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Les péripéties d’une enfance difficile

Au Burkina Faso, comme partout dans le monde, la situation des enfants est une préoccupation majeure. Celle des enfants vivant dans la rue et victimes de traite et d’exploitation l’est encore plus. Ils sont pléthore, ces enfants dits de la rue ou vivant dans la rue ; ils ont quitté leur famille et leur environnement communautaire par une constellation de facteurs cumulés ou non. Ce sont des enfants qui ayant changé de milieu de vie sont obligés de réinventer d’autres formes de survie dans une dimension où l’affection, l’éducation, l’assistance et la sécurité sont des vertus hypothéquées. Au cours de nos nombreuses interventions en matière de prise en charge de ce public cible, nous avons rencontré un jeune qui, après treize ans de vie dans la rue, a bien voulu nous parler de son parcours, de ses expériences et conditions d’existence, bref, de sa vie austère d’enfant en difficulté. Une histoire de vie et une analyse qui nous plongent au cœur de la problématique de l’enfance et nous posent le défi toujours plus pressant de la protection des droits élémentaires des enfants. Cette histoire, riche en enseignement, interroge fortement nos positions et nos pratiques vis-à-vis de l’enfant, et nous renvoie à l’examen de nos volontés et de nos consciences individuelles et collectives.

Une enfance égarée dans la rue : un regard rétrospectif

Ali comme beaucoup d’autres enfants a connu très vite les soubresauts de la vie dans la rue. Aujourd’hui, à 25, il vient à peine de traverser la lisière de l’enfance, après treize ans de vie dans la rue, Un moment de solitude, de dure réalité. Il vécut une enfance loin de sa mère, quant à son père « je ne l’ai jamais vu si ce n’est à travers une photo ». Issu d’une classe pauvre, ses origines sociales ne plaident pas en sa faveur. En effet, de parents paysans, après la mort de son père, Ali, conformément à l’esprit de la tradition africaine, est confié à son oncle paternel au village pour assurer la continuité de son éducation. Ali a la responsabilité de garder le cheptel de la famille, mais il est privé d’une moindre attention de son oncle. Ce déficit affectif de son environnement social convainc Ali à tenter l’aventure, « personne ne faisait attention à moi, j’ai énormément souffert dans la garde des bœufs... je ne pouvais pas continuer de vivre cette vie, c’est pourquoi je me suis décidé de partir  ».

Il débarque à Ouagadougou (capitale du Burkina Faso), dans une ville totalement inconnue. Dans son orientation imprécise, il fait la connaissance d’une femme « Adja » où les circonstances du moment lui imposent la vente d’eau. Il parcourt 35 km chaque jour pour se rendre dans un département voisin pour son commerce, et ce, à 14 ans. Après deux ans de collaboration, Ali est réclamé par sa tante. Ce départ inopiné, aux incidences évidentes sur la prospérité de l’activité de « Adja » va abîmer leur relation : « Quand elle a appris mon départ... elle m’a tout retiré et je me suis retrouvé avec une culotte ».

Ali a 15 ans. Il espère, dans cette nouvelle position sociale empreinte de parenté, améliorer ses conditions existentielles de vie. Sous l’ombre de ce nouveau tutorat, il assume le rôle de meunier. En dépit de son âge, il avait conscience de sa responsabilité professionnelle. Malheureusement, les circonstances n’allaient pas changer : « Tous mes habits étaient foutus car je les portais pour travailler, c’était des habits de farine... donc un jour j’ai enlevé 1 500 pour me payer un pantalon, quand je l’en ai informée, elle s’est violemment emportée contre moi... elle a sorti mon sac et me l’a jeté dans la figure. » Il venait de vivre le deuil de ses rêves « je suis resté en plein soleil, j’ai pleuré dans mon cœur ».

Une descente dans la rue

Ali, dès l’instant, va vivre l’expérience de la réalité de la rue. Il se voit contraint de créer un nouveau cadre acceptable pour mieux vivre l’imposition des conditions de son nouvel espace et maîtriser sa structure fonctionnelle. Très vite, il fait la connaissance d’un ami « M T ». Ils passent la nuit devant la place de la mosquée centrale, mais en réalité ils étaient des sans domicile fixe. Une nouvelle vie de famille caractérisée par la solidarité et l’entraide s’installe entre ses deux compagnons de fortunes : « Nous étions devenus une famille, comme des enfants d’une même famille.  » L’homogénéité soutenue des conditions de vie des deux compagnons crée à long terme et indubitablement des liens de filiation apparente. Enfants en souffrance, ils étaient « sensibles et avaient de la pitié envers leurs compagnons de rue ».

La situation de misère sociale, que vivent ces enfants, n’inhibe pas pour autant l’expression des émotions et des affects.

Ali a connu toutes les difficultés de la rue : les rafles policières, les intempéries climatiques, le regard inquisiteur de la société. Plusieurs fois, lorsque des personnalités politiques venaient, ils étaient transportés à la périphérie de la ville. Pour survivre, il fallait travailler aussi dur, « tenir la boîte, passer de cour en cour, de restaurant en restaurant, laver les plats ».

