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Accueil du site > Actualités > Société > Logement social ou logement public ?

Logement social ou logement public ?

L'état de sinistre avancé du logement social est connu et présenté à juste titre comme un problème majeur en France. Curieusement, alors qu'articles et reportages alarmistes sont pléthores sur le sujet, les véritables raisons de la catastrophe ne sont presque jamais avancées dans les médias commerciaux. Un professionnel revient sur les principales réformes de la fin du service public.

Le logement, grand oublié de la pensée critique

Parmi les services publics qui constituent aujourd’hui la cible de la contre-réforme conservatrice, le service public du logement occupe une place à part. La critique s’est beaucoup employée ces dernières années à analyser les visées du capital financiarisé sur les secteurs de la santé, de l’énergie, des transports, de l’éducation, des communications, de la poste, de la recherche… mais n’a curieusement pas produit grand-chose concernant le logement. Comme si le secteur public du logement, que le consensus désigne désormais non sans raison sous le vocable de « logement social », n’était pas concerné par les mutations et les débats qui traversent les autres secteurs de l’économie publique.

C’est peut-être parce que l’essentiel des menaces qui pèsent sur les autres services publics ont déjà été, en ce qui concerne le logement social, mises à exécution. Il a été en effet la toute première cible et la toute première victime de la contre-réforme conservatrice, et transformé avant l’heure en « service d’intérêt général » à une époque, il y a trente-cinq ans, où aucune norme européenne n’était encore établie dans ce domaine. Qui se souvient que le logement public a été aboli par la loi sur le conventionnement votée en 1977 sous l’égide de Raymond Barre, premier ministre de l’époque, connu pour son engagement au sein de la Commission Trilatérale. Le capital financier s’y est pris avec le service public du logement de façon tout à fait prémonitoire, comme il a procédé par la suite à l’égard d’autres pans de l’économie. Dans le logement public, comme aujourd'hui dans les domaines de la santé ou de l'éducation, ce ne sont pas essentiellement les investissements financés par l’impôt et la perspective de leur rentabilisation qui ont attiré les convoitises, mais les clients et plus précisément leur capacité d’endettement. 

Une réforme totalement aboutie

L’objectif de cette réforme fondatrice pour le capital financier a été de mettre sur le marché de la promotion immobilière privée les ménages dotés d’une capacité d’emprunt qui pouvaient jusqu’alors satisfaire leurs besoins à travers le service public. Au profit sans doute des promoteurs, mais surtout du système bancaire et du consensus politique.

Ce mécanisme ingénieux fonctionne de la façon suivante : lorsque les loyers qu’il propose se situent aux alentours de 300 euros grâce à « l'aide à la pierre », le logement public peut attirer toutes sortes de ménages, du plus modeste qui voit dans ce niveau de dépense une charge compatible avec ses revenus, au plus aisé qui considère que tout compte fait, ce niveau de prix lui permet de consacrer son pouvoir d’achat à d’autres dépenses, voire à de l’épargne. Dès lors que ce loyer est porté à 500 euros, le plus modeste continue d’y trouver son compte puisqu’il bénéficie alors d’une aide personnelle de 200 euros, rendant l’évolution insensible. En revanche, le plus aisé qui n’a pas droit aux aides personnelles se demande si, encore une fois tout compte fait, il ne ferait pas mieux d’aller voir du côté du marché qui dans maintes régions lui propose également des loyers à 500 euros, et surtout des mensualités de remboursement d’emprunt à 500 euros pour peu qu’il puisse fournir un apport initial. C’est ainsi que la population la plus solvable a d’abord quitté puis s’est massivement détournée des logements publics, lesquels se sont vus par ce mécanisme littéralement consacrés aux ménages les plus modestes. 

Le conventionnement est la cause principale de la constitution des ghettos. On parle aujourd’hui de l’existence de 750 ghettos en France, peuplés de 6 millions de personnes, soit environ la moitié des habitants du logement public. La relégation dans les mêmes quartiers de la misère sociale, de l’échec scolaire, de l’exclusion et du chômage, avec toutes les conséquences qui en découlent du point de vue des conditions de vie et d’habitat, a provoqué de la part de beaucoup de demandeurs de logement des stratégies d’évitement qui ont enfoncé ces quartiers dans un statut auquel ils n’étaient pas destinés, enfoncement qui a lui-même renforcé ces conduites sociales d’évitement, et ainsi de suite. La détérioration de la qualité de l’habitat qui résulte de la mono fonctionnalité grandissante du logement public se conjugue de la sorte avec l’élévation du prix des loyers, en prend le relai en réalité à partir d’un certain point du processus de paupérisation, pour en détourner les demandeurs de logement les plus solvables au profit du marché. 

