Il y a une quinzaine d’années que j’ai fait ce raisonnement. Les conclusions me paraissaient tellement inacceptables que je cherchais surtout où était l’erreur, tant j’étais convaincu de m’être trompé. J’ai fini par en envoyer un résumé à mon ancien binôme de terminale, qui était devenu haut fonctionnaire après sa sortie de Polytechnique. Le moins que je puisse dire est qu’il ne fut pas enthousiasmé par ma thèse et que ses affectueux conseils m’incitaient davantage à cultiver mon jardin plutôt qu’à publier un article de ce genre. Mais les idées vous envahissent malgré vous, la nouvelle perspective que j’avais de la société me semblait de plus en plus pertinente et me confortait dans l’idée qu’elle méritait d’être débattue. C’est ce que je propose aujourd’hui .

Le mot biologique, que j’emploie ici à dessein, a un sens plus large que dans son acception courante : la biologie est la science qui étudie le vivant. On considère en général qu’elle étend son étude jusqu’à l’homme pour ce qui est de sa physiologie. Mais pour ce qui touche à son intelligence, à sa culture et à son organisation sociale, l’étude est reléguée dans une gamme de disciplines dites des sciences humaines qui vont de la psychologie à la sociologie et qui ont en commun de partir de présuppositions philosophiques arbitraires sur la nature de l’homme, d’où émanent des théories complexes et « non falsifiables » au sens où Popper définissait ainsi les fausses sciences.
Je pars de l’idée que la société humaine n’est pas une construction politique décidée par un groupe d’hommes, mais un organisme vivant plus complexe dont l’homme n’est qu’une cellule qui n’a pas d’existence possible en dehors du groupe auquel elle appartient.
Il n’est pas possible de déduire les lois qui régissent ce nouvel organisme à partir des propriétés des cellules qui le constituent, de même qu’il n’est pas possible de comprendre la physiologie humaine à partir des propriétés de nos cellules. Quand un ensemble complexe se constitue, il apparaît des propriétés émergentes qui sont sans relation apparente avec celles de ses constituants, lesquels, cependant, en sont les déterminants.
Les lois qui régissent cet organisme-là sont donc bien, à mon sens, des lois biologiques, qui incluent, bien entendu, la physiologie humaine, mais ne s’y limitent pas.
Sous cette perspective, j’analyse le mécanisme du chômage dont on sait qu’il constitue un formidable défi pour les sociétés avancées qui se complexifient sans cesse.
Je démontre que cette complexité répond à une loi de croissance exponentielle dont je montre le mécanisme et dont j’essaie d’évaluer la vitesse.
J’explique que ce mécanisme est une propriété inhérente aux sociétés humaines, qui accumulent le savoir, et que ce caractère n’est pas dépendant d’une quelconque volonté humaine, notamment politique.
Je constate que les possibilités humaines de s’adapter à un milieu de plus en plus complexe sont globalement limitées par la génétique, et que le chômage résulte de ce que la complexité des sociétés actuelles atteint ou dépasse cette limite.
J’en déduis que le phénomène n’en est qu’à ses débuts et que nos sociétés sont vouées à une explosion certaine et rapide si elles ne prennent pas conscience du danger et ne peuvent trouver de solution.
Je conclus que le chômage ne peut pas trouver de solution dans la politique classique, mais qu’il constitue bien un défi scientifique posé à l’humanité, plus important encore que ne le sont la recherche des énergies du futur ou la protection de l’environnement.
J’exprime ma conviction personnelle que l’homme devra rapidement choisir entre le réalisme scientifique nécessaire à sa simple survie et la conservation des dogmes sur lesquels il a construit sa société et qui menacent de l’anéantir.
Il n’est pas un point de mon raisonnement qui ne puisse être compris par un « honnête homme » au sens où l’entendait Montaigne, c’est-à-dire doté d’une culture générale suffisante et d’une large ouverture d’esprit.
J’ai été obligé d’appuyer mon raisonnement sur quelques considérations mathématiques simples, mais je donne toujours une explication non mathématique que les spécialistes jugeront superflue mais dont les profanes pourront éventuellement se suffire.
Il en est ainsi de l’incontournable courbe de Gauss, que connaissent bien les statisticiens, mais dont il n’est pas besoin de connaître la formulation mathématique pour en comprendre les propriétés. Il suffit de regarder les graphiques pour suivre les explications que je me suis efforcé de rendre aussi claires que possible. Les résultats numériques que je donne ne sont là que pour fixer les idées et toute personne quelque peu initiée aux mathématiques pourra facilement les vérifier. Je ne les mentionne qu’en fin d’exposé en espérant que le début sera suffisamment convaincant pour inciter le lecteur à essayer de comprendre les courbes et à pousser sa lecture jusqu’à la conclusion.
L’Insee définit le chômage par la réunion de trois conditions :
1. Être sans emploi
2. Être disponible pour travailler
3. Être à la recherche d’un emploi.
Il faut rappeler auparavant la signification physiologique du travail :
L’homme est un animal social obligatoire, au sens où l’on dit qu’un virus est un parasite obligatoire (Il ne peut vivre qu’en utilisant les métabolismes d’une cellule hôte qu’il parasite). De la même façon, l’homme n’a survécu que sous forme d’élément du groupe social auquel il appartient et dont il a adopté le langage, et de façon plus générale la culture. Une des conséquences de cette nature « sociale » de l’homme est qu’il ne peut subvenir directement à ses propres besoins par son travail, mais qu’il doit le faire grâce à un échange de services avec le groupe social où il est immergé. Même ceux qui veulent encore cultiver leur jardin, élever des volailles et construire leur maison, ont besoin d’entrer dans l’économie ambiante pour trouver des outils et se protéger des prédateurs hostiles, sans compter la dépendance aux technologies de la société moderne telles que l’eau courante, l’électricité, le chauffage, le téléphone et tout le reste.
Chacun doit donc se cantonner à un nombre limité de tâches utiles au groupe social auquel il appartient, en contrepartie d’une rémunération de ses talents, qui lui permettra à son tour de bénéficier de l’industrie des autres.
Ce processus indirect implique deux conditions nécessaires :
1. Que chacun ait un talent à faire valoir (un métier), suffisamment utile dans sa société pour qu’il puisse en obtenir une contrepartie (une rémunération).
2. Que la société ait un ensemble de besoins à satisfaire en adéquation avec le nombre et l’éventail des compétences de ses membres.
Le chômage provient d’une rupture de cette adéquation et nous allons voir pourquoi.
• Dans les sociétés primitives, il n’y a pratiquement pas de chômage : les besoins sont multiples, la plupart non assumés et les tâches nécessaires sont simples. Tout le monde peut participer à l’effort commun, ce qui n’implique pas l’opulence, bien entendu, mais le plus souvent le partage de la misère. Au Moyen Age, même l’idiot du village pouvait se rendre utile : par exemple conduire un cheval par la bride pour aller tout droit vers un arbre et tracer un sillon !
• Dès le début du XIXe siècle, la Révolution industrielle fut déjà ressentie comme une menace pour l’emploi, et l’invention du métier à tisser par Joseph Marie Jacquard fut la cause d’une des premières insurrections sociales, celle des canuts de Lyon en 1831. En réalité, c’était une fausse alerte, car la société allait s’adapter à la technologie et même en automatisant le tissage de la soie, il ne manquait pas de besoins à satisfaire !
Le pas le plus signifiant de la prise de conscience du problème fut sans doute la loi du 28 mars 1882, par laquelle Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts, rendit l’instruction primaire gratuite et obligatoire pour tous les enfants de six à treize ans !
Dès le XIXe siècle, il apparaissait évident que la société moderne ne pouvait pas fonctionner à moins que la plupart de ses membres ne sachent au moins lire, écrire et compter.
On sait qu’au cours du siècle suivant, l’école devint gratuite jusqu’au brevet des collèges, puis jusqu’au bac, et qu’elle est actuellement obligatoire jusqu’à seize ans.
On retrouve l’équivalent dans tous les pays occidentaux et dans beaucoup d’autres, quelle que soit la civilisation.
La raison n’est donc pas idéologique ni philosophique, mais bien imposée par le fait que nos sociétés se complexifient et que s’y insérer nécessite de plus en plus la capacité de s’adapter aux choses complexes.
L’enseignement primaire et secondaire est certes indispensable, mais de plus en plus aussi les études supérieures.
L’automatisation supprime d’abord les tâches simples et si elle génère d’autres tâches nécessaires pour mettre au point ou utiliser les robots, ce sont évidemment des tâches plus complexes ou moins nombreuses.
Les gens de ma génération se souviennent sans doute des poinçonneurs de métro dont le travail consistait à faire un trou dans le ticket des passagers avant que ceux-ci n’accèdent aux quais. Ce métier pouvait occuper pas mal de monde, sans demander de grandes capacités d’abstraction, mais les machines automatiques ont définitivement fait disparaître les emplois de ce type.
Alors que j’étais jeune ingénieur, il existait un métier très prisé, la sténodactylographie, qui consistait à prendre des notes sous la dictée à l’aide d’un langage phonétique avant de le taper à la machine. Ce métier qui nécessitait une compétence valorisante n’a pas survécu à l’arrivée des magnétophones, mais voilà que même la dactylographie est maintenant menacée par les logiciels capables d’interpréter et de transcrire la parole.
