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Accueil du site > Actualités > Société > Le destin de l’ange

Le destin de l’ange

Vie de Vincent Lambert
Sur la crête judiciaire,
Risque de partir en l’air
Sans l’accord de sa mère,
Et s’expose suicidaire
Sous la vue populaire.

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Depuis lundi 13 janvier 2014, lentement mais sûrement, un nouveau fait divers va être de plus en plus médiatisé qui appelle à réfléchir sur l’euthanasie, surtout avec la décision du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne prise ce jeudi 16 janvier 2014 de maintenir en vie un patient.

Étrange coïncidence, dans sa troisième conférence de presse, le Président de la République François Hollande avait annoncé le 14 janvier 2014 qu’il autoriserait l’euthanasie active alors même que le Comité d’éthique n’avait pas encore donné son avis (comme le prévoit la législation actuelle qui impose des États généraux lorsque le législateur veut agir dans le domaine de l’éthique et de la bioéthique).

Comme dans chaque fait divers, l’histoire est évidemment tragique mais l’émotion qu’elle suscite n’apporte pas forcément les bonnes dispositions, la sérénité, l’analyse réfléchie, le recul, pour définir une nouvelle législation dans ces domaines très sensibles que sont la vie et la mort.

Il s’agit de Vincent Lambert, 37 ans, à ne pas confondre avec feu Vincent Humbert (1981-2003).


Les faits

Son drame pourrait survenir à tout le monde. Vincent Lambert a été victime d’un accident de la route en septembre 2008 et il est hospitalisé au CHU de Reims depuis cette date. Il est devenu tétraplégique et reste en état de conscience minimale (précisément, dans un état "pauci-relationnel"), à savoir qu’il peut avoir certaines interactions avec l’environnement (par la vue notamment) mais personne n’est « sûr qu’il intègre correctement les informations sensorielles », selon son médecin : « Vincent est dans un état stable, au sens où sa vie de relation se restreint de plus en plus. ».

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Selon les médecins, Vincent Lambert a multiplié les comportements d’opposition aux soins laissant plus ou moins supposer qu’il voudrait ne plus vivre, comme par exemple, se laisser tomber qu’on cherche à le mettre dans un fauteuil.

En avril 2013, les médecins réunis collégialement, comme le permet la loi Leonetti du 22 avril 2005, avaient engagé un protocole de fin de vie, alors qu’il est impossible aujourd’hui de communiquer avec lui (au contraire de Vincent Humbert). Ce protocole consiste à arrêter l’alimentation et l’hydratation du patient. Cela s’appelle une euthanasie passive. Seuls les soins de confort et de sédation sont alors donnés, dans ce cas.

L’épouse de Vincent Lambert, qui a été consultée, a approuvé cette décision ainsi qu’un neveu du malade. Selon eux, Vincent Lambert avait laissé clairement entendre avant son accident qu’il ne voudrait pas être maintenu en vie en cas de coma (ce qui n’est pas le cas ici), et ils soutiennent la décision des médecins (dont ils refusent par ailleurs d’en assumer la responsabilité morale, ce qui est très compréhensible).

Mais les parents de Vincent Lambert, vivant très éloignés de Reims, n’avaient pas été consultés lors de cette réunion collégiale et sa mère avait saisi le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne qui avait fait stopper le processus engagé le 11 mai 2013.

Le 11 janvier 2014, les médecins toujours réunis collégialement, ont repris la même décision de stopper l’accompagnement thérapeutique de Vincent Lambert, cette fois en présence non seulement de l’épouse mais aussi des parents et de frères et sœurs.


Le jugement du 16 janvier 2014

Les parents, une sœur et un demi-frère ont cependant saisi le 13 janvier 2014 par un référé liberté une nouvelle fois le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne qui, après une séance le 15 janvier 2014, a rendu sa décision ce jeudi 16 janvier 2014. Les requérants demandaient l’arrêt de la décision médicale et le transfert de Vincent Lambert dans un autre établissement hospitalier.

La rapporteuse publique (l’équivalent de procureur) avait préconisé le maintien de l’alimentation et de l’hydratation artificielles en considérant que : « Le patient est dans un état irréversible mais sa conscience existe et il est impossible de juger du sens de sa vie. » mais elle avait recommandé au tribunal de rejeter la demande des parents de changer d’hôpital.

Le président du tribunal, qui avait réuni neuf magistrats pour cette affaire très sensibles (au lieu d’un en général), sait que leur décision sera importante : « Notre ordonnance initiera une jurisprudence. À mon sens, nous serons le premier tribunal à devoir trouver un sens opérationnel à cette loi. » (Jean-Jacques Louis, le 15 janvier 2013).