La restructuration des patrimoines, préalable à la reconstitution du service public

Cette évolution a été inspirée par les sociétés patronales d’HLM sous l’influence des lobbies néolibéraux. Les Sociétés d’HLM patronales ont été les principales actrices de la destruction concertée, avec l’Etat, du service public du logement. Sa restauration ne peut se concevoir sans la disparition de l’influence du capital financier qui a piloté de l'intérieur, mieux encore que la destruction du logement public, son inféodation aux intérêts du système bancaire. En parlant « d’orientation néolibérale », on est d’ailleurs en-dessous de la vérité s’agissant de ces sociétés dont les représentants fonctionnent de fait en groupes de pression d’inspiration plutôt libertarienne, dont l’objectif est de combattre toute velléité régulatrice de l’Etat, s’y opposant le cas échéant sans vergogne, en contestant toute légitimité et autorité à la Loi, refusant toute forme de contrôle public sur la base d’une vision qu’il faut bien se résoudre à qualifier d’inspiration d’anarcho-capitaliste, dans la pire tradition néoconservatrice anglo-saxonne.

La fabrique du consentement

On évoquera au passage le rôle que joue l’accession à la propriété et son corolaire l’endettement, dans la « fabrique du consentement ». A souvent été développée l’idée selon laquelle ces deux processus lient la personne au système politique et économique, alors même qu’objectivement ils viennent s’ajouter à l’aliénation pré existante dont ils sont l’objet du fait de l’exploitation par le travail. Dans un contexte d’augmentation continue des prix de l’immobilier, ce mécanisme d’accession par l’endettement a l’extraordinaire vertu aux yeux des personnes pourvues d’une capacité d’emprunt, de valoriser leur capital très au-delà des montants qu’elles y ont consacrés. D’une certaine manière, le système leur offre là une opportunité d’embellie financière, dans un contexte de stagnation des relativement bas salaires octroyés par le patronat, et de prolétarisation des cadres et catégories intermédiaires fournissant le salariat des grandes entreprises. 

C’est fondamentalement grâce cette opportunité là, offerte par le système, qu’elles sont enclines électoralement à se considérer en dedans plutôt qu’au dehors, « intégrées » en un mot, et à soutenir l’offre politique dominante. La constitution de la bulle immobilière permet de produire de la satisfaction politique au profit de ces catégories tout en laminant leurs salaires. Un peu comme l’esclavagisation du travail dans les pays pauvres permet aux catégories inférieures du salariat des pays développés d’accéder à la consommation de masse de produits à bas coût et procure donc également de la satisfaction politique, sans grever la profitabilité en ayant à répondre du pouvoir d’achat des salaires. Le système a ainsi inventé des machines à fabriquer des formes de satisfaction et par conséquent d’adhésion politique, qui sont alimentées par une autre ressource que les salaires, ressource qui non seulement ne lui coûte rien mais vient alimenter sa propre dynamique profitable. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans cette possibilité offerte aux catégories intermédiaires de s’enrichir par le mécanisme de l’accession par l’endettement, le ressort essentiel qui permet au système politique dominant de maintenir le consensus nécessaire et suffisant autour d’orientations néolibérales supportées par le bi-partisme. La rupture de ce ressort est évidemment fondamentale du point de vue stratégique, compte tenu de son influence sur la cohésion politique du salariat.

Le règne de l’oligarchie

Le champ du logement social offre une vue exceptionnelle de la manière dont une petite caste d’activistes plus ou moins exaltés, inspirés par une idéologie ultra libérale qui lui tient lieu de prêt à penser mais dont la plupart des membres ne comprend ni la genèse ni la portée, peut parvenir à prendre le pouvoir sur l’ensemble d’un secteur d’activité. Il est intéressant à cet égard de noter comment ces oligarques que l’on peut sans excès qualifier d’anarchoïdes, ont présenté à une époque (la bouffée délirante semble aujourd’hui apaisée) les organismes d’HLM comme dépositaires d’une vocation