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Le temps des discours intempérants

Nous sommes dans le temps où les prédicteurs a posteriori, les accusateurs (c’est la faute à… aux élus et aux élites, en général), les imprécateurs (il faut refaire le projet politique du monde !).

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Photo Orélien Péréol

Celles et ceux qui déclarent qu’ils savent la source de nos tragédies (la tragédie : comment la mort nous arrive) et la date de son début, qui souvent le savaient depuis que le processus a commencé mais qui ne l’avaient pas dit, ont voix au chapitre et ont l’attention et l’acquiescement du public. C’est encore le temps des « Vous n’avez rien compris, vous avez tout faux ». C’est le temps des discours forts et brutaux de ceux qui savent tout et veulent le faire savoir.

Ces points de vue sont tournés vers le passé, vers la recherche des causes et d’une cause unique si possible. Ces discours sont souvent peu logiques, proposent des interprétations impossibles, mais affirmées avec aplomb et conduisent à aucune solution (une fois qu’on a dit que le mal venait de là et de là, on n’est pas plus avancé pour savoir que faire). Nos médias numériques de masse poussent à cette « preuve » par la conviction. Cette « preuve » par conviction existait avant, elle est rendue plus forte, plus énergétique par nos médias modernes.

Il faut être le plus subversif possible, et le plus subversif c’est de faire porter la culpabilité des tueries du 13 novembre à nous-mêmes, aux Français, à la politique nationale… (symétriquement une telle culpabilité, absolument concentrée et unique, fait de ceux qui sont devenus djihadistes des êtres sans consistance que « l’occident » modèle entièrement, même quand « l’occident » les modèle de façon négative et mortifère à l’inverse de ce qu’il voulait).

Il y a aussi, « vous avez tout faux » : Olivier Roy nous dit que nous ne sommes pas en guerre parce que les tueurs de Paris ne sont pas des soldats syriens envoyés par DAECH. C’est tout de même DAEH qui agit, en puisant dans un vivier de jeunes français radicalisés. Le ralliement des désespérés à DAECH est opportuniste. http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html

Bernard Stiegler a un nouveau mot « la disruption ». Fini pharmakon et pharmakos, ses précédents mots. Peut-être nous sommes en guerre, mais lui, non. Comme si nous avions le choix. C’est celui qui met l’arme la plus puissante qui décide de ce qu’on doit faire pour ne pas mourir. S’il sort un sabre, il faut au moins un poignard ; s’il sort une kalachnikov, il faut une kalachnikov, un poignard ne suffira pas, à moins d’avoir beaucoup de chance, que quelqu’un qui peut vous tuer à distance soit assez distrait pour s’approcher de vous. Stiegler a plusieurs dates de début, 1944 les nouvelles formes de barbarie, les industries culturelles… et l’anthropocène qui débute la toxicité environnementalehttp://www.lemonde.fr/emploi/article/2015/11/19/bernard-stiegler-ce-n-est-qu-en-projetant-un-veritable-avenir-qu-on-pourra-combattre-daech_4813660_1698637.html

David Van Reybrouck fait la leçon au Président de la République. Son raisonnement est, en substance, que Hollande ayant tenu, selon lui, les mêmes propos que Bush va obtenir les mêmes résultats. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/11/16/monsieur-le-president-vous-etes-tombe-dans-le-piege_4810996_3212.html

Même Edgar Morin, le tenant de la complexité, écrit : « la réponse est simple : faire la paix au Moyen-Orient. » Et de détailler ce qu’il aurait fallu faire à la place de ce qui a été fait (imprécation). http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/16/pour-que-cesse-la-lutte-armee-en-france-il-faut-gagner-la-paix-au-moyen-orient_4810882_3232.html?xtmc=edgar_morin&xtcr=1

Johann Chapoutot, sur France Culture, critique le mot barbare employé par le chef de l’Etat et propose de lui substituer le mot « d’ennemi du genre humain ». Les bras m’en tombent ! C’est vraiment ce qu’il faut penser, c’est si différent « barbare » et « ennemi du genre humain » que l’un est mauvais et l’autre bon ?

Après Charlie, Emmanuel Todd nous avait fait le coup (les manifestants du 11 janvier étaient des dominants antidreyfusards depuis des générations). La question n’est pas seulement les raisons du comportement de ceux qui voient les choses comme ça, la question est qu’il est humain que ce type de discours plaise dans le temps immédiatement consécutif de la tragédie. Il faut que ce temps des discours fortement « individualisés » se passe et nous en arrivons à la fin. Si je mets des guillemets à « individualisés » c’est que si ces discours font remarquer fortement l’individu qui les porte, ils sont assez semblables (l’auto-culpabilisation).

Alain Badiou plaque un marxisme automatique sur la situation mondiale : un capitalisme tout-puissant crée des pauvres méprisés qui se vengent de la situation qui leur est faite par ces tueries, qui s’emparent de la religion, mais ce n’est que cosmétique, ce pourrait être autre chose… les actes sont des fascistes, certes mais ils ont une source : l’injustice créée par le capitalisme. Pour lui, c’est cela penser : il faut s’arracher à la propagande qui accompagne toute déclaration de guerre et ne parler ni de la France, ni de l’Islam… l’Etat est en train de dépérir en fait, vieille prédiction faite il y a cent cinquante ans, qui s’actualise (bien que les mécanismes de ce dépérissement ait aussi été décrit et ce ne sont pas ceux-là). Badiou a lui aussi la source du mal : « Notre mal vient de l’échec historique du communisme. »

Il y a encore plus fort : DAESH publie Michel Onfray dans sa propagande et ce dernier considère qu’il dit ce qu’il philosophe et n’a pas à répondre de ce que les gens en font ! Il ne veut pas voir que si DAESH le cite, c’est que les textes d’Onfray défendent DAESH. C’est une interprétation en acte, une évaluation en acte.

Michel Houellebecq insulte et traite de malades ceux dont il ne partage pas le point de vue…

Les subtils, les complexes, ceux qui analysent en tenant compte du plus grand nombre de faits, ceux qui bâtissent leur avis sur des informations qu’ils nous donnent vont pouvoir s’exprimer et être entendus. Oublions les textes et les auteurs précédents et lisons ceux qui vont voir le passé pour savoir comment améliorer l’avenir vont avoir la parole, qui vont porter des paroles humbles et susceptibles de débats et non d’anathèmes. Nous allons pouvoir apprendre, recevoir beaucoup d’informations, et ne plus juger fort et ferme, intraitable et intransigeant.

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Photo Orélien Péréol

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11 réactions à cet article    


  • Jeussey de Sourcesûre M de Sourcessure 1er décembre 2015 10:03

    «   lisons ceux qui vont voir le passé pour savoir comment améliorer l’avenir vont avoir la parole, qui vont porter des paroles humbles et susceptibles de débats et non d’anathèmes. »


    vous avez des exemples ?

    • Olivier Perriet Olivier Perriet 1er décembre 2015 11:01

      à l’auteur :

      maintenant que vous avez critiqué ceux qui se sont exprimés, pouvez vous nous dire ce que vous en pensez et en quoi les précédents ont tout faux, svp ?


      • Orélien Péréol Orélien Péréol 1er décembre 2015 20:38

        @Olivier Perriet
        Je n’ai pas critiqué ceux qui se sont exprimés.

        J’ai dit que la première réaction devant l’horreur consistait à tenir des discours forts (violents implacables...) et divergents, remarquables par leur écart au sentiment général devant l’horreur et à ce que ce sentiment pourrait nous faire dire... c’est comme ça que le premier réflexe, j’écris bien réflexe, se présente et finalement s’impose à ceux qui ont accès à la parole publique.
        Ils pourraient savoir ce que je viens d’écrire. C’est leur tâche d’intellectuels de savoir plus de choses que les gens.
        Nombre d’intellectuels ont produit des discours accablant la France, les Français, la civilisation, l’occident... et les rendant coupable, nous rendant coupables du malheur par lequel certains humains, ne venant pas de n’importe où, ayant des caractéristiques communes, nous accablent.
        Ces discours se ressemblent tous, ils ne supportent pas la contradiction, « c’est comme ça, je le sais, je vous le dis » et ils se distinguent tous parce qu’ils ont tous une certitude sur une origine du mal, qui ont l’air très différentes mais qui sont assez voisines.
        Ce que je pense ? C’est que le moment juste après la tuerie devrait être consacré au respect des morts, au deuil, à l’élaboration des meilleures protections pour tâcher que cela ne se reproduise pas, tout en sachant que cela se reproduira sans doute. Au lieu de cela, des intellectuels s’empressent de tâcher d’être le premier à dire l’analyse globale qui va « obliger » tout le monde par sa pertinence, qui est en fait sa prétendue étrangeté alliée à la force de la conviction de celui qui la proclame.

        La question par laquelle vous me demandez ce que j’en pense me suggère que je devrais, moi aussi, dire où je vois la cause que personne n’a vu. Comme je désapprouve cette idée que penser est trouver une cause, vous comprendrez bien que je n’en vois pas parce que, selon moi, il n’y en a pas.

        Il me semble qu’il faut attendre et intégrer le maximum de faits à l’analyse pour qu’elle soit le plus complète possible (l’avion russe, les attaques des musulmans entre eux en Arabie Saoudite, les tours de Manhattan, Londres, Madrid...) et que pour l’instant, il faut se protéger, de la mort volontaire que certains veulent nous infliger, de la tristesse, de l’abattement, de la dépression.


