort de s’y attaquer.On a vu le résultat lors de la chute du mur.
            Par contre, et c’est le reflet de ce que nous sommes, c’est à nos dirigeants élus démocratiquement, de s’atteler à installer les mécanismes de la répartition.
            Vous évoquez les subprime, les foreclosure gate etc.Il ne s’agit pas de prédation,il s’agit de banditisme, non réprimé par nos élus.

            Je ferais une comparaison osée.L’homme vis-à-vis de la femme est un prédateur.Tout tend chez lui à essayer de mettre l’objet de son désir dans son lit,et cela est fort heureux pour notre pérennité.La limite à la prédation est établie par les lois que nous avons mises en place.
            Si nos autorités sont incapables de faire respecter ses lois, il est probable, les vrais prédateurs pourront sévir.Il en est de même dans tous les domaines.

            • herbe herbe 22 février 2011 19:59

              je me rappelle de ce livre disponible pour creuser le sujet :

              http://www.volle.com/ouvrages/predation/predation.htm

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès