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Le Numérique, du pain béni ? Savoir les vices et les vertus de l’Internet

Récemment le pape François appelait chacun à être « citoyen du numérique », la Toile étant présentée par lui comme un possible « don de Dieu » pour « faire vivre la solidarité ». Son message était intitulé « la communication au service d'une authentique culture de la rencontre ». Il invitait ainsi à s'engager sur le Net « pour porter à l'homme blessé » sur la route numérique « l'huile et le vin » évoqués dans la Bible. Puissent les athées bénéficier aussi de toutes les douceurs du Web. Outre la formulation théologique, cet encouragement pouvait surprendre face à tous les travers avérés du Web, ceux d'une société numérique en pleine expansion souvent anarchique, au stade actuel de sa structuration.

Le pape (disposant ces jours-ci d'une audience supérieure à celle du président Obama sur le Net) reconnaissait néanmoins « les risques d'exclusion, de désorientation et de conditionnement » qui peuvent proliférer sur la Toile. Aprés avoir insisté sur tous les aspects positifs du Net, le pape se montrait finalement très lucide face aux « agressions » multiples qui se répandent sur les réseaux sociaux. Il concluait en rappelant que « lorsque la communication est destinée avant tout à pousser à la consommation ou à la manipulation des personnes, nous sommes alors confrontés à une des formes nouvelles d'agressions ». Mais « n'ayez pas peur de devenir des citoyens du territoire numérique ! » exhortait-il. Que l'on soit croyant ou pas, voilà qui est dit.

Depuis la fin du XXème siècle, l’Humanité semble converger vers une intelligence globale interconnectée et l'émergence d’une nouvelle culture fondée sur la « liberté », supposée. La communication horizontale et l'interface en réseau interactif dépasseraient toutes les frontières instituées ? Pour aller dans le sens des propos du Pape gardons que sous le terme de “Noosphère" le Jésuite Pierre Teilhard de Chardin pressentait au milieu du siècle passé le processus actuel d’unification de toute l’Humanité. Il parlait même d'une « collectivité harmonisée des consciences » équivalente à une sorte de « super-conscience ». D'un Jésuite à un autre, la même pensée se prolonge.

Que l'on s'en réjouisse ou pas, le Pape peut être satisfait, les chrétiens sont bien présents sur la Toile. Le plus grand moteur de recherche des États-Unis atteste de plus de 10000 entrées concernant leurs divers sites. La France marque dans le même sens. Le support virtuel digital pourrait donc être associé à une réalité spirituelle ?

Chacun reconnait en tout cas la facilité avec laquelle les relations, spirituelles ou autres, s’établissent sur le Web. Comme le souligne David Pullinger dans son étude des comportements provoqués par le Net « d’une façon prédominante, c’est un espace qui dit : communiquez, sentez-vous libres de parler à des inconnus ». La distance imposée par l'écran, sujette à bien des artifices, les internautes étant diversement formés, tout cela pose néanmoins question sur le type de communication établi.

En renfort du Pape François Lavinia Byrne écrit que « si le christianisme est une religion trinitaire, c'est bien que la communication se tient pour lui au cœur de la Divinité, la communauté étant d'abord le fruit de la communication ». Le prédécesseur du pape François, Paul VI, prétendait déjà que « l’Église doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit car elle est d'abord parole, message et conversation ». Gardons que le terme de « religion » recouvre logiquement l'invitation à se re-lier. Elle n'aura pas été pourtant sans contribuer à la division.

Les athées gardent toute leur légitimité sur le Net, cela va de soi. Le Web permet un lien sans aucune frontière, aussi entre les diverses façon de penser. Au delà des travers de l'égocentrisme et de l'individualisme revendiqués à la face du monde, le cyberespace peut assurément contribuer à une conscience collective ou universelle. Reste que cette conception du Web comme « don de Dieu » interroge malgré tout. Si bien des vertus sont généralement accordées à la Toile, ses vices de formes et plus encore de fond, ne demeurent-ils pas ? A moins que la société du spectacle généralisé du réel au virtuel n'ait mis en place un nouveau monde, souvent factice.

Selon bien des Etudes, le peuple frappé par « la crise » qui n’est pas la sienne bien que s'en voyant parfois désigné comme en partie responsable et coupable, serait surtout tenté par une fuite en avant dans le virtuel. Le plat du Net comme dernière nourriture illusoire de la planète ?

Ainsi, 92% des internautes français surfent tous les jours sur Internet, et de plus en plus longtemps. Ils arrivent même en tête du classement (TNS Sofres) parmi 46 pays sur 5 continents. Les citoyens iraient s'ennivrer de chimères et « d'informations » non vérifiées au royaume ou tout semble encore possible, la Toile numérique. Mais d'abord, consommer pour exister ?