Quel que soit le jugement qui sera rendu ce jeudi (le tribunal a rendu un arrêt pour maintenir l’alimentation et l’hydratation), il est probable que l’une des partie aura recours au Conseil d’État qui sera amené à se prononcer de ce sujet. Comme dans l’affaire récente d’un humoriste très contesté, on voit à quel point la justice administrative est en passe de prendre des décisions essentielles sur la manière de vivre ensemble dans la société.

Un avocat des parents avait sorti quelques images très marquantes : « C’est la première fois depuis 1981 qu’un avocat doit plaider pour un condamné à mort ! ». Il avait aussi réfuté l’idée que la loi Leonetti s’appliquât au cas de Vincent Lambert car il est « handicapé mais non atteint d’un mal incurable » (l’auteur de la loi, le député Jean Leonetti, au contraire, a considéré que sa loi était applicable dans un tel cas) et a affirmé : « Personne ne souhaite, s’il est bien portant, être dans la situation de Vincent Lambert, mais qui peut savoir maintenant ce qu’il en pense, lui ? ».

Car c’est bien cela, l’énorme problème ; qu’il ait fait part ou non de ses souhaits avant son accident, la volonté, l’humeur, peuvent considérablement varier au cours de sa nouvelle et difficile existence, et il pourrait très bien souhaiter, malgré tout ce que l’apparence extérieure offre aux autres, rester en vie.

Et cet avocat des parents de continuer : « La réalité, c’est que [le médecin traitant], dans cette affaire, ne sauve pas Vincent, il sauve [son épouse]. ». Cette dernière, au contraire, avait déjà exprimé son souhait : « Laisser partir Vincent est ma dernière preuve d’amour. ».


La couverture médiatique

Ce nouveau "cas" dont sont friands les médias s’étale désormais en titre dans les journaux télévisés depuis ce 15 janvier 2014. Souvent, la manière de présenter est très partiale, comme ce reportage qui présente l’épouse dans la grande peine (ce qui est certain) mais sans imaginer non plus la douleur des parents qui, eux, seraient des empêcheurs de supprimer la souffrance comme on l’entend.

Les parents ne sont pas présentés comme des personnes elles aussi effondrées par la tragédie que vit leur enfant mais comme des catholiques intégristes qui refuseraient la fin de sa souffrance pour des raisons uniquement religieuses.

Un neveu (pourquoi le neveu ? à quel titre ?) soutient les médecins et l’épouse et rappelle aussi que Vincent Lambert avait rejeté la religion de ses parents (ce qui ne veut pas dire grand chose en ce qui concerne l’issue à donner à son drame ; rappelons que le maintien en vie de l’ancien Premier Ministre israélien Ariel Sharon dans le coma pendant huit ans n’était pas motivé par des considérations religieuses mais par la simple affection que lui portait sa famille).

Le neveu laisserait même entendre que Vincent Lambert pourrait souffrir physiquement puisque ce n’est pas possible, pour lui, de communiquer sur ses souffrances.


Il n’y a pas de vide juridique

On voit rapidement l’objectif d’une telle présentation. Opposer l’épouse (dans la douleur) et les parents (sans cœur et intégristes), c’est revenir au même type de procès d’intention que dans la discussion sur le "mariage pour tous", à savoir soit on est pour, soit on est homophobe.

Paradoxalement, la loi Leonetti est là justement pour statuer sur le cas douloureux de Vincent Lambert, surtout que le principal argument de l’avocate de l’hôpital était qu’il y aurait « obstination déraisonnable » à continuer les soins. Contrairement à ce qu’une partie de la famille laisse entendre dans les médias, il n’y a donc pas de vide juridique. Au contraire, la loi a prévu justement de ne pas faire d’acharnement thérapeutique si le malade le désire ou, si celui-ci est dans l’incapacité de le faire savoir, si ses proches le demande pour lui.

Le fait d’une division des proches sur ce qui est souhaitable donne toutefois la mesure de l’extrême complexité à appliquer la législation actuelle (sans parler de l’éventualité d’une nouvelle loi). Un conflit dans la famille rend en effet toute décision contestable, quelle qu’elle soit.

Le juge administratif n’a apporté de toute façon aucun avis sur le fond mais seulement sur la forme.

La décision administrative de jeudi conforte les parents de Vincent Lambert et tous ceux qui pensent que la société doit rester solidaire d’un malade, même si son état est d’une extrême fragilité, et qu’il n’a jamais perdu sa dignité qui est celle de toute être humain, quelles que soient ses capacités.