      • Olivier Perriet Olivier Perriet 2 décembre 2015 09:29

        @Orélien Péréol

        j’entends bien mais là où vous voyez des réactions malsaines, je ne vois rien que du « normal » :
        la violence devrait nous interdire d’argumenter, même un peu vivement, et de réfléchir sur ce qui s’est passé ? 
        La politique étrangère et intérieure poursuivie par le gouvernement fait polémique, et alors ? Sous prétexte de la sidération consécutive aux attentats il faudrait se taire ?
        Ce n’est sans doute pas votre intention première, mais votre raisonnement conduit un peu facilement à conclure « fermez-la messieurs dames ».
        Un peu comme « l’union nationale » décrétée par le gouvernement qui est sans doute volontairement ambiguë.
        Quant aux « imprécateurs à postériori » toutes les personnalités que vous citez ne font que reprendre leurs analyses traditionnelles. La vie continue.


      • Orélien Péréol Orélien Péréol 3 décembre 2015 15:37

        @Olivier Perriet
        Je ne parle ni de santé ni de normalité. Je parle d’un moment où les intellectuels rivalisent d’originalité de de sûreté affirmée d’eux-mêmes. Ils sont tournés vers le passé, et affirment des causes, qui rendent les cibles coupables d’être ciblées (ce qui est le maximum de la subversion). Ce n’est pas d’abord l’analyse des faits qui conduit leurs discours.Je dis que les intellectuels sont embarqués dans ce moment, alors que leur intellectualité les oblige, au sens moral, de se rendre compte de ce moment et de ne pas s’y engouffrer.Je dis que viendra bientôt la possibilité d’analyser sans que l’analyste fasse le matamore.Les analyses tendront à dire que faire, comment se comporter, et visiteront le passé non pas pour affirmer une cause différente de celles qui ont déjà été énoncées mais pour guider nos pas.
        Sur le fait que ces intellectuels continuent ce qu’ils disent depuis longtemps, il faudrait voir pour chacun, mais je ne crois pas. Stiegler en tout cas, avait d’autres concepts dont il était le seul à se servir que celui qu’il met en avant.http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-prediction-philosophique-ou-l-141066
        Olivier Roy a écrit en 1992 « L’échec de l’islam politique », Olivier Roy, Seuil, 1992. Pour le reste, il a déjà défendu qu’il y avait d’abord un désir de révolte et d’engagement et qu’ensuite ces jeunes trouvaient l’islam radical...


      • rpplbis rpplbis 1er décembre 2015 18:39

        Nous voulons toujours que les hommes sont détournés de leur bonté par des « conditions ». Comment se fait-il que des hommes qui s’entendraient bien se trouvent toujours dans des conditions où ils n’arrivent pas à s’entendre ?

        http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/30/il-n-y-a-pas-de-causes-sociales-au-djihadisme_4820126_3232.html

        Cet article pose la parution des textes culpabilisateurs et peu informatifs comme « naturelle » après le choc et espère que des analyses plus justes vont venir.


        • Samson Samson 1er décembre 2015 23:10

          Voici en tout cas, les quelques clefs les plus intéressantes que j’ai jusqu’à présent glanées sur agoravox et le net pour, sous divers angles, alimenter la réflexion et mieux se situer par les temps bien angoissants que nous vivons !

          - sur l’état des lieux dans la société française (et €uropéeenne)

          - sur l’ir-responsabilité géo-stratégique

          - sur l’Islam  : (la conférence est plus complète que le résumé du contributeur)

          Si çà peut intéresser !

          Cordiales salutations ! smiley


          • Orélien Péréol Orélien Péréol 1er décembre 2015 23:27

            @Samson
            Merci


          • ZenZoe ZenZoe 3 décembre 2015 09:36

            Ceux qui s’expriment maintenant sont tout simplement ceux qui ont été ignorés par la bienpensance pendant des décennies. Ils s’exprimaient avant, mais personne ne les écoutait.
            Il faut souvent un évènement fort pour que toutes les voix finissent par être audibles, par exemple une victoire du FN au premier tour d’une présidentielle en 2002, ou les attentats sanglants de cette année.
            Et en gros, ce que nous disent ces voix inaudibles depuis 40 ans est que :
            1) Certaines cultures ne sont pas mixibles, même dans le grand chaudron universaliste,
            2) L’Islam et le Christianisme sont antagonistes, et ceci n’a rien d’un scoop,
            2) l’Europe ne doit pas être ouverte à tous les vents, mais protéger ses peuples, sa culture et son économie.
            ENORME !!!

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