Plus de 52 % des français ont donc visités un ou plusieurs comparateurs de prix au mois de juillet dernier, devant l'Allemagne (39,8%) et le Royaume-Uni (35,6%). Le virtuel gagne, et toujours plus, en part de marché.

Le trafic de SMS continue tout autant de croître à un rythme soutenu grâce à l'abondance des offres illimitées. On ne se voit plus, mais on communique, à distance. Plus de 24 milliards de SMS ont été envoyés au cours du deuxième trimestre 2013, contre 15 milliards un an auparavant. Une hausse de 8,8% par rapport au trimestre précédent. Seuls les doigts se montrent encore, mais protégés des autres par un claivier. L'anonymat ?

Si selon une étude menée par la Caisse des Dépôts et l'Acsel, 60 % des internautes hésitent encore à communiquer toutes leurs données personnelles, une majorité ne voit en revanche aucun inconvénient à afficher ses photos. Si les acteurs réels de la grande tragédie financière avancent parfois à visage masqué, le peuple reste naïvement plus courageux.

Chacun déclare néanmoins garder « une certains distance » ou conscience différenciée s’agissant de la Toile dans son rapport au réel. Tout n’est pas perdu. L’hypnose resterait relative ? Sauf à craindre que les grands magiciens chargés de « vendre » la dette afin de la faire rembourser par la sueur des peuples, n’usent bientôt de toute leur panoplie de poudre de perlimpinpin. Outre la sueur, le Net comme dernier sursaut de la démocratie ?

Les plus inquiets, ou lucides, avancent que nous vivons la fin de la démocratie, telle qu’elle nous a été promue jusqu’alors. L'oligarchie serait de mise face à une explosion populaire de plus en plus redoutée. Le terme « apocalypse » induit une prise de conscience ou « révelation » en langue grecque. Puisse le peuple ne pas y perdre son latin, ni trop se rendre lui même plus malléable encore en s’évadant par le tunnel des fées numériques. Le Net relais du divertissement idéal pour laisser le peuple dans l'aveuglement ?

Les loisirs dominent en effet dans le niveau de téléchargement en podcast. Par exemple, la catch-up radio est surtout utilisée pour réécouter des émissions de variété, et loin derrière, de culture.

Au niveau de l’information, la recherche première y reste celle « des secrets » ou rumeurs, de « l’actualité émotionnelle ». Les médias plus institutionnels ne seraient pas sans succomber au même attrait pour le sensationnel, pensant ainsi augmenter le score du fameux audimat. La crédibilité est en « jeux » ? La société du spectacle s’écoule voracement du Net jusqu’aux autres médias. La crise sera bientôt esthétique et sexy ? Le Vivre-ensemble par la Toile ? Les araignées de toutes sortes savent habilement la tisser, les éléments de langage en constituent les nœuds et pièges les plus tenaces.

Selon l'étude « Media in life » de Médiamétrie menée en janvier et février derniers auprès des Français, ceux-ci comptabilisent en moyenne 40,4 contacts par jour dans une pratique média ou multimédia. Outre la recherche évoquée de divertissement, 17,7 millions d'internautes consultent très régulièrement leur banque en ligne. La tragédie bancaire mondiale trouve un habile renfort dans cette automatisation des citoyens. Le diable se mord la queue avec jubilation au royaume des consommateurs virtualisés. Automatisant toujours plus, le Net commence à dominer par l’achat. Le monde parallèle gagne, à réduire les consciences et les exigences, la clairvoyance et la volonté. Informer ? D'abord uniformiser, instrumentaliser.

Assurément, l’expansion du Net souligne les excès et attitudes les plus primaires de la société encore « réelle ». Inutile d’insister sur l’explosion du marché du sexe sur Internet. Le cybercitoyen sera seul et frustré, ou ne sera pas ?

Les sites de rencontres s’inscrivent pareillement dans une présentation marchande. Les êtres deviennent des produits soumis à des comparatifs.

Sur bien des sites « l’actualité », people ou « sérieuse », convergeant toujours plus, le succès rencontré auprès des lecteurs-spectateurs, aura valeur de crédibilité. Le clic fait le QI. La loi du nombre aurait creusée la tombe de la démocratie. Que les plus nombreux ont toujours raisons ? Le nombre de « vues » vaut pour assurance de vérité sous le règne des idoles. La rumeur gagne. Les « infos » énoncées dans un effet de choc s’afficheront en tête des plus lues, de fait prétendues les plus fiables. Le sensationnel, le voyeurisme, les fonds de poubelles, trouvent en général un grand lectorat sur le Net. L’exactitude des faits ou propos s’effacera devant le niveau de sensation ou d’émotion offerts et ressentis. Le « progrès » s'évalue au niveau du plaisir. La jouissance fait loi. L'idéologie dominante est celle de la consommation, dans le virtuel comme dans le réel. Le Net, bon marchand du Temple ?

