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Accueil du site > Actualités > Société > Le télescope de Schopenhauer

Le télescope de Schopenhauer

Telescope Peut on déceler dans les signaux de 2005 ce qui se passera durant tout le XXIe siècle ?

Drôle d’exercice ; peut-être pas...

Dans Le Nouvel Observateur de cette semaine, Jacques Julliard voit dans 2005 une "annus horribilis", il l’appelle "l’année des sept plaies". Je ne vous les cite pas toutes, mais retenons qu’il n’a pas aimé le non au référendum, l’histoire du lundi de pentecôte, refus de solidarité entre générations, les grèves des transports, ou la dégénérescence corporatiste du mouvement social...

Il y voit les symptomes de deux constantes de nos concitoyens :

- le refus de l’avenir (ou tout au moins la perte de confiance dans notre capacité à l’affronter)

- l’effilochage du tissu national, tiraillé entre l’individualisme et sa traduction à l’échelle collective : le communautarisme.

Il porte un jugement assez dur, mais bien dans l’air du temps des médias :

" La mentalité des Français est devenue celle de drôles de petits retraités de l’histoire, tour à tour individualistes et socialistes, qui s’imaginent pouvoir continuer de prospérer grâce aux dividendes qu’ils perçoivent sur leur passé, leur capital culturel et leur débrouillardise naturelle".

Il en vient aux remèdes, et appelle à une réforme intellectuelle et morale de la société tout entière (bigre !). Il rêve d’hommes politiques qui entraînent, qui aient du "leadership" (tiens, tiens..).

Cet article m’a renvoyé à une autre lecture, qui a marqué ma réflexion en ces derniers jours de 2005, et début 2006, qui est le livre de Thérèse Delpech, L’ensauvagement, prix Femina de l’essai 2005.

L’ensauvagement dont parle Thérèse Delpech, c’est le processus qui, aujourd’hui, de civilisés, nous fait devenir sauvages. En analysant l’année 1905, et tout ce qui s’est passé ensuite au XXe siècle en barbarie, elle nous propose une méthode, qu’elle applique à 2005, et qu’elle appelle "le télescope", empruntée à une proposition de Schopenhauer aux hommes politiques :

"Qu’ils se projettent plusieurs décennies dans l’avenir, et, de là où ils se trouvent alors, qu’ils s’emparent d’un télescope pour juger leur action présente. Cette vision à rebours doit leur permettre de mesurer les conséquences de leurs actes sur le long terme, et de reconnaître que l’action politique doit être conduite non seulement en faveur de la génération présente - une exigence déjà trop forte pour beaucoup - mais aussi de celles qui vont suivre."

Cet exercice appliqué au XXe siècle fait apparaître combien :

"l’histoire du siècle passé a montré la facilité avec laquelle des bouleversements historiques d’une violence inouïe pouvaient succéder, sans crier gare, à la plus belle des époques. Comme dans une tragédie grecque, le crime a engendré le crime dans la maison Europe, et celle-ci a par deux fois incendié le reste du monde. Des leçons de prudence ont été tirées par la réconciliation des nations européennes. Mais ce qui se joue à présent, c’est la capacité de l’Europe à assumer des responsabilités internationales dans un monde profondément troublé.

L’éruption historique sans précédent dont tout le XXe siècle est issu n’évoque pas seulement la folie de l’Europe, ni celle des passions nationales. Elle témoigne d’une aventure plus vaste qui concerne l’humanité dans son ensemble : le surgissement des tempêtes dont on feint longtemps d’ignorer les signes à l’horizon, et dont plus personne ne peut contrôler le cours une fois qu’elles se sont déchaînées.

Cette accélération soudaine de l’histoire, quand elle se produit, signe la défaite de l’action politique, qui doit se contenter alors de courir après les évènements avant de sombrer avec eux".

Les dangers que Thérèse Delpech entrevoit grâce au télescope de 2005, en regardant depuis 2025, sont trés bien analysés et nous concernent : elle parle de la Russie, des deux Chine (Taïwan et la Chine communiste), du chantage nord-coréen. Cette vision des sauvageries, en creux ou réelles, qui nous attendent est impressionnante. Elle dénonce en comparaison tous les discours et attitudes, notamment en Europe, qui témoignent d’un "égocentrisme solide" et "d’une volonté de cultiver son jardin" (le plus bel aveu de cet égoïsme à oeillères)...

En épilogue :

"Le sentiment de n’avoir plus prise sur les évènements, générant l’angoisse du changement, de l’avenir et du temps, condamne les évènements à avoir une dangereuse avance sur ce que nous pensons. La relation de la conscience au monde a perdu son axe : la liberté humaine.

Sans elle, on ne peut rien construire, rien défendre, et le courage manque pour faire face à ce que l’histoire réserve. La redécouvrir ne rendrait pas l’avenir nécessairement plus serein, mais celui-ci se jouerait du moins avec des êtres reponsables.

L’avenir n’est pas davantage écrit en 2005 qu’il ne l’était en 1905. Certes, l’humanité détient aujourd’hui, plus encore qu’au XXe siècle, la capacité de servir le côté le plus destructeur de la psychologie humaine. Elle peut aussi prévenir la combinaison fatale entre les moyens technologiques dont elle dispose et les penchants nihilistes qui sont issus de la détresse contemporaine. C’est à ce choix qu’il faut réfléchir, et c’est lui qui doit guider l’action politique.

Quelle pression sur les politiques... Pas sûr que les réponses de ceux-ci soient à la hauteur...

Mais ceci nous interroge aussi chacun, individuellement. Cette prise de conscience que la liberté humaine est un bien précieux qui rend tout possible, et que ce petit télescope de Schopenhauer peut nous être bien utile pour penser l’action autrement que dans le jardinage de notre petit jardin personnel, toutes ces réflexions redonnent du souffle... et de la vision...

Toujours la même histoire finalement, dans nos organisations, notre société, l’humanité...

Ce livre de Thérèse Delpech est comme un voyage en ballon, qui nous élève au-dessus des problèmes pas importants, et nous aide à voir plus loin et plus large. On en a bien besoin en ce moment, j’ai l’impression.


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