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Le scandale chronique des résultats scientifiques falsifiés : crise du lobbying et des pouvoirs discrétionnaires

L’affaire des résultats falsifiés sur le clonage de cellules souches humaines à l’Université de Séoul nous est souvent présenté, en France, comme un cas isolé, un problème « coréen ». Mais les résultats falsifiés étaient parus dans la très prestigieuse revue américaine Science. A présent, on nous parle également d’une "douche froide pour les ambitions technologiques chinoises" (Nouvel Observateur, 16 mai) du fait qu’un jeune chercheur en informatique formé aux Etats-Unis, qui avait annoncé la mise au point d’un nouveau processeur digital, s’est avéré être un faussaire : il semblerait que « la pression (soit) trop forte sur les scientifiques chinois ». La réalité est que ces affaires sont loin d’être les seules qui secouent depuis longtemps les institutions scientifiques au niveau mondial, et pas spécifiquement en Chine ou en Corée. Un peu partout, de nombreux résultats falsifiés ont passé sans difficulté le barrage des « comités de lecture » dans les principales revues internationales. Les auteurs de ces faux sont invariablement des chercheurs connus et devenus influents, pas des "marginaux". L’exemple coréen constitue, précisément, une poignante illustration de la crise profonde que traverse le monde scientifique dans l’ensemble des pays industrialisés. Mais pas seulement : il s’agit en réalité d’un problème plus global de notre société, celui des effets néfastes du lobbying, des pouvoirs discrétionnaires et de l’immunité institutionnelle.

La nouvelle circule depuis une dizaine de jours : l’ex-professeur de l’Université de Séoul, Hwang Woo-suk, récemment déchu pour fraude scientifique et entorses à l’éthique, a été inculpé pour « fraude, détournement de fonds et violation de la bioéthique » (voir, par exemple, Le Monde - AFP, dépêche du 12 mai). Cinq autres membres de son équipe doivent également faire face à des poursuites. Presque en même temps, on apprenait que « la superpuce chinoise n’était qu’une supercherie » (Libération du 16 mai), à propos de l’invention du premier microprocesseur électronique chinois annoncée par le « héros technologique », Chen Jin.

Ces annonces ont incité certains à parler du « système chinois », comme si la Chine n’était pas un réservoir de main-d’oeuvre dont se servent de plus en plus nos industriels à la recherche de bas salaires pendant que le chômage des français s’installe dans la durée. Voire d’un « problème de l’Asie », comme si de telles fraudes n’avaient pas lieu en Europe ou aux Etats-Unis. Précisément, la Corée du Sud est un excellent élève du « modèle occidental » et Chen Jin, un diplômé de l’Université du Texas. Quant à la « pression », il serait sans doute utile de donner un peu la parole aux très nombreux chercheurs précaires qui, à commencer par les doctorants, remplissent les laboratoires français.

On ne peut, à ce sujet, que rappeler, parmi tant d’autres, l’affaire des résultats falsifiés publiés jusqu’en 2001 par un chercheur des Laboratoires Bell aux Etats-Unis, qui prétendait avoir créé des transistors fonctionnant à l’échelle moléculaire, ce qui avait été salué comme une grande percée. Comme les travaux litigieux de Hwang, ceux de Jan Hendrik Schön avaient été publiés par la revue américaine Science. La revue britannique Nature en avait également accepté plusieurs. Voir, par exemple : cet article de la Wikipedia ou encore celui de la CBC.

Il y a également l’affaire plus récente, survenue en Norvège où, d’après Le Monde (21 janvier dernier) : « Un médecin et chercheur... a admis avoir fabriqué, avec des centaines de faux patients, une étude sur le cancer de la bouche dont les résultats ont été publiés en octobre 2005 dans le prestigieux magazine médical britannique The Lancet. »

Ce ne sont que deux exemples parmi les multiples que, malheureusement, nous a fournis la recherche occidentale au cours des années récentes. Dans un article de cette année, J R Soc Med 2006 ; 99 , 232 - 237 , le Journal of The Royal Society of medecine met explicitement en cause l’analyse coutumière tendant à présenter chaque affaire de fraude scientifique comme un cas isolé. C’est du simple bon sens, car elles sont trop nombreuses.

Mais dans ce cas, quelles sont les causes profondes de cette prolifération des fraudes scientifiques ? Une question que Science, qui a diffusé un dossier complet sur l’affaire des résultats « coréens » falsifiés qu’elle avait publiés, est bien obligée de se poser également. S’agit-il d’une simple « course à la publication » ? Tel ne semble pas être le cas, d’autant plus que les responsables des falsifications ne sont pas des chercheurs « de base ». Les enjeux sont sans doute beaucoup plus importants.

Pour les institutions scientifiques françaises, ces problèmes ne concerneraient pas la France. Mais un tel « raisonnement » est-il bien « raisonnable », si j’ose dire ? Dans un article mis en ligne il y a exactement un an (le 24 mai 2005) et intitulé : « Clonage thérapeutique : après le succès coréen, vers une levée de l’interdiction ? » , la Cité des sciences écrivait, dans un chapitre intitulé : « La Corée : pays roi du clonage humain » que : « Un an après l’annonce fracassante du premier clonage d’embryon humain, l’équipe de chercheurs sud-coréens dirigée par le professeur Woo Suk Hwang vient de réussir un nouvel exploit : cultiver onze lignées de cellules souches obtenues à partir d’embryons clonés ». Quelles vérifications les auteurs de l’article avaient-ils fait des résultats de l’équipe de Séoul pour avancer un tel verdict ? Il semble, tout simplement, qu’ils aient « cru » Science du fait que cette revue avait accepté les articles de l’équipe de Séoul.

