Nous avons viré de bord à 180° à propos de laïcité par la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux à l’école. Les problèmes de mésententes et d’agressions entrent croyants ou pratiquants de religions différentes, ou entre croyants et non croyants augmentent. C’était tout-à-fait prévisible. Cette loi viole les principes de notre République et même de notre civilisation. (Je n’ai pas peur de l’emphase). Cette augmentation du nombre des « objets » de frictions, de la fréquence des frictions, de leurs intensités, où les inimitiés radicales et les volontés de mort de l’autre vont s’exprimer de plus en plus forts et surtout, surtout de plus en plus près du réel.
La laïcité est un attribut de l’Etat. Et seulement de l’Etat. Ce n’est pas un attribut du citoyen. C’est devenu un attribut du citoyen par la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux à l’école. Ce qui est un renversement de ladite laïcité, renversement qui brouille les cartes et majorent nos difficultés sociétales relationnelles.
La laïcité est le principe qui oblige l’Etat à réguler les relations des religions entre elles et avec lui, dans une indifférence méthodologique et le choix de la liberté du citoyen. La laïcité de l’Etat est la garantie de la pratique religieuse de chaque citoyen.
La laïcité de l’Etat est favorable à l’exercice des religions par les citoyens. Sans jugement, ni préférence. La laïcité de l’Etat est tout autant favorable à l’athéisme des citoyens athées.
Nous avons déraillé avec une loi qui inverse cette valeur fondamentale de l’action étatique et en fait une valeur servant à contraindre les citoyens. Avec cette loi sur les signes religieux des écolières et écoliers, la laïcité est devenue une « valeur » de commandement, en lieu de place du caractère libératoire de la laïcité. La laïcité est devenue commande de ne pas montrer sa religion à l’école. C’est-à-dire que l’Etat commande au citoyen de prétendre, à l’école, d e n’avoir aucune religion. La laïcité est devenue une non-religion d’Etat. Un Etat non-religieux commande aux citoyens d’affirmer publiquement leur non-religion.
En tant que tel, cette laïcité réformée, inversée en fait, cette « nouvelle laïcité » devient une religion, par le fait qu’elle se permet de commander des comportements, avec l’idée que ces comportements signifient des perceptions, des visions du monde, des croyances… Cette religion est l’athéisme. Dans cette nouvelle laïcité, nous devons professer notre athéisme.
Le maintien de la liberté est prétendu garanti par les tenants de cette laïcité-athéisme d’Etat, par le fait que l’Etat n’ira pas se mêler de ce que les citoyens font quand ils sont entre eux, dans leur maison, ou dans des lieux de cultes unanimes.
Cette posture est intenable. Doublement. Elle implique un être humain divisé entre un espace public aseptisé où l’expression de toute particularité serait un danger de contamination et un espace privé où le citoyen pourrait exprimer toutes ces composantes. C’est intenable pour l’individu. C’est intenable pour une collectivité qui ne peut considérer l’expression de groupes comme une maladie, comprenant un risque de contagion. Il faudrait à terme se comporter dans l’espace public comme des robots, tout manquement à la neutralité pouvant agresser les autres citoyens. De quoi seront faits nos échanges ? De quoi parlerons-nous ?
Cette loi ne pouvait que faire monter dans la société les tensions issues des religions. Au lieu que la laïcité les calme. Cependant, ce n’est pas exactement parce qu’elle est contreproductive (pour ceux qui la valorisent) qu’elle est condamnable. Elle est condamnable parce qu’elle est la perversion de nos principes les plus forts, les plus fondamentaux. Et, de plus, elle est contreproductive.
Dans la rue, on voit de plus en plus de citoyennes porter sur la tête des fichus liés à l’Islam. On voit de plus en plus de citoyens porter la kippa. La « philosophe » Elisabeth Badinter le déplorait naïvement dans une interview du 28 septembre dernier au Monde des religions : « Je ne comprends pas ce besoin actuel d'exhiber une identité religieuse… » Ce n’est pas pourtant pas difficile à comprendre. Ce « besoin » est réactif. Il est créé par la demande inepte et antirépublicaine, contraire à l’esprit des Lumières de cacher son « identité » religieuse (je reprends entre guillemet le mot d’E. Badinter : « identité » qui ne correspond pas à l’idée de la religion, qui est une croyance et non une identité).
Les problèmes augmentent et augmenteront encore. Nous avons eu une nouvelle loi sur la burka, une affaire dite du Quick hallal à Roubaix. Des catholiques intégristes ont tenté d’empêcher une pièce de théâtre… Ce n’est pas fini. L’incompréhension d’E. Badinter et son bon accueil dans les mass-médias n’est pas finie non plus.
En confondant la laïcité avec un athéisme de l’Etat, en transformant la laïcité en un principe étatique voulant diriger les comportements individuels, le peuple français a fait, ou laisser faire, de la laïcité une religion parmi d’autres (l’athéisme au moins de façade), en conflit avec toutes les autres religions (toute religion est en conflit avec les autres, conflit pacifique, concurrence. Cela a exacerbé toutes les perspectives religieuses et a poussé chaque citoyen à se dresser contre les autres, y compris les prétendus citoyens laïques, c’est-à-dire, athées, car il n’y a pas de citoyen laïque, ne peut être laïque que l’Etat.