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Accueil du site > Actualités > Société > Le fanatisme du « Progrès »

Le fanatisme du « Progrès »

Si le mot « progrès » n’a jamais été aussi galvaudé, l’injonction de servir ce mot d’ordre et la prétention de le faire n’en gardent pas moins une virulence qui se dispense d’argumenter dans un chaos numérique exponentiel, à la manière d’un fondamentalisme religieux…

 

Quelle terrible « rupture » s’est produite dans l’enchaînement des élans bâtisseurs d’une « civilisation » dont on aimerait à penser qu’elle œuvre (encore…) à un « progrès » continu de la condition humaine ? Longtemps, toute avancée technologique a pu être assimilée à celle d’un « progrès » social en marche : n’annonçait-elle pas la délivrance du travailleur, rendu disponible pour d’autres accomplissements que la « production » d’objets de consommation ? Mais les temps sont bien durs à vivre pour les masses dont la survie a été troquée « contre l’amélioration sans limite des conditions de vie matérielle de quelques-uns » comme le constate Thierry Discepolo dans sa préface à l’essai du philosophe Jacques Bouveresse. S’appuyant sur l’analyse des textes de Karl Krauss (1874-1936), Robert Musil (1880-1942), Ludwig Wittgenstein (1889-1951), George Orwell (1903-1950) et Georg Henrik von Wright (1916-2003), Bouveresse invite à considérer la « religion du progrès » à l’œuvre dès les « prémices de l’industrialisation de la recherche scientifique ».

Karl Kraus observe dès 1909 que « le progrès n’est pas un mouvement mais un état et un état qui consiste à se sentir en avant, quoiqu’on fasse, sans pour autant avoir besoin d’avancer » - il est un Standpunkt (tout à la fois « point de vue » et « point fixe ») c’est-à-dire un « point de vue obligatoire » donnant l’impression d’être un mouvement, le prototype du « processus mécanique ou quasi mécanique auto-alimenté et auto-entretenu qui crée à chaque fois les conditions de sa propre perpétuation, notamment en produisant des inconvénients, des désagréments et des dommages qu’un nouveau progrès peut seul permettre de surmonter » - rien moins qu’une « représentation obligatoire »…

Se savoir vivre « sous le signe du progrès » serait-ce faire l’économie de progrès réels ? Jacques Bouveresse rappelle que la « croyance au progrès, quand elle prend le caractère d’un mythe, est justement ce qui nous dispense la plupart du temps d’exiger et de réaliser des progrès réels »…

 

La marche automatisée du monde

 

Depuis 1909, l’automatisation a pris le relais de la mécanisation, les machines informatiques ont supplanté les machines mécaniques et thermodynamiques, un « être computationnel » supplante la décision humaine, la globalisation numérique a pris le pouvoir sur la figure humaine - la même mécanique implacable mène sa danse de mort à l’âme : « Ce n’est pas le but poursuivi qui justifie la vitesse et l’accélération en toutes choses, qui constituent aujourd’hui les symboles par excellence du progrès : ce sont elles qui constituent aujourd’hui les symboles par excellence du progrès : ce sont elles qui constituent désormais le but. « C’était, dit Kraus, comme si ce n’était pas le but qui a commandé la hâte du monde, mais la hâte qui signifie le but »…

Le « progrès » se développerait-il contre l’humain afin d’en faire l’économie ? L’intégrisme technologique s’exacerberait-il contre les peuples et leur niche écologique afin d’asseoir la domination et le « profit » de quelques uns ? Pour von Wright, « rien n’autorise à considérer le progrès comme devant être nécessairement illimité » - il pourrait même « y avoir des raisons vitales de lui imposer dès à présent des limites » compte tenu de la coupure radicale qu’il opère avec le concret et le présent…

Et si le « progrès » avait besoin d’être défendu « aussi et peut-être même en priorité contre certains de ses amis actuels » - et ce, avant que ne soit atteint ce point ultime où le « consentement » ne pourrait plus se fonder sur une régression généralisée ? Ce point crucial où le socle commun d’existence se dérobe sous les coups de boutoir d’une abstraction tramée de « modélisations » mathématiques, de serveurs, de systèmes et d’objets « intelligents » ?

La fonction du « politique » ne serait-elle pas précisément de reprendre la main sur les algorithmes fous d’une mystification technologique, d’une automatisation du vivant, d’une frénésie computationnelle et d’une mise en données du monde menées à tombeau ouvert à de seules fins de « profit » sans limites ?

 

Universalité « numérique »…

 

Au cours de la dernière décennie, plus de dix milliards de microcapteurs ont fait leur apparition sur terre – soit bien plus que d’êtres humains sur la planète – et les « objets connectés » n’en finissent pas de se propager, avec les « applications » et autres « systèmes d’optimisation », comme une épidémie – sans concertation préalable pour s’assurer qu’ils correspondent à de vrais « besoins »... Cette « croissance » exponentielle de gadgets investit nos environnements domestiques, professionnels, urbains – et jusqu’à notre intégrité physique, avec l’infiltration de puces dans nos tissus biologiques : Eric Sadin met en garde contre le franchissement d’une limite entraînant une « quantification généralisée, une marchandisation intégrale de la vie et une organisation algorithmique de la société ». Ne bafouons nous pas, à force d’ « innovations numériques », les « valeurs qui constituent le socle de notre vie en commun » sous des prétextes aussi fallacieux qu’un suivi médical interrompu ou la « fluidification » de nos achats avec le « paiement sans contact » ?