Dans le même article de la Cité des sciences, un directeur de laboratoire très connu déclare : « Les résultats de l’équipe coréenne démontrent que la technique de base est désormais accessible ». Autant dire que des intérêts industriels « ne pouvaient plus attendre ». Gèneéthique considère ce directeur de laboratoire comme un défenseur des exigences des fabricants de cosmétiques, voir par exemple cet article. Ledit directeur devait, d’après Le Monde (23 novembre 2005), tenir une conférence de presse à Paris conjointement avec l’alors Professeur Hwang, à l’occasion d’une cérémonie des Victoires de la médecine le 24 novembre, au Théâtre des Folies Bergères, au cours de laquelle il était prévu de décerner au chercheur coréen le prix de « l’homme de l’année 2005 ». Une cérémonie pour laquelle M. Hwang a dû annuler sa participation in extremis, à cause du « scandale éthique » qui commençait à prendre de l’importance en Corée. Le 21 novembre, Scientific American avait qualifié Hwang Woo-Suk de « dirigeant de la recherche de l’année ».

On pourrait, malheureusement, continuer longtemps l’exposé, d’autant plus que l’article précité de la Cité des sciences porte l’introduction : « Alors que deux réussites majeures dans le domaine du clonage thérapeutique viennent d’être annoncées, le débat autour de cette technique est plus que jamais d’actualité. En France, une proposition de loi vient d’être déposée afin d’abroger l’article de la loi interdisant le clonage d’embryons humains à des fins thérapeutiques ». Et sur quels examens scientifiques de la question s’étaient fondés les parlementaires ? Encore un sujet sur lequel on pourrait écrire longuement, car ce genre d’initiative a rencontré un large soutien, tous courants politiques confondus. Et lorsqu’on lit (Le Monde avec AFP, 12 mai) que M. Hwang aurait « remis de l’argent à des politiciens et à des cadres d’importants conglomérats qui avaient fait des dons à son équipe de recherche », peut-on sérieusement prétendre que, globalement dans la société, c’est un « problème spécifiquement coréen » ? Aurait-on si vite oublié le passé récent de la France, les scandales aux Etats-Unis et ailleurs... ?

Dans tous les pays industrialisés, les hiérarchies des institutions académiques et scientifiques sont super-protégées par leur condition de détentrices du pouvoir de décerner des diplômes, par leurs liens directs avec le milieu des décideurs, par leur participation à de nombreuses activités au sommet de l’Etat et des grandes entreprises privées, par leur osmose avec les plus puissants secteurs de l’Etat, leurs contrats industriels, leur contrôle dans l’ensemble d’importantes administrations avec des budgets très conséquents... Qui les contrôle vraiment, qui ose les censurer ? Personne, sauf rares exceptions. En général, on fait confiance au « jugement par les pairs ». Mais, de nos jours, le « jugement par les pairs » est devenu le lobbying des personnes influentes, à l’échelle nationale et internationale. Si quelqu’un est détenteur d’un pouvoir significatif, « on lui fait confiance », et c’est réciproque. Mais avec une telle logique, l’évaluation scientifique, le contrôle administratif... ne peuvent que dépérir. Le pouvoir devient alors, de fait, discrétionnaire, et incontrôlé, le corporatisme des coupoles aidant, et quoi qu’en disent les textes statutaires que l’on affiche pour la galerie.

Il va de soi, d’ailleurs, que ce problème d’immunité institutionnelle n’est pas circonscrit aux institutions scientifiques. Mais les événements récents, y compris en France, mettent en évidence le développement au sein de ces dernières d’une crise devenue d’autant plus profonde qu’il ne semble exister aucune volonté politique de s’y attaquer. En 2005, les Français ont assisté à la mise en examen de trois importants établissements universitaires et scientifiques en rapport avec l’affaire de l’amiante de Jussieu (voir le site du comité anti-amiante), au constat de la faillite des experts dans l’affaire d’Outreau (parmi lesquels se trouvait un professeur directeur de laboratoire), à la montée des tensions au sein des instances dirigeantes du CNRS qui a abouti à la démission du président début janvier et à un changement de directeur général deux semaines plus tard... Dans un communiqué se plaignant de cette dernière mesure, l’équipe de direction sortante défendait ses orientations dans le sens d’un renforcement du « management ». Précisons qu’une fonction de « directeur scientifique général » du CNRS avait été créée pour la première fois par décision du 30 juin 2005, séparée de celle de directeur général et sous sa tutelle. Ce qui ouvrait la voie à l’accès de non-scientifiques à la direction générale, dans la logique corporatiste de la « haute fonction publique ».

Partout, ce semble être la course au pouvoir et à l’influence, la volonté de les préserver et de les renforcer, que peuvent aggraver des enjeux industriels et financiers peu transparents, qui se trouve à l’origine de cette crise institutionnelle générale. Mais si c’est cela qui compte... qui a intérêt à travailler et à créer, au lieu de « gérer » ?

Source illustration : Artezia

par Isabelle Debergue (son site) vendredi 26 mai 2006 - 256 réactions
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