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Les trous noirs du bonheur

Sommes nous heureux ? Sommes nous plus heureux qu'hier, ou plus heureux que nos ancêtres ? Le Progrès nous a-t-il apporté le bonheur ?

 

« Le bonheur est une idée neuve en Europe ! »

Cette apostrophe fameuse de Saint-Just est l'un des plus brillants étendards du Progrès depuis la Révolution française. Les hommes ont droit au bonheur et le Progrès le leur apporte. Le bonheur est sans doute la valeur suprême du Progrès. En effet, la raison, la science, la technique, la liberté elle-même n'auraient guère d'intérêt s’ils n’étaient pas subordonnés à la promesse de temps heureux. Citons un passage ineffable de l'Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain de Condorcet :

« Les avantages réels qui doivent résulter des progrès dont on vient de montrer une espérance presque certaine, ne peuvent avoir de terme que celui du perfectionnement même de l’espèce humaine, puisque, à mesure que divers genres d’égalité l’établiront pour des moyens plus vastes de pourvoir à nos besoins, pour une instruction plus étendue, pour une liberté plus complète, plus cette égalité sera réelle, plus elle sera près d’embrasser tout ce qui intéresse véritablement le bonheur des hommes. »

Mais force est de constater que le bonheur est aujourd'hui une idée vieille en l'Occident. Comment avons-nous fait pour manger notre bonheur, comme on mange son pain blanc ?

Le bonheur, bien entendu, est une idée vieille comme le monde. La nouveauté, avec la Révolution, c'est que dorénavant, l'homme va croire au bonheur. Jusqu'à présent, et depuis toujours, il se contentait de le souhaiter. C'est toute la différence entre souhaiter le Progrès et croire au Progrès, croyance qui caractérise, comme « idée neuve », la modernité.

Certes, si Saint-Just et Condorcet, la main dans la main, revenaient parmi nous, dans la société moderne, en dehors des périodes de massacre de masse, et loin des paysages les plus dévastés, avec leurs yeux d'homme du XVIIIe siècle, ils considéreraient sans doute leurs prophéties comme réalisées : les incroyables améliorations du confort, l'abondance de biens de consommation, les avancées de la science, les réalisations de la technique presque inimaginables pour un homme de leur temps, les combleraient de joie. Il serait sans doute convaincu devant l'abolition de la peine de mort et l'adoucissement de tout le système judiciaire, que la Terreur était le juste prix à payer pour en arriver là. 

 Bonheur relatif

 Pour tenter d'aborder, même de très loin, cette épineuse question du bonheur, il nous faut garder en tête la position probable de Monsieur-tout-le-monde, aujourd'hui. Il reconnaît que le bonheur ne lui est pas donné, donc que la promesse du Progrès n'a pas été tenue, et qu'elle ne le sera probablement jamais. En revanche, en aucun cas, il ne voudrait renoncer à sa situation actuelle, à ce qui lui a déjà été donné par le Progrès. Serait-il donc plus heureux aujourd'hui qu'hier ? Vu avec ses yeux d'homme du XXIe siècle, non ! Certes, il ne voudrait pas « revenir à la lampe à pétrole » retrouver les maladies d'autrefois, vivre dans les conditions d'hygiène et de confort de ses aïeux, ni surtout mourir aussi jeune qu'eux. Mais une chose au moins est certaine : quand on le croise, Monsieur-tout-le-monde, dans le métro, il n'est pas heureux.

Dans quels trous noirs le bonheur a-t-il été aspiré ? Il y a tout d'abord la « rançon du Progrès » qui est devenue au fil des temps de plus en plus difficile à payer. Mais ces catastrophes, ces génocides, quand ils ne nous touchent pas directement, nous empêchent-ils de vraiment de dormir ? Le malheur des autres, en d'autres temps et d'autres lieux, n'empêche pas de savourer le confort né de l'électricité, de l'eau courante et du bac à glaçon du frigidaire.