Les pages de Facebook sont ainsi peu à peu désertées par la pensée ou le dialogue au profit d’un étalage d’images issues de banques (là aussi) de données. La suprématie des apparences, sur les profils autant que sur les « murs » s'affiche sans pudeur. Les êtres sont ce qu'ils montrent. Plus ils s'étalent sous toutes les coutures, plus ils « existent » aux yeux des autres. Le terme de « mur » dit parfaitement la grande solitude des temps modernes, de plus en plus numérisés, désincarnés. L’hypnose exige l’isolement des individus afin de les plonger dans le niveau de conscience, ou d’inconscience requis pour mieux les réduire au stade de vache à lait du Marché. Derrière le grand concours de sourires jaunes ou de survalorisation de l’Ego, le citoyen « lambda » souffre en secret devant son clavier.

Quoi qu’il en soit, même dans une part d’anonymat, la tristesse et l’imperfection ont très mauvaise presse sur le Net. Les chômeurs ou les pauvres aussi. Il importe de se montrer toujours heureux pour être de la famille numérique. Tant de photos de « profil » datant de « quelques » années. Personne n’est dupe. Chacun fait sembant. L’objectif recherché est celui du rêve et des sensations fortes. Le maquillage sera recommandé, en tout. Comme pour l’information en général, la vérité deviendrait secondaire. L’image doit être la plus belle pour aller danser au bal masqué. Le virtuel comme refuge ? L’évitement, puis l’addiction, pour ne pas revoir une réalité de plus en plus désarmante, incompréhensible. Le plat du Net se mange froid. Du pain béni ? Pour les banquiers et marchands.

Même si les citoyens ont pris conscience que les données personnelles déposées sur le Web peuvent ensuite être utilisées sans leur consentement (sondage - Esomar Research) pas loin de 90 % estiment qu'il s'agit d'un risque inévitable. Faire illusion, se rajeunir, s’attribuer des diplômes ou références les plus éblouissantes, constituent la panacée. Mentir en tout où presque serait la norme. La notoriété sur la Toile vaudra pour gage de culture. Dans ce qu’il reste de « la vraie vie », aussi ? Le virtuel n'en finirait plus de grignoter l'espace encore réel. Le Net ultime combat de civilisation ?

Les Français consacrent en moyenne 2 hr 17 minutes chaque jour à surfer sur le Web, essentiellement pour des loisirs (Etude de l'institut GfK), déjà plus de 50 minutes comparativement à l'écoute de la radio. Une mutation. En intégrant tous les médias en son sein, le Net s'imposerait peu à peu comme l'unique cadre de la communication ?

Le nouvel eldorado sera factice ou ne sera pas ? La masse croissante nourrissant la Net-addiction volontaire semble prête à tous les sacrifices. Ainsi, les Français se disent moins enclins à réduire leurs dépenses « multimédia » que celles qui sont consacrées à la nourriture ou même, à la santé. Puisque la réalité du virtuel est en passe de dominer, le plaisir fonderait le dernier domaine de liberté possible, de bonheur, même fugace, faux.

Une étude de l'agence OMD le confirme, l'abonnement Internet reste la priorité pour 63 % des personnes interrogées. Le mobile et la télévision payante sont les autres postes n’ayant pas à souffrir d'une baisse des dépenses. Face à une réalité trop cruelle et frustrante pour la majorité des citoyens, l’accès à l’illusion ou au rêve prévaut. Le virtuel remplace l’armoire à pharmacie sur l’échelle des priorités. Tous malades mais heureux au royaume pas très net du Net ?

La crise, de sens et de civilisation, n’en finit plus d’accroître l’exil croissant vers la Toile à pensée magique. Google bat tous les records de fréquentation. Les moteurs de recherche portent 68 % du flux global sur le Net. La société se cherche. Certains y trouveraient leurs « comptes ». La Jeunesse en ferair en premier lieu les frais.

En France, près d'un tiers des internautes sont en effet des jeunes âgés de 16 à 24 ans, alors qu'ils ne représentent que 13 % de la population. Les nouveaux médias exposent-ils cette population en pleine consctruction d'elle même à des périls majeurs, par la confusion des repères, le risque de dépendance cybernétique ou la perte du sens critique ?