Dans tous les domaines, la complexification des sociétés se traduit par une raréfaction des métiers simples qui sont facilement automatisables, au profit de métiers de plus en plus complexes nécessitant de plus grandes capacités d’abstraction.
Deux questions se posent alors :
1. Peut-on penser que la complexification des sociétés finira par se stabiliser ?
La réponse est malheureusement non : la complexification a commencé avec l’Univers, et le vivant n’en est que l’expression la plus avancée, mais toujours inachevée. La société humaine, toute récente, a inauguré la plus diabolique accélération qui se soit jamais produite dans la complexification du vivant, en s’affranchissant de la chimie et de la matière au profit de la culture. Ce lien virtuel, qui se nourrit de l’accumulation de la connaissance, structure et complexifie notre environnement social à une vitesse sans commune mesure avec les mécanismes de mutations aléatoires qui avaient prévalu jusqu’alors. Ce monstre saura également, si nécessaire, s’affranchir de ses cellules humaines.
2. Peut-on mieux préparer les futurs travailleurs à ces tâches plus complexes ?
À cette question, il est convenu de répondre que oui et les responsables politiques rivalisent d’éloquence pour entretenir en nous les illusions que font naître l’espoir.
Les syndicats d’enseignants nous assènent entre autres certitudes que les performances de l’école ne font que refléter les moyens qu’on y met, occultant le détail que toute loi a ses limites.
En réalité, malgré un budget devenu le premier de la nation (environ 7% du PNIB), les efforts pour donner à tous les élèves le niveau du bac au minimum se sont traduits par un abaissement du niveau du bac plutôt que par une élévation du niveau des élèves. Il ne semble pas que les efforts financiers supplémentaires apportent des progrès substantiels... Cf. : Education nationale : plus d’argent pour moins de résultats
Il faut donc se faire une raison : même avec la meilleure école possible, tout le monde n’est pas capable de présenter le concours de Polytechnique.
Cette évidence, qui n’échappe à personne, résulte de lois incontournables :
L’aptitude à l’abstraction est répartie dans une population quelle qu’elle soit, suivant une courbe statistique qu’on appelle la courbe de Gauss ou encore la loi « normale », tellement elle intervient fréquemment dans les phénomènes caractérisant les populations.
Disons pour simplifier que l’humanité est composée d’individus dont les caractéristiques prises individuellement (poids, taille, vitesse de course, intelligence, etc.) se répartissent autour d’une valeur moyenne et s’en écartent d’autant moins souvent que l’écart à cette moyenne est plus grand.
L’ensemble des points décrit une courbe en cloche, dont le sommet (valeur la plus souvent rencontrée), correspond à la moyenne.
La surface délimitée pas la courbe en cloche et l’axe horizontal représentent 100% des valeurs.
Cela est vrai pour les capacités d’abstraction, ou les possibilités d’adaptation à la complexité qu’on peut résumer par l’intelligence, dans cette acception du terme que certains pourront contester.

• Nous pouvons donc représenter le potentiel d’adaptation à la complexité de l’humanité, génétiquement déterminée, par une courbe en cloche de Gauss, positionnée sur une échelle horizontale de complexité.
Les proportions de personnes sont représentées en fonction du niveau de complexité maximale auquel elles peuvent accéder. (courbe continue bleue). La dispersion statistique inscrit les moins doués à gauche de la moyenne et les plus doués à droite. La surface sous la courbe représente 100% de la population.
Notons bien que c’est une courbe théorique. Il n’est pas nécessaire de la mesurer, ni même de savoir le faire : toutes les caractéristiques d’une population homogène d’êtres vivants se répartissent ainsi selon une loi normale !
Cette courbe en cloche est fixe dans le temps sur son échelle horizontale.
• A côté de cela, les différentes tâches utiles dans une société humaine peuvent aussi être envisagées selon leur complexité. Elles se répartissent selon une courbe de fréquence identique, une courbe en cloche de Gauss, dont la moyenne caractérise la complexité sociale du moment. Contrairement à la précédente, cette courbe n’est pas fixe dans le temps sur son échelle horizontale : elle se déplace vers la droite au fur et à mesure que la société se complexifie, et nous verrons qu’elle le fait de plus en plus vite (courbes en pointillé, verte et rouge).
Dans une société non complexe (société primitive, courbe verte), tous les membres peuvent trouver un emploi à leur niveau de compétence ou le plus souvent à un niveau inférieur.