Pourtant, même dans les moments et les endroits où une supériorité tangible existe par rapport à la situation des siècles précédents, et en supposant que nous échappions au marché de dupes de la publicité, nous ne sommes pas pleinement heureux. Il semble que chaque amélioration matérielle, comme une maladie vaincue, un outil nouveau pour cultiver la terre ou construire une maison, ou une nouvelle source d'information plus rapide, n'est vraiment appréciée que pendant la courte période de temps de la nouveauté. Dans le meilleur des cas, il s'agit d'une vie humaine. On se souvient parfois de tels modes de vie de sa jeunesse et on mesure le chemin parcouru. Et pourtant, même là, malgré la nostalgie qui nous incline au passéisme, on ne reviendrait pour rien au monde « en arrière », sauf pour y retrouver, également, notre jeunesse.

Mais sommes-nous heureux de ne pas mourir de la rage ou de la peste ? Tout ce qui appartient aux générations précédentes apparaît comme un acquis. Seul compte le Progrès présent et les perspectives du Progrès immédiat. C'est ainsi que nos systèmes de protection sociale, progrès clairs et tangibles sur les époques précédentes, industrielles comme préindustrielles, sont menacés, non par des problèmes budgétaires, mais par l'indifférence. Les sociétés postindustrielles ne voient plus la protection sociale comme un Progrès, mais comme un acquis à conserver, ce qui va à l'encontre du principe actif qui a permis leur création.

Par exemple, dans la plupart des pays européens, comme la France, la population ne profite pas pleinement d'une médecine dont les avancées spectaculaires continuent pourtant à être prises en charge par la société ; elle ne voit que la valse des médicaments « dé-remboursés », et la différence qui s'accroît entre les riches et les pauvres, alors que cette inégalité relative cache un progrès réel des soins remboursés. En France, nous dit l'INSEE, on vit de plus en plus vieux, tous sexes et catégories sociales confondus (ce qui n'est pas vrai des États-Unis). Mais, à l'intérieur de ce progrès tangible, l'écart entre cadres et ouvriers, « l'inégalité devant la mort », se maintient. Elle est considérée comme un problème de société préoccupant, tandis que personne ne se réjouit de l'allongement général, quoiqu'il profite, mais de manière inégale, à tout le monde.

Louis XIV ne voyait pas le royaume de France comme nous avons le bonheur de le voir, par le hublot d'un avion. Il était presque aussi mal chauffé et éclairé que le dernier des paysans français. En dépit de ses centaines de domestiques, le Roi-Soleil ne pouvait pas d'un seul geste, illuminer toute une pièce ou la réchauffer presque instantanément. Le vrai Roi-Soleil, c'est l'habitant d'un HLM d'aujourd'hui, doté du confort standard... Cela devrait produire en nous un sentiment de bonheur enivrant. Ce n'est pas le cas.

Finalement, il semble bien que le Progrès ait à la fois fabriqué du bonheur réel, et des mécanismes psychologiques pour ne pas en profiter, dont témoignent les mécanismes frustrants de la publicité et du star-system, décrits au chapitre précédent.

 L'impossible mesure du bonheur

 Dans la conception classique du Progrès, la croissance de la production de biens et de services doit accroître le bien-être, faire reculer la misère, permettre l'extension des connaissances et finalement augmenter le niveau moral et culturel d'un pays. Le capitalisme anglo-saxon sanctifie cette prospérité matérielle voulue par Dieu ; le communisme planifie la croissance économique et donc assimile la réussite du plan à l'instauration progressive du paradis de la société sans classe.

Ni l'un ni l'autre de ces deux systèmes économico-religieux (ni aucune de leurs variantes) ne parvient pour autant à instaurer le bonheur. Sans doute parce que, même si le système fonctionne correctement, l'homme ne se nourrit pas que de pain. La prospérité économique, quand elle existe, et quand elle est à peu près bien répartie, n'apporte pas nécessairement le bonheur. A cela s'ajoute les injustices vraies ou supposées liées à la redistribution de la richesse, l'inégalité renforcée devant le bonheur que produit le monde des images. Et, depuis peu, l'impression de détruire l'environnement à chaque geste de la vie quotidienne ou presque, comme le moindre déplacement en voiture. Le bonheur pur n'existe pas, il est empoisonné, vicié par notre mauvaise conscience.

