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Accueil du site > Actualités > Société > Le capitalisme, un retour à l’état de nature ?

Le capitalisme, un retour à l’état de nature ?

Dans son “traité du gouvernement civil”, Locke commence par faire la distinction entre l'état de nature des hommes et leur état civil, qui par la création d'une société vise à se sortir du premier pour tomber dans le second.

Là où “la loi du Talion” exige naturellement une certaine forme de barbarie (ou d'animalité), les hommes (devenant par cet acte « citoyens ») délèguent volontairement leur pouvoir à des représentants censés l'éviter, afin d'échapper à l'état de guerre précédant l'esclavage. Alors qu'à son époque la démographie et l'abondance des ressources disponibles permettait une propriété ne nuisant pas à celle des autres (d'où une certaine forme de liberté), Locke pensait que l'homme avait la capacité de se séparer de l'état de nature pour entrer dans l'état civil, c'est à dire d'éviter la loi du plus fort pour se soumettre à la justice des lois humaines,sans toutefois rogner sur la nature de l'homme, c'est à dire sa liberté.

Malheureusement, il semblerait qu'à l'heure actuelle les choses aient bien changé, car l'opulence et la liberté qui permettaient d'atteindre au gouvernement civil sans renier ce qui fait la nature de l'homme (sa propension à vouloir conserver sa propre existence d'abord, et l'espèce humaine ensuite) a disparu sans lui laisser ni la justice de la société, ni la liberté de sa nature : la société aujourd'hui, c'est le capitalisme. Avec ses guerres, ses famines, ses esclaves.

En effet, l'homme ne désire plus seulement contenter ses besoins par l'appropriation raisonnable des ressources (comme la lionne qui ne tue que ce qui peut la nourrir, elle et les siens), mais se trouve contraint, à l'heure de la rareté et de la société de consommation, d'en vouloir toujours plus, pour ne pas avoir à souffrir d'un manque futur. Les techniques de récoltes, de production, ont aboli la possibilité d'offrir à chacun de quoi remplir ses besoins propres, et du même coup la possibilité d'une propriété juste et raisonnable qui devrait pouvoir être assurée, naturellement, par l'abondance des ressources en accord avec les besoins vitaux des hommes.

On voit donc qu'il est devenu difficile d'échapper alors à notre nature prédatrice, et de la même manière que trop de lions dans un trop petit espace en viennent soit à mourir de faim soit à se battre entre eux, les hommes doivent aujourd'hui se battre pour obtenir une part de ce qui est devenu trop peu pour tous. L'état de guerre et l'esclavage sont redevenus inévitables, réduisant ainsi à néant toutes les promesses d'une société censée nous faire sortir de notre condition animale, et ce à l'intérieur même de ce qu'on serait pourtant porté à considérer comme le summum de la civilisation, à savoir le capitalisme.

Il n'y a pour s'en faire l'idée qu'à écouter les discours actuels : persuadés que le monde est devenu trop petit pour nous tous, la concurrence et l'individualisme sont devenus les seuls moyens de conservation de l'homme moderne, en le rapprochant sans cesse de l'état de nature “animal” dont le capitalisme devait nous faire (définitivement) sortir. Il n'est pas rare d'entendre employés les mêmes termes pour l'homme et pour l'animal, comme si nous étions semblables, et que toutes les tentatives pour faire de la condition humaine “un peu plus” que sa naturelle animalité étaient vaines, et ce bien que nous nous targuions d'avoir su maîtriser les forces de la nature elle-même, jusqu'à devenir les propres démiurges de ce monde.

Qu'en est-il exactement ? Le capitalisme nous a-t-il sorti de notre animalité de nature pour nous offrir le gouvernement civil, ou est-il seulement une reproduction de celle-ci à un niveau “supérieur” (c'est à dire qu'au lieu de nous chasser les uns les autres nous nous battons à coups de “guerre économique”) ? Car en réalité la loi du plus fort n'a pas disparu avec le capitalisme ; elle a juste pris une autre forme, un peu plus subtile mais toute aussi injuste : c'est la loi du plus riche.

A ceci près que l'état de guerre “naturel” ( qui pouvait être évité par celui qui le refusait, en s'installant ailleurs par exemple) devient aujourd'hui permanent, et que la force déployée par le plus fort est hypothétiquement infinie, car celui qui s'est accaparé ressources et technologies dispose d'une puissance inégalée et toujours susceptible d'augmenter. L'abondance dont disposaient les anciens n'existant plus, le capitalisme, qui a été considéré comme le moyen le plus sûr, le plus juste pour partager les richesses de ce monde, ne fait en réalité qu'inscrire un droit “naturel” plus proche de l'animalité la plus barbare que de l'innocence du règne animal.

Car l'homme et l'animal sont pourtant bien différents, et ce pour la simple et bonne raison qu'en terme d'innocence, l'homme est le moins bien loti. Ses conceptions du bien et du mal ne l'engagent pas à tuer pour se nourrir, mais à tuer “de peur” d'être tué. A accaparer « de peur » de ne plus rien pouvoir posséder. Le capitalisme, c'est comme mettre trois lionnes dans une cage, avec un bébé gazelle dedans : après s'être copieusement étripées de peur de voir leur part leur échapper, la plus forte se retrouvera rapidement en possession du bébé gazelle, et également de deux cadavres sur le dos. Un véritable gâchis.

Le capitalisme a donc rendu l'homme à son état de nature, mais dans un cadre de rareté qui empêche la société de fonctionner, et le rend « naturellement » hostile aux autres. Ainsi, plutôt que de croire ce système le plus capable de gérer la rareté, ne pourrait-on pas considérer au contraire que c'est justement ce système qui engendre la rareté, afin de remettre l'homme en dehors d'une société qui lui permette de vivre en harmonie, sans chefs, sans guerre et sans famine ?

Il pourrait apparaître alors que les ressources de notre planète sont suffisantes pour tous, et que c'est justement la peur du manque qui crée la rareté. Les considérations financières de rentabilité, de productivité poussent à la surconsommation, à la surproduction, et on assiste aujourd'hui à des scandaleux gâchis d'une part, et d'autres non moins scandaleuses famines d'autre part. Il suffirait en réalité de faire cesser les règles du fonctionnement capitaliste pour que, presque « du jour au lendemain », les hommes puissent à nouveau faire société, ensemble, et ressortir de leur animalité actuelle pour redevenir des hommes, avec ce qu'ils ont de différent par rapport à l'animal : une conscience, une histoire, une conception du bien et du mal… et un objectif commun : continuer de faire vivre la formidable aventure de l'être humain, sans qui l'univers n'existerait pas. Ensemble, les uns avec les autres et pas les uns contre les autres.

Ce retour « contraint » à l'état de nature ne doit donc pas être vu comme le résultat d'une évolution sociétale, mais d'une régression, et il faudrait considérer le capitalisme non plus comme le moyen de nous sortir de cette nature, mais bien plutôt comme le moyen de nous y faire retourner. Et il deviendrait alors nécessaire aux hommes de reprendre leur destinée en main, car en retournant à l'état de nature ils finiront par perdre ce qui fait leur spécificité, c'est à dire qu'ils redeviendront une espèce animale indifférente des autres espèces, dont l'existence (ou non) importe peu.

Tandis qu'en luttant à nouveau pour créer une nouvelle société capable de leur assurer subsistance, liberté et justice, ils redeviendront des Hommes. Car si le capitalisme a bien été conçu par et pour la société, il ne remplit pas son office, et doit donc être détruit par la société, afin qu'elle reprenne un sens.

Recommençons à tracer une nouvelle voie pour les peuples, nous en avons sinon le droit, au moins le devoir…

Caleb Irri

http://calebirri.unblog.fr

http://lavoiedespeuples.unblog.fr


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7 réactions à cet article    


  • Robert GIL ROBERT GIL 21 février 2011 10:14

    voici un petit article qui compare les differentes formes de pensée, manque que l’ anarchie :

    http://2ccr.unblog.fr/2010/11/16/le-communisme-le-fascisme-leglise-et-le-capitalisme/


    • Gasty Gasty 21 février 2011 10:50

      Petit récapitulatif des mouvements anarchistes ( les vrais ) face au capitalisme :

      http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/les-anarchistes-87772

      Le chaos, la violence , la destruction de la société sont les privilèges du capitalisme, n’en déplaise.


    • JL JL 21 février 2011 10:31

      « L’homme n’est ni ange, ni bête. » Je crois que l’on aurait tort de considérer cette phase attribuée à Pascal, comme idéalisant l’animal homme.

      Au contraire, l’homme perd son humanité en perdant son animalité : c’est en faisant des choses que l’animal ne fait pas, que l’homme se perd son humanité. Et au contraire de Pascal, je dirais : « L’homme n’est ni démon ni bête », bête étant ici pris pour l’innocence, l’angélisme, donc.

      Selon Marx : « La spécificité du capitalisme c’est de personnaliser les choses et de chosifier les individus. » Ajoutons y : chosifier les animaux.

      Je ne vois pas de retour à la nature, mais au contraire, une dénaturation rédhibitoire.

      Mais je vous rejoins dans votre conclusion : il faut détruire le capitalisme avant qu’il ne nous détruise. Est-ce possible ?


      • Jordi Grau J. GRAU 21 février 2011 10:49

        Bonjour.

        Je ne suis que partiellement d’accord avec votre article. Je vous approuve quand vous dites que le capitalisme, loin d’être une bonne manière de gérer la rareté, est un système qui produit de la rareté. En revanche, je ne pense pas qu’on puisse parler d’état de nature à propos de ce système. A l’état de nature, il n’y a pas de lois juridiques. Or, la grande force des capitalistes, c’est qu’ils ont la loi pour eux : la loi qui protège leur chère propriété privée des moyens de production. Si la loi perdait toute légitimité, si plus personne ne la respectait, le pouvoir des capitalistes s’effondrerait immédiatement.

        Vous me direz peut-être que la propriété des capitalistes est soutenue par la force des armes, la police et l’armée étant la plupart du temps du côté des riches. C’est vrai, mais la police et l’armée ont besoin d’un ordre stable, garanti par des lois, pour exister. De plus, je ne suis pas persuadé qu’un ordre social, économique ou politique puisse subsister simplement sous la pression des armes. Si le capitalisme subsiste encore, c’est qu’il n’a pas encore complétement perdu sa légitimité. Le jour où la majorité des gens le jugera insupportable, il s’effondrera de lui-même. Le problème est qu’on ne sait pas encore trop par quoi le remplacer, même si des pistes intéressantes existent.

        Cela m’amène à un dernier point : je ne suis pas sûr que la fin du capitalisme (qui est à mes yeux très probable, car ce système n’est pas tenable sur le plan écologique ni sur le plan social) mettra un terme aux conflits entre les hommes. Peut-être y aura-t-il une société plus humaine, peut-être la solidarité l’emportera-t-elle sur la rivalité, mais il y a dans l’homme un amour-propre, un désir de distinction qui sera toujours source de conflits plus ou moins graves. Cette tendance existait bien avant le capitalisme, et je crois qu’elle lui survivra. Ce n’est d’ailleurs pas que négatif : notre amour-propre peut être la meilleure comme la pire des choses, tout dépend de ce qu’on en fait.


        • TOUSENSEMBLE OU L ECUREUIL ROUGE TOUSENSEMBLE 21 février 2011 10:58

          des avocats d affaires...ministres...et + ET NOUS ET NOUS...
          - 6 millions en cdd...a moins 750 euros par mois
          -4 millions de chomeurs
          - 4 millions de smicards

          et on paye nos voyages..nos logements..notre nourriture...nos élus NON !!!

          TOUS ENSEMBLE


          • Kalki Kalki 21 février 2011 11:56

            Le capitalisme n’est pas la renaissance

            vous mélangez,

            le capitalisme, et les totalitarisme sont des « mauvaises idées issu des bonnes idées de la renaissance »

            des idées simplistes, des idéologies c’est toujours dangereux

            Mais en fait si on voulait : « oh il y a de l’abondance, et puis aujourd’hui il y a plus de démograhie, bah oui : tu sais compter , tu sais répartir : tu sais la production maximal et le renouvelllement, tu sais limiter la démographie : ( c’est pas compliqué ? ) »

            Y a que des cons incompétent pour nous faire pullluler, et nous tuer par la suite ( comme c’est le cas maintenant )