 La voiture « autonome » serait-elle, bien plus qu’un véhicule : un cercueil signifiant « la mort de notre jugement par le fait d’une administration automatisée » de nos actions et d’une guidance algorithmique de notre quotidien ?

Le philosophe nous alerte contre la « silicolonisation » de nos vies, cette mystification qui « ne cherche qu’à réduire la marge de liberté des êtres et des peuples, au profit d’une organisation automatisée des choses et d’une marchandisation de tous les instants du quotidien » selon l’esprit de la Silicon Valley c’est-à-dire d’un « technolibéralisme » dont l’illimitation entend faire de l’exploitation du moindre de nos souffles de vie « l’objet de sa conquête ultime »... Pour Eric Sadin, ce technolibéralisme a détruit, « en l’espace d’une génération et à une vitesse exponentielle, le principe de responsabilité et le droit des sociétés à décider en commun de leur destin ».

Comment se soustraire à cette « prédation siliconienne et à son emprise totalisante » qui constitue une « offense à l’intégrité humaine » ?

Le philosophe en appelle à un devoir de responsabilité pour constituer un contre-pouvoir à cette confiscation de notre autonomie par « l’intelligence artificielle », préserver cette « richesse infinie du sensible que le technolibéralisme ruine actuellement et retrouver l’accès confisqué à l’essentiel en œuvrant à la vérité de notre être réaccordé au réel avant que ne soit siphonnée la totalité des ressources allouées à l’espèce…

La logique de la machine et de la marchandise sont-elles encore compatibles avec celle du vivant ? Est-il temps encore de fonder ce contre-modèle de société « fondé sur la juste aspiration des êtres à agir en pleine conscience » avant l’éradication du vif et de renouer avec une conception de la vie délivrée de cet utilitarisme imposé par les fondamentalistes siliconiens ?

Dans Le Monde du 14 mars dernier, Eric Sadin réitérait sa mise en garde contre cette trop commode irresponsabilité nous faisant consentir au seul « progrès » des techniques d’abolition de l’être et renouvelait son appel pour une « salutaire et impérieuse politique de nous-mêmes ». Sera-t-il entendu ? Le mouvement de déshumanisation du monde est-il réversible ?

 

 Jacques Bouveresse, Le mythe moderne du progrès, Agone, 112 p., 9,50 €

Eric Sadin, La Silicolonisation du monde, L’Echappée, 294 p., 17 €

 


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6 réactions à cet article    


  • Jeekes Jeekes 1er avril 18:30

    Ce n’est pas le progrès le problème.
    Sans progrès nous serions sans doutes encore en train de nous épouiller et de sauter de branche en branche.

    Non, le problème c’est ce qu’il est fait du progrès.

    Et surtout à qui il profite !


    • VICTOR Ayoli VICTOR Ayoli 2 avril 10:08

      Oh ! Une Mathis ! Mon père a eu une Mathis. Rouge et noire. 4 vitesses. Intérieur en satin ivoire délicat, il y avait même des petits vases à fleurs oblongs sur les côté, à l’intérieur, entre les portières avant et arrière.
      Superbe voiture...

      Bon. Revenons au « Progrès ». Comment expliquer que le progrès technique s’accompagne presque toujours d’une régression humaine ?

      Je viens de sortir un livre dont le titre est : « ...et l’Homme devint CON ! » Et le sous-titre : « La chute vers le progrès »http://www.monbestseller.com/manuscrit/7245-et-lhomme-devint-con


      • lephénix lephénix 2 avril 11:10

        @jeeke

        c’est bien de cela dont il est question : du mauvais usage du progrès - de ce mésusage commis avec malveillance là où il faudrait bienveillance dans la conduite du progrès, là où il faudrait bienveiller plutôt que malveiller...


        • lephénix lephénix 2 avril 11:13

          @Victor

          excellente formule dans son absolu chimique : « la chute vers le progrès »...

          mathis était un génie de la réclame qui n’avait pas peur des mots pour promouvoir ses voitures du progrès... ce qui a fait de lui le quatrième constructeur automobile dans l’entre-deux-guerres.. pour finir en fabricant d’obus aux usa...


          • zygzornifle zygzornifle 2 avril 17:53

            le progrès c’est bien mais pour qui et a quel prix ?


            • lephénix lephénix 2 avril 20:07

              @zygzonornifle

              une question bien posée contient déjà sa réponse : à qui coûte l’actuelle conduite du « progrès » et qui en profite ? qui expie sur le marché du non-être ce « progrès » incompatible avec les vrais besoins des « vrais gens » et les attentes de l’esprit ? quels profits contre l’humanité sont-ils inexpiables ?

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