A un moment de son histoire dans la rue, il a bénéficié de l’appui d’un Européen nommé Michel. C’est par le biais de ce dernier qu’il aurait appris la menuiserie, la mécanique, le bronze. Il avait 200 à 250 F à la fin de la journée, mais ils étaient conscients de la noblesse de leur apprentissage car « c’était pour lui - Michel - une façon de nous aider afin de nous éviter notre perte ». Dans le parcours du jeune Ali, la rencontre avec les stupéfiants (drogue et cigarette) et leur consommation contribuera pour beaucoup à la transformation négative de sa personnalité.

Au bout de cette vie sans saveur et après l’anéantissement de ses espoirs, il est pris par le goût de l’aventure. A 17 ans et demi, il foule les pieds sur sols et territoires du Sénégal, de la Côte-d’Ivoire et du Mali. Toujours fidèle à la rue, il pratiquera toute sorte de petits métiers et vivra l’expérience de l’indifférence des hommes. Ainsi, il prit conscience par la suite que l’immigration n’était pas la panacée ; alors, dans un état d’introspection profonde, la résolution de retourner prend le pas sur le goût de continuer : « je n’en pouvais plus, j’ai prié Dieu en disant : si tu peux aider tout le monde ce n’est pas moi seul que tu ne peux pas aider car je ne t’ai pas offensé à tel point que tu condamnes ma vie ainsi, et que je perde le goût de la vie ».

Ali a connu toutes les péripéties de la vie, les moments de tempête, d’accalmie. De nos jours, à 25 ans, il est devenu ce qu’il convient communément d’appeler « Aîné de la rue », une enfance égarée dans le silence et les vacarmes de nos villes, mais aussi, malheureusement, dans l’indifférence absolue et complice d’une société qui est en train de perdre progressivement ses repères. Il mène sa vie, conscient de la perte de son identité en « traitant des dossiers pour des gens devant le Djimy’s night club » comme il l’a affirmé. Le retour au village étant devenu un projet irréaliste car « pour quelqu’un qui a vécu ma vie, il est difficile et même impossible de rechercher le chemin du village » Ali porte définitivement les stigmates de la vie de rue avec ses regrets, après treize ans de vie dans la rue. « Je ne souhaiterais plus vivre cette vie car j’ai vécu beaucoup de souffrance... ce que je voudrais, c’est chercher à être un grand quelqu’un un jour. »

Comprendre

Précédemment, le XIXe a connu son histoire sur la situation générale de l’enfance. Le développement du capitalisme sauvage, avec pour principale ambition l’augmentation de la croissance économique, incite l’utilisation abusive des enfants dans quelques secteurs économiques : enfants travaillant dans des mines ou forges et, surtout, dans les manufactures textiles et agricoles.

Au début du XXe siècle, la situation des enfants reste encore moins enviable en dépit des progrès accomplis en la matière. En Europe, des progrès substantiels relatifs à l’amélioration des conditions des enfants sont notoires même si l’on peut observer certains pays - des « outsider » -, pour des raisons idéologiques, le refus de construire une histoire positive de l’enfance.

Des cinq continents, l’Afrique présente un tableau non appréciable des conditions de vie de ces enfants qui, rentrés précocement dans le travail, font l’objet d’exploitation éhontée sous toutes ses formes parce que victimes des circonstances sociales, économiques et politiques.

L’expérience douloureuse d’Ali est l’expression du portrait moderne des rapports de la société avec les enfants : une actualité quasi universelle, observée partout ailleurs, connue et acceptée malgré l’adhésion de nos institutions aux valeurs humanitaires. Beaucoup d’enfants dans le monde ont non seulement perdu leur enfance - c’est le moindre mal -, mais surtout ils l’ont perdue dans les espaces oubliés de nos sociétés : les rues.

La misère sociale de l’enfance

Des centaines de millions d’enfants, exploités et victimes de discrimination graves, sont devenus pratiquement « invisibles » aux yeux de la communauté internationale a déclaré, le 14 décembre 2005, l’agence des Nations unies pour l’enfance.

Pour le Fonds des Nations unies pour l’enfance, le constat est encore plus alarmant « des millions d’enfants disparaissaient lorsqu’ils sont vendus ou forcés de travailler comme domestiques. D’autres comme les enfants des rues, sont parfaitement visibles, mais exclus des services de base et de la protection la plus élémentaire. Non seulement, ils subissent de mauvais traitements, mais aussi, pour la plupart, ils sont privés d’éducation, de soins de santé et de services essentiels dont ils ont besoin pour grandir et s’épanouir. »

Aujourd’hui, les rues de nos villes pullulent d’enfants, tantôt qualifiés par la controverse institutionnelle d’enfants de la rue ou d’enfants vivant dans la rue ou, encore, d’enfants en circonstance particulièrement difficile dénotant parallèlement toute la problématique dans l’encadrement et l’insertion sociale de cette catégorie sociale.