Le bonheur nous échappe, nous voulons donc le mesurer, pour en avoir le cœur net. Diverses initiatives ont tendu à introduire la notion de bonheur dans la mesure de la réussite économique d'un pays. C'est le BIB, le « Bonheur Intérieur Brut », défendu notamment par le prix Nobel d’Économie Joseph Stiglitz. Une idée reprise, de manière folklorique par le petit royaume du Bhoutan sous le nom de « Bonheur National Brut ». L'OCDE a récemment mis en place un indicateur officiel du bonheur, nommé « Better life index », dont les critères sont évidemment subjectifs et critiquables, même si le visiteur peut moduler les critères selon son point de vue. Mais comment mesurer le bonheur ? Faut-il laisser à des économistes ou à des fonctionnaires internationaux le soin de décider si un pays est heureux ou non ?

Le BIB ou le BNB est plutôt un symptôme qu'une solution. S'il est un indicateur fiable, c'est celui du délabrement de la notion de Progrès. Car, si l'on ne peut mesurer le bonheur, le Progrès, une fois de plus, s'évanouit et file entre nos doigts.

 Ce que nous n'aurons jamais

 La modernité finalement, n'a rien fait d'essentiel pour améliorer la condition humaine. Nous naissons, nous vivons, nous souffrons, nous désirons tous que nous n'avons pas, nous vieillissons et nous mourons. Tant que le Progrès n'a pas vaincu la mort et toutes les maladies, il n'aura rien fait. Nous vivons plus longtemps et en meilleure santé. Mais ce sera toujours une vie trop courte à nos yeux, et parsemée de trop de désagréments. L'allongement de la vie n'est pas une fin en soi lorsqu'elle devient une norme collective. Un bienfait dont dispose tous nos semblables nous semble « normal » et nous ne sommes heureux que par comparaison.

Le bonheur, il est dans la fièvre de la conquête, dans les gains accumulés au jour le jour, non dans la jouissance des bénéfices passés. La seule vraie comparaison est d'ailleurs avec nous même, dans une période précédente de notre vie.

Il est probablement impossible d'affirmer avec certitude que tel homme est plus heureux que tel autre. Que savons-nous de leurs sentiments intimes à tous deux ? Cette difficulté devient une impossibilité lorsqu'il faut, comme le Progrès nous l'enjoint, dire qu'une période est plus heureuse qu'une autre, le présent préférable au passé, et l'avenir supérieur au présent. Le plus sage serait peut-être d'avouer que la sensation du bonheur est incommunicable. Qui sait, tous les hommes de tous les siècles, sont peut-être rigoureusement aussi heureux (et malheureux) les uns que les autres...

Louis Aragon, qui doit sacrifier aux enthousiasmes de commande et au mythe du Grand Soir, lorsqu'il est communiste, avoue, lorsqu'il redevient poète, qu'il ne croit pas aux Lendemains qui chantent ; mais il chante, néanmoins, après bien d'autres, l'humaine condition :

Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson 

Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson 

Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare 

Il n'y a pas d'amour heureux

 Le bonheur, observe Pascal Bruckner

« était un droit depuis la Révolution française, aujourd’hui, il est un devoir avec ce que cela suppose d’exclusion, de harassement personnel, d’angoisse. Il est ainsi passé tout entier du côté de l’anxiété : comment être en bonne santé, réussir sa vie, etc. (...) Soyez heureux ! Un impératif d’autant plus dur qu’il n’a pas de contenu. (Le bonheur) devient valeur, au même titre que la liberté, à partir du moment où, dans nos sociétés laïques occidentales, il remplace le salut et qu’il est inscrit dans la constitution des États-Unis et des droits de l’homme. »

Le bonheur nous rend malheureux, en quelque sorte. Ce qui est en cause ici, ce n'est pas l'espoir de bonheur, la poursuite du bonheur, le rêve de bonheur, inextinguible chez l'humain, c'est la croyance en un droit au bonheur qui visiblement s'effondre comme le Progrès-croyance (« le bonheur, si j'veux » disait le Club Méditerranée dans sa publicité, pour combattre son image de lieu où le bonheur est obligatoire). On est en effet suspect de ne pas être heureux, dans le Meilleur des mondes d'Huxley, qui est devenu le nôtre, comme d'être un « élément antisocial » dans une société communiste. Dans un cas comme dans l'autre, il est hérétique de douter que le Progrès n'a pas tenu ses promesses de salut laïque. Les années soixante et soixante-dix avaient poussé très loin ce rêve, néo-pélagien s'il en est, fait de drogue douce, de sexualité libérée et de musique planante. Mai 68 est avant tout une escroquerie au bonheur.

La différence avec les périodes précédentes, c'est qu'on nous fait, davantage qu'autrefois, rêver à ce que nous n'aurons jamais : la santé parfaite, une jeunesse éternelle, la victoire sur la mort. Nous avons tout pour être heureux, du moins lorsque nous ne rencontrons pas une guerre moderne ou une grave pollution, et nous ne le sommes pas. Mais la solitude grandit dans les villes occidentales et les consolations de la religion nous sont interdites, in hac lacrimarum valle, puisque le paradis est déjà réalisé. Le bonheur est la différence entre ce que l'on veut et ce que l'on a. Le Progrès, admettons-le, ne nous l'a pas apporté.

 Les paradis artificiels

 Il existe peut-être un « marqueur » décisif de la faillite du Progrès sur la question du bonheur. Un phénomène qui prouve que le Progrès, sur le plan de sa promesse fondatrice, a échoué.

C'est la croissance exponentielle de la production, de la consommation et du trafic de drogue, à l'échelle de la planète, tout au long des temps modernes. De plus en plus dures, de plus en plus dangereuses, touchant des populations de plus en plus larges, les drogues trahissent le décalage entre le bonheur promis et le bonheur réel dans nos sociétés.

Aux époques antérieures, les substances hallucinogènes ne sont pas inconnues, loin de là. Elles sont parfois intégrées à la culture populaire (la coca dans les pays andins), mais touchent en général les élites, servent de support à des expériences mystiques ou religieuses (le vaudou, les oracles antiques). Faiblement purifiée, la drogue prend des formes et crée des dépendances assez bénignes. Mais ici encore, la technique moderne vient au secours d'un principe de mort et permet une élaboration chimique d'une « qualité » jamais égalée auparavant. Avec la production en quantités industrielles des « stupéfiants » traditionnels et la création de nouvelles drogues, dites de synthèse. Il existe un indéniable « Progrès » dans l'art ou la science de produire plus efficacement des substances hallucinogènes anciennes ou d'en inventer des nouvelles, poursuivant le même but, de manière plus efficace. Mais, comme dans le domaine militaire ou industriel, ce n'est pas la technique en tant que telle qu'il faut rendre responsable, mais le besoin, l'aspiration, l'exigence sociale qui l'anime et l'aiguillonne.

Les statistiques de la drogue donnent le vertige. On estime généralement que le chiffre d'affaire mondial du trafic de stupéfiants n'est dépassé que par le commerce de l'alimentation et celui du pétrole, et se situe devant celui du médicament. Il est impossible de ne pas voir dans ce phénomène une caractéristique essentielle de l'époque moderne, fondée sur le Progrès. Aucune culture, aucune industrie, aucune technologie, aucun commerce n'a davantage profité de la mondialisation, c'est à dire de l'extension du Progrès à toute la planète, que celles des drogues, sauf peut-être la finance (mais n'est-elle pas, elle même, une drogue ?).

L'attitude répressive des États occidentaux, confortée par de nombreux traités internationaux, s'est développée en proportion, de manière dérisoire et peut-être contre-productive, et toujours en vain. Malgré les moyens déployés, les réseaux de la drogue sont installés au cœur du village global, parce qu'ils procèdent du principe fondateur de la modernité : la déception, l'attente toujours insatisfaite de plaisirs croissants, immédiats ; l'incompréhension et le rejet de la condition humaine lorsqu'elle amène le vieillissement et l'affaiblissement du corps. C'est pourquoi, l'attitude inverse, permissive, ne donnerait pas de meilleur résultat.

Le monde des images, avec ses mécanismes de frustration organisée, le star-system, qui fait vivre par procuration la vie d'idoles inaccessibles, les promesses idéologiques d'augmentation du niveau de vie, comme l'adrénaline des marchés financier, contribuent à alimenter le besoin irrépressible d'évasion dans un monde meilleur.