Dans une société complexe, au contraire (courbe rouge), la complexité moyenne des tâches possibles est plus élevée que ce que peut réaliser en moyenne l’ensemble des individus : le côté ascendant de la courbe rouge (tâches) coupe le côté descendant de la courbe bleue (population).
• Avant le point d’intersection, il y a plus de candidats pour les tâches simples qu’il n’y a de tâches. La surface entre les deux courbes représente le pourcentage de chômeurs qui en résultent.
Les gens les moins doués situés à gauche de la courbe bleue ne pourront jamais trouver un emploi : ils deviennent inemployables !
Les personnes situées plus à droite peuvent trouver un emploi entrant dans leurs compétences, mais pas toutes à la fois : il y a compétition pour les emplois existants.
• Après le point d’intersection, les tâches possibles deviennent plus nombreuses que les candidats dépassant ce niveau, et tous peuvent trouver un emploi qui requierre des compétences égales ou inférieures aux leurs.
_ On voit que quand la société se complexifie, la courbe des tâches disponibles (en rouge) s’éloigne vers la droite et la proportion de chômeurs s’accroît de façon très rapide.

Pour fixer les idées, j’ai représenté les courbes de répartitions des tâches pour des sociétés de plus en plus complexes (courbes de A à H) en prenant pour unité l’écart-type, c’est-à-dire la moyenne de l’écart à la moyenne de ces courbes (qui sont toutes identiques à la position près, puisque normalisées.) Quand les courbes des tâches s’écartent de la courbe des possibilités d’un huitième de l’écart type (courbe A), le chômage calculé est de 5%. Il augmente presque proportionnellement à cet écart, comme on le voit sur le tableau à gauche de la courbe où j’ai calculé quelques valeurs numériques repères. Il toucherait 95% de la population si l’écart entre la courbe de complexité des tâches et celle des possibilités humaines atteignait quatre fois l’écart type (courbe H) !
Le problème est donc de savoir à quelle vitesse les sociétés modernes se complexifient, puisque c’est là le caractère qui détermine les causes « structurelles » du chômage, celles que nous imposent les lois de notre biologie !
Il n’est pas possible de quantifier précisément une notion abstraite comme la complexité des sociétés, mais il est raisonnable de penser qu’en ce qui concerne les sociétés occidentales, leur complexité varie comme la somme des connaissances de l’humanité.
Or il est bien connu que la connaissance progresse suivant une loi exponentielle, pour la bonne raison qu’il s’agit d’un phénomène cumulatif. Il s’agit de la même loi que celle qui régit les avalanches et les phénomènes explosifs.
Les lois exponentielles sont caractérisées par leur temps de doublement : certaines technologies comme l’informatique progressent de façon très rapide avec un temps de doublement qui est de l’ordre de dix-huit mois à deux ans (loi de Moore).
L’estimation qui est en général retenue pour l’ensemble des connaissances de l’humanité est celle d’un doublement tous les quinze ans, soit à peu près le temps d’une scolarité.
C’est une vitesse considérable : à ce rythme, nos connaissances seront multipliées par dix en cinquante ans, par mille en cent cinquante ans et par... dix milliards en cinq siècles ! Essayons d’imaginer, à travers les technologies qui nous entourent, presque toutes si récentes, ce que peut être déjà l’ensemble des connaissances de l’humanité, et imaginons de le multiplier par dix milliards ! Vous avez dit science-fiction ?
Si l’hypothèse d’un doublement tous les quinze ans s’avère pertinente pour la complexification sociale également, et si on admet que le chômage réel actuel est de l’ordre de 10% (ce qui me paraît optimiste), il est clair qu’à moins d’un changement radical dans ses paradigmes, notre société n’atteindra pas la fin des cinq prochaines décennies sans sombrer dans le chaos !
La solution de ce problème nécessitera autre chose que la méthode Coué. Ce n’est plus réellement un problème politique, c’est un défi scientifique.
Peut-on rêver que les hommes politiques en prendront conscience à temps, et que devant l’évidence du danger, ils oublieront leurs petites querelles, qu’ils accepteront de renoncer à leurs préjugés et à leurs dogmes pour remettre l’homme à sa place dans un univers qui le dépasse et dans une société qui le fait vivre mais qui pourrait le rejeter ?
L’homme aura besoin de toute son intelligence : non pas de celle de quelque génie, mais d’une intelligence collective, lucide, documentée, rigoureuse et déterminée. Il faudra l’assentiment de tous, c’est-à-dire enseigner et convaincre. Il faudra que la rationalité investisse enfin le domaine public, et qu’après avoir arraché l’homme à son ignorance, elle le libère aussi de ses passions et de ses mythes, pour le conduire sur le chemin étroit qui pourrait encore le sauver.

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