Selon une Etude approfondie du Credoc (datant de Novembre dernier) 95 % des 12-17 ans sont déjà des internautes, 68 % d'entre eux déclarant se connecter tous les jours. Ils reconnaissaient surfer en moyenne 12 heures par semaine. Chacun sait les menaces qui pèsent sur les plus jeunes internautes s'agissant de l'impact des images violentes ou pornographiques ou la présence de prédateurs de toutes sortes et provenances.

Si les adultes considèrent avant tout le réseau social comme un creuset d'information vers lequel on vient en fonction de recherches particulieres, Internet est pour les plus jeunes le premier moyen de communiquer, en liaison avec le portable. Les réseaux communautaires (Copainsdavant, Facebook, MySpace, Skyblog) sont devenus pour eux un mode de contact courant s'y répartissant par affinités. Ils s'y comptent désormais en millions de façon régulière.

Même si chacun peut se réjouir face au dévelloppement de bon nombre de blogs au niveau de la créativité, de l'effet bénéfique sur le plan de la socialisation, le Net pouvant s'apparenter à une école de la démocratie ou citoyenneté, les risques d'atteintes diverses à l'intimité demeurent, l'addiction croissante aussi.

Selon une étude réalisée par la Commission Européenne en Grande-Bretagne, 5 % des dialogues sur Windows Live Messenger auraient ainsi aboutis à des problèmes graves. Il n'est plus exclu qu'il faille imposer de communiquer les références de la carte d'identité pour accéder à certains services ou forums. Que des sites soient réservés de façon officielle aux adultes au même titre que des films au cinéma, n'aurait rien de choquant. Le règne des pseudos préserverait surtout les personnes les plus malveillantes ? Il en est souvent de même s'agissant des commentaires ou propos les plus irrespectueux ou hors la loi. Les fautes d'orthographes rivalisent souvent avec les fautes plus morales, passibles de sanctions hors la société numérique. Tous anonymes ? Au risque de se perdre soi même.

Les débats sur le fichier Edvige ont mis en valeur l'attachement des Français à la protection des données personnelles. S'agissant des informations mises en ligne sur les chats ou blogs, le risque de voir son intimité exposée sur la place publique du village-monde numérique pèse malgré tout, pour tous les internautes.

Lien social, créativité, liberté, apprentissage de la démocratie, accès pour tous, information et culture potentiellement accrues, le Net peut en effet servir le meilleur de l'Homme. La pratique de la langue en sortirait même renforcée, 64 % (Etude Credoc) des sondés disant en effet écrire plus qu’auparavant depuis qu’ils utilisent le Net, l’email ou la messagerie des forums sociaux. Entre l’image et le texte, ce dernier pourrait finalement avoir le dernier mot. Et si le Verbe gagnait sur la Toile ? Gardons la confiance du Pape François, croyant ou pas.

Alors qu'une nouvelle activité serait en plein boum en Corée du Sud, basée sur le fait de se filmer en mangeant devant son ordinateur, savoir si le numérique est susceptible de s'apparenter à du pain béni pour la civilisation ne va pas de soi. A raison de trois heures de repas filmées par jour, il serait possible de percevoir en retour 6.000 euros par mois, comme le rapporte Reuters. Que le « don de Dieu » se heurte sans cesse à Mammon, le « dieu » de l'Argent ? Le pape garde pourtant confiance.

Ce nouveau job s'intitulerait « mok-bangou » (voyeurisme-gastronomique). Ce type de « show Internet » est suivi par des centaines de milliers de spectateurs, regardant et commentant jusqu'à rémunérer « l'exibitioniste gourmet » par l'envoi en ligne de « ballons virtuels » (équivalent de la monnaie virtuelle Bitcoin) pouvant être convertis en monnaie sonnante et trébuchante. La chute originelle alimentée par le Net ? Ce n'est là qu'un exemple de « perdition » à laquelle chacun s'expose sur la Toile, l'anonymat supposé induisant souvent la perte de toute inhibition, ou respect ?

Sur le Web comme dans le réel absolu, le plus grand discernement est donc requis. Si le numérique aura initialement été un « don de Dieu », le libre arbitre de l'Homme volontiers porté vers le négatif ou la facilité pourrait bien avoir déjà transformé du pain béni en mallédiction ? Le cyberespace reste malgré tout une invention fabuleuse. Puisse l'Homme être à la hauteur. Puisse l’univers souvent plat du Net ne jamais éloigner totalement de notre (encore) belle planète.

Guillaume Boucard


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1 réactions à cet article    


  • ahtupic ahtupic 4 février 2014 14:07

     les risques d’exclusion, de désorientation et de conditionnement » qui peuvent proliférer sur la Toile
    En France, pas besoin du Net, on a toutes nos merdias et nos journaleux qui savent très bien le faire.

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