            La référence fondamentale est une vieille querelle scolastique du XIVème siècle, quand saint Thomas d’Aquin se dresse contre les tenants des théories d’Averroes, qui avait inventé le monopsychisme. Ça consiste à dire qu’il n’y a qu’un seul psychisme qui est une sorte de force démiurgique, ce qu’il appelle « l’intellect agent séparé », donc séparé aussi bien de Dieu que de l’âme humaine. Une sorte de force autonome, qui se pense à travers nous et qui nous pense. Cette théorie trouve alors écho à la Sorbonne auprès d’un certain nombre de théologiens catholiques de l’époque, et saint Thomas se dresse contre en disant que l’homme est un être pensant, un être libre. Pour moi, le monopsychisme, c’est le point d’ancrage en Occident du nihilisme, le moment où ça va déraper. Ça va donner ce que j’appelle les "fausses lumières", puisque pour moi, les vraies lumières ont lieu au Moyen-Age. Ça va se confirmer avec l’émergence des idéologies modernes, à partir de la Renaissance, c’est-à-dire le libéralisme, le nationalisme, la destruction de l’Europe, les guerres de religion, la Révolution française, le stupide XIXème siècle, comme disait Léon Daudet, les guerres mondiales, le XXème siècle, et puis là où on en est maintenant.


            • eric 21 février 2011 13:02

              Évidemment, un raisonnement qui commence par décrire le 17 eme siècle comme une période d’abondance ne peut pas nous mener très loin et on serai tente d’arrêter la la lecture. D’ailleurs, le reste consiste en des élucubration sur un truc dont personne ne sait ce que cela peut bien etre, le « capitalisme ». On devine, par comparaison avec les écrit des penseurs socialistes archaïques du 19 eme qu’il doit peut être s’agir de systèmes politiques domines par des détenteurs de capital prive. Dans un tel systeme, ces detenteurs se debrouillerraient alors pour s’adjuger l’essentiel des richesses produites et détiendraient tous les rouages du pouvoir
              Or, on ne trouve nul par de pays répondant a cette définition.
              En France par exemple, l’État dépense 58% de la richesse produite et dans la répartition de la plus value, l’essentiel du reste va au facteur travail, laissant aux detenteurs du capital une portion relativement modeste.
              Si on prend les deux dictatures socialistes qui connaissent des troubles en ce moment, l’Egypte et la Tunisie, certainement moins libérales que la France, on constate que la aussi, la source de la richesse n’est pas la détention du capital, mais la maitrise du pouvoir d’État. On ne sache pas que Ben Ali, membre de l’international socialiste jusque au 17 janvier 2011, ait été a l’origine un capitaliste.
              Pour prendre une autre ex dictature socialiste, la Russie, si un temps, des entrepreneurs ont put paraitre tente par une participation au pouvoir politique, ce sont très rapidement des moyens fonctionnaire des service de sécurité qui les ont remis a leur place et sont devenus les vrais puissant et les vrais riches du pays. Poutine était quoi, Colonel ?
              On pourrait aussi aborder le cas chinois, actuelle dictature socialiste.
              Il est assez remarquable que toutes ces dictatures socialistes actuelless ou en devenir, sont aussi les pays ou les inégalités sont les plus fortes, les catastrophes écologiques les plus évidentes et les libertés les plus encadrées.

              Dans le vrai réel, les systèmes capitalistes ont existé dans les villes libres jusque vers le 16eme siecle. Elles sont restées dans la mémoire collective comme des foyers de civilisation, d’humanisme, d’état modeste et bien gérés, de pacifisme et aussi démocratique et sociale que le permettaient les mœurs de l’époque. Et, oui, elles etaient dirigees par des oligarchies d’entrepreneurs et de commerçants.

              Aujourd’hui, on a plus tôt des démocraties libérales qui sont des havres de richesse, d’égalité, de justice sociale de souci écologique et d’aide aux autres nations les plus pauvres. Elles se distinguent aussi par le fait que les entrepreneurs y sont moins systématiquement soumis aux états et aux caprices ou rackets des politiques.

              Au fond, c’est sans doute dans ce dernier point qu’il faut trouver l’origine de l’animosité de l’auteur et de ses amis non pas a un capitalisme qui n’existe pas, mais a une démocratie libérale qui ne fait pas une place assez exclusive aux intellectuels, penseurs, idéologues, politiques et autres chnovniki par rapport aux entrepreneurs. Sans doute se sentent ils plus appelles par la première spécialisation ?

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