Le terme « paradis artificiel », inventé par Charles Baudelaire, à l'aube de la modernité, doit être pris au pied de la lettre. Il faut relire ce texte, très critique (contrairement à ce qu'on pense souvent), sur « l'épouvantable mariage de l’homme avec lui-même » :

« Personne ne s’étonnera qu’une pensée finale, suprême, jaillisse du cerveau du rêveur : Je suis devenu Dieu ! qu’un cri sauvage, ardent, s’élance de sa poitrine avec une énergie telle, une telle puissance de projection, que, si les volontés et les croyances d’un homme ivre avaient une vertu efficace, ce cri culbuterait les anges disséminés dans les chemins du ciel : Je suis un Dieu ! »

Baudelaire ne parlait pourtant que d'opium et de haschisch, seules drogues alors disponibles. Il nous suffit maintenant d'extrapoler aux drogues dures et aux drogues de synthèses d'aujourd'hui pour comprendre le rôle exact imparti aux paradis artificiels dans notre monde. Ajoutons également à notre propos les drogues douces et légales que sont le tabac et l'alcool, connues depuis la nuit des temps dans diverses cultures et civilisations, mais jamais produites à cette échelle, ni avec une telle « qualité ». Au total, jamais dans son Histoire l'Humanité n'a connu un tel décalage entre ce qu'elle a et ce quelle veut. Entre son rêve de bonheur et la réalité de la vie quotidienne.

Le Progrès-croyance, assurance absolue d'une amélioration inéluctable, générale et universelle du bonheur, n'est-il pas lui même un « crack », mélange addictif d'héroïne individualiste et de cocaïne déterministe, qui fait de l'homme un Dieu ? Le Progrès est le paradis artificiel par excellence, matrice de tous les autres paradis illusoires que l'homme s'est fabriqué sur terre. Le paradis chrétien est peut-être une illusion, mais tous les paradis modernes sont certainement des impostures.

Sèvres-Babylone

 Un homme attend le métro. Il est sans âge, sans distinction, sans qualité particulière. Il vient de vivre une journée de travail ordinaire, dans un métier quelconque. Autour de lui, une foule d'hommes et de femmes de même condition remplit et vide alternativement la station. Il rentre chez lui, quelque part dans une banlieue sans grâce, rejoindre sa femme, sans âge, ni belle ni laide...

Il est debout sur le quai et regarde en face de lui, de l'autre côté des rails luisants. Une fille superbe, le regard hypnotique, le corps mince et bronzé, alanguie, sur un fond de mer bleue, de sable doré et de peu vraisemblables palmiers, le toise insolemment. Des vacances à bas prix, une machine à laver, ou une crème miracle, peu importe...

Si l'homme n'avait pas l'esprit vidé par le travail répétitif et la fatigue, il pourrait se dire que sa vie matérielle, son confort, sa sécurité, sa santé, son espérance de vie sont infiniment supérieurs à ceux de tous ses ancêtres, sans exception.

Et pourtant, peu de chose le retient de se jeter sous la rame dont on entend déjà le grondement. Pour la rejoindre, une fois pour toute, comme Adam et Ève dans le paradis perdu, vivre l'Age d'or retrouvé, au pays où coulent le lait et le miel, dans la société sans classe, avec tout le confort moderne...

L'homme regarde la femme de l'affiche. Elle ne peut pas lui appartenir, ni être la femme sans âge ni condition qui l'attend chez lui, tout simplement parce qu'elle n'existe pas

La rame arrive, les portes claquent, le signal sonore retentit. L'homme monte docilement et prend place dans la rame bondée. L'instinct de survie est le plus fort. Il ne s'est pas jeté sous les roues.

Le quai est vide, à nouveau, pour quelques instants. Entre les seins de la jeune fille et les palmiers, sur fond d'azur, se détache le message publicitaire en lettres d'or :

« Le bonheur est une idée neuve ! ».

Cet article est un chapitre de L'Apocalypse du Progrès, un essai inédit de Pierre de La Coste que vous pouvez retrouver sur le site In Libro Veritas, sous forme de livre électronique (pour liseuse et tablette).