Le tribunal a « jugé que la poursuite du traitement n'était ni inutile ni disproportionnée et n'avait pas pour objectif le seul maintien artificiel de la vie et a donc suspendu la décision d'interrompre le traitement ». Pour un autre avocat des parents : « C'est une victoire du droit, c'est une lecture de la loi Leonetti à la lumière de la dignité. C'est une victoire pour tous les handicapés. ». 


De plus, sans possibilité de communiquer, pouvait-on vraiment supprimer un vie qui, de l’extérieur, peut paraître un calvaire, mais peut-être pas pour l’intéressé lui-même ? Jean-Dominique Bauby, auteur de "Le Scaphandre et le papillon", avait apporté un élément de réponse...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 janvier 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Hollande.
La mort pour tous.
Suicide assisté à cause de 18 citoyens ?
L’avis des 18 citoyens désignés par l’IFOP sur la fin de vie publié le 16 décembre 2013 (à télécharger).
Le Comité d’éthique devient-il une succursale du PS ?
Le site officiel du Comité consultatif national d’éthique.
Le CCNE refuse l’euthanasie et le suicide assisté.
François Hollande et le retour à l'esprit de Valence ?

L’avis du CCNE sur la fin de vie à télécharger (1er juillet 2013).
Sur le rapport Sicard (18 décembre 2012).
Rapport de Didier Sicard sur la fin de vie du 18 décembre 2012 (à télécharger).
Rapport de Régis Aubry sur la fin de vie du 14 février 2012 (à télécharger).
Rapport de Jean Leonetti sur la fin de vie du 28 novembre 2008 (à télécharger).
Loi Leonetti du 22 avril 2005 (à télécharger).
Embryons humains cherchent repreneurs et expérimentateurs.
Euthanasie : les leçons de l’étranger.
Euthanasie, le bilan d’un débat.
Ne pas voter Hollande pour des raisons morales.
Alain Minc et le coût des soins des très vieux.
Lettre ouverte à Chantal Sébire.
Allocation de fin de vie.


Les deux tableaux sont de Pablo Picasso :
"Autoportrait face à la mort" (1972) et "La mort de Casamegas" (1901).


 


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4 réactions à cet article    


  • claude-michel claude-michel 16 janvier 2014 17:13

    Bizarre que les parents aient encore autorité sur ce garçon majeur et marié.. ?

    Il avait décidé de faire sa vie avec sa femme..pas avec ses parents.. ?

    Sa femme devrait donc avoir toute latitude a prendre une décision et elle seule...pas les parents ni la justice...Nous sommes vraiment dans un pays complètement arriéré... !


    • soi même 17 janvier 2014 10:38

      Je suis contre une euthanasie active qui autorise légalement le suicide, et je ne suis pas opposé à  une euthanasie passive tel quelle est définie et permis par la loi Leonetti du 22 avril 2005,

      Avec une réserve, c’est quel ne deviens pas un fait banal de gestion financière des hôpitaux et des maison de retraites..

      Quand au cas de Sharon, cela ressemble plus au cas décrit dans le roman,  l’’Automne du patriarche de Gabriel Garcia Marquez.


      • ZenZoe ZenZoe 17 janvier 2014 11:00

        On peut penser aussi qu’il s’agit d’une rivalité familiale entre parents et belle-fille.
        D’une part, les soignants insistent sur le fait que les parents visitaient leur fils très rarement, pourquoi ? Manque d’amour ou mésentente chronique depuis le mariage de leur fils ? La belle-fille, comme c’est souvent le cas, a-t-elle voulu garder les parents éloignés de leur fils ? Pour quelle raison ?
        Inversement, il est curieux quand même que les parents n’aient pas été consultés avant la décision initiale. Même si leur fils ne leur appartient pas, leur demander leur avis aurait peut-être permis d’aboutir à une solution sans passer par un tribunal ?
        Bref, un véritable gâchis pour tous.
        On voit bien que la loi Léonetti ne résout pas grand chose. Elle devrait prendre en compte le fait que les familles sont rarement unies devant l’adversité, et définir avec plus d’exactitude qui décide quoi. L’époux(se) me parait être tout indiqué.
        Par ailleurs, on a soulevé le problème de la définition de la fin de vie. Un handicap irréversible est-il concerné par la loi ? Et où mettre le curseur dcans l’arrêt des soins si oui ?


        • Céline 17 janvier 2014 12:43

          Pauvre homme. Il est choquant qu’on ait pu le priver d’eau et de nourriture pendant plusieurs jours avant de revenir en arrière. Et encore une fois, comme dénoncé dans l’article, médias partiaux et partiels.

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