La ville, espace d’opportunités diverses, a toujours été le pôle d’attraction de nos populations rurales fatiguées de supporter l’austérité des conditions de vie rurale. Cette représentation plus ou moins vraisemblable n’est que la partie visible de l’iceberg occultant la vraie réalité urbaine. En effet, la ville se présente symboliquement et depuis toujours comme la lumière qui attire des insectes pour ensuite les tuer.

L’espoir d’une société d’espérance et de progrès durable est utopique tant que nous vivrons dans l’ignorance de la prise en compte des besoins réels des enfants, les plus pauvres, les plus vulnérables et les plus maltraités et exploités. C’est pourquoi dans la perspective de la construction d’une société solidaire pour un développement durable, des précautions sont nécessaires pour renforcer l’édifice des objectifs du millénaire.

En outre, les enfants vivant dans les conditions de précarité risquent davantage de se faire exploiter parce qu’ils sont dépourvus de moyens de se protéger, mais également leurs options économiques sont limitées. Nous contribuons ainsi à la fabrication d’enfants socialement oubliés, mais aussi invisibles.

Au demeurant, les raisons de l’oubli sont plurielles. En effet, des analyses de l’Unicef, plus de 50 millions d’enfants dans le monde sont sans identité privant ainsi cette catégorie sociale du droit fondamental et élémentaire d’exister. Ensuite, on note l’absence de soins de leurs parents. Ainsi, on estime que 143 millions d’enfants du monde en développement ont vu au moins un de leurs géniteurs mourir gonflant ainsi le nombre des enfants vivant dans la rue (Unicef). Enfin, les enfants assument très tôt le rôle d’adulte. Cette anticipation justifie aujourd’hui la présence de 171 millions d’enfants travaillant dans des conditions périlleuses et maniant des équipements dangereux, notamment dans les secteurs d’activités suivants : usine, agriculture, mines...

On enregistre, à cet effet, plus de 8,4 millions d’enfants se livrant aux pires formes de travail, y compris la prostitution. Il est indéniable que des efforts considérables ont été faits par des institutions de l’Etat et des organismes publics et privées pour comprendre et appréhender les causes sous-jacentes et les caractéristiques des enfants en situation douloureuse, mais « cette catastrophe humaine » peut encore être cernée autrement pour plus de changement et de résultats positifs pour un monde à visage plus humain.

Pour plus de réflexion, ces enfants comme le souligne le secrétaire général du conseil, Moushira Khattab, « ne sont pas criminels - ni mauvais, ni responsable de leur situation - mais des victimes qui ont été privées de leurs droits - le droit à l’éducation, à la santé, à l’assistance sociale et, plus spécialement, le droit au soutien de leur famille. La stratégie est fondée sur la nécessité de changer la perception que la société a de ces enfants. »

En somme, au début du XXIe siècle, il est à nouveau difficile d’élaborer une histoire générale de l’enfance. Le hiatus et le contraste révélés qui s’observent entre la réalité actuelle des textes normatifs et la littérature pratique dérivant du terrain social de l’enfance laisse encore à penser qu’il existe une histoire de l’enfance à construire.


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4 réactions à cet article    


  • Méric de Saint-Cyr Méric de Saint-Cyr 28 mars 2008 10:25

    Je n’ai pas bien compris le but de votre article !

    On n’y apprend rien de nouveau, c’est une réalité triste mais connue et les reportages sur la misère des enfants dans les pays pauvres ne manquent pas.

    Alors, où est le scoop ? Qu’est-ce que votre article apporte de nouveau ?

    Quelles solutions proposez-vous ? Quelles perspectives ?


    • Stoïque 28 mars 2008 16:32

      Le triste sort de ces enfants de la rue est lié à l’état de pauvreté des pays dans lesquels ils vivent et à l’absence de réaction de leurs dirigeants face à un problème qu’ils ne peuvent ignorer. A aucun moment, le jeune Ali semble avoir été pris en charge par la collectivité

      L’article est très informatif mais ne donne pas effectivement de solutions

      La base de ces solutions serait sans doute à nouveau un meilleur partage des richesses mondiales et locales pour éviter la misère qui engendre de telles situations, mais là c’est peut-être une utopie....


      • mandrier 29 mars 2008 11:50

        Les sociétés africaines ont eu le tort d’essayer de transposer chez elle les structures politiques européennes.... De plus la télévision qui diffuse des programmes à la con empoisonnent les esprits....

        Les structures traditionnelles africaines sont bien plus adaptées à la "mentalité" africaine.... Elles sont finalement plus protectrices des enfants. Regardez le rôle délétère de l’Arche de Zoé ! ONG destinée à récupérer des enfants d’Afrique pour les transposer en France pour les attribuer à des gens qui n’avaient qu’à faire des enfants quand c’était l’âge de le faire !...

        Amis africains, ne détruisez pas la "famille" à l’africaine. Car comme nous vous irez dans le mur !...


        • moebius 29 mars 2008 22:37

          tibet libre

           

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