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6 réactions à cet article    


  • gaijin gaijin 4 avril 2013 10:06

    trop de mots pour peu de substance .......
    dommage de confondre un article et un extrait de livre. le lecteur d’un livre peut vous suivre pour le plaisir de votre style mais sur un article je préfère un peu plus de contenu.
    on pourrait tout résumer par la pyramide de maslow,
    ou par cette phrase attribuée au christ : « il est écrit que ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre ...... »

    pauvres matérialistes.......

    j’ai bien aimé votre histoire de métro
    mais je crois que ce n’est même pas l’instinct de survie qui empêche l’homme de sauter, c’est la lassitude, il vit d’une manière automatique, résigné, il n’agit plus depuis longtemps : il réagit aux stimulis qui lui viennent de l’extérieur.
    l’impulsion même de sauter lui manque, et si elle ne lui manquait pas il s’arracherait a son quai de métro et a son univers gris.


    • Pierre de La Coste Pierre de La Coste 4 avril 2013 16:25

      Merci pour votre apport, notamment sur Enriquez. A ceux qui ne connaitraient pas bien, je suggère un tour sur Wikipedia :
      http://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Enriquez
      Mon propos ne cencerne le Bonheur que dans son lien avec le Progrès dont il est une promesse essentielle, et, comme vous le soulignez, l’échec le plus grave. Ce constat est une étape dans la déconstruction de l’idéologie du Progrès sur laquelle nos contemporains ont encore quelques illusions.


    • bakerstreet bakerstreet 4 avril 2013 18:04

      Le bonheur est une figure de rhétorique, un mythe insaisissable, ou peut être un titre de roman, une promesse politique.....
      Le malheur lui par contre est beaucoup plus évident.
      A défaut d’être heureux, tachons de ne pas être malheureux.
      Peut-être pas très enthousiasmant, comme slogan, du moins au prime abord.

      Mais il nous dit de nous tenir à distance des marchands de bonheur, cette lessive que les escrocs tentent de vous convaincre qu’elle lave plus blanc que blanc, et qui nous laisse au petit matin gros Jean comme devant.
      La littérature est pleine d’exemple et d’illustrations, depuis le mythe de Don Juan, au portrait de Dorian Gray.

      Je me souviens des contes des mille et une nuits, et de tous ces pauvres gens, se retrouvant au beau matin en plein désert, cherchant le palais doré qu’ils habitaient la veille
      De Pinocchio et de la foire aux imbéciles, avec des escrocs enlevant les enfants après leur avoir donné rendez vous le soir, à un cirque soi disant magique

      Derrière tout ça, le mythe de l’instantanéité, en quelque sorte du ticket gagnant qui transfigure votre vie.

      Bien se connaitre, n’être pas dupe de ses possibilités, et de ce qu’on peut gagner au change de ce qu’on abandonne, pour quelque chose de clinquant et d’aimable, en quelque sorte faire preuve de modération, d’humilité, tout en gardant son émerveillement d’enfant pour les choses fondamentales, et si facilement accessibles : Le bonheur de rester tranquille, de regarder la nature, une rivière qui coule, un enfant qui dort, voilà pour moi les plus grandes sources de bonheur.


      • soi même 4 avril 2013 19:26

        Aller laisse tombé les verbeux penseurs, on se rend compte de notre bonheurs après coup, ceux qui sont dans immédiateté du bonheur, vive une drôle de situation, ils sont vites frustrés de leurs satisfactions éphémères. Par contre le plus beau bonheur vient quand après avoir bien suer, il nous est donné de contemple ce que a produit.
         


        • Corinne Colas Corinne Colas 9 avril 2013 20:19

          @ l’auteur

          (reprise)
          Vous évoquiez Robinson Crusoé ailleurs dans l’un de vos commentaires. On peut dérouler le fil de la pelote « bonheur/progrès » dans la droite ligne de cet article à propos cette fois, d’un autre mythe : le bon sauvage à civiliser ou à éradiquer (selon notre gentil Condorcet)... Les « Lumières » toujours aveugles aujourd’hui, nous vantent avec les mêmes mots qu’hier à la Révolution, la « nécessité » de produire (donc consommer) pour être heureux.

          • Pierre de La Coste Pierre de La Coste 10 avril 2013 17:55

            Oui, j’ai évoqué le mythe de Robinson, dans le corps d’un chapitre précédent, « L’enfer comme réchauffement ». Ce que vous dites est parfaitement vrai. Le mythe rousseauiste du « bon sauvage » est terriblement dangereux, dés qu’il dépasse le stade la rêverie philosophique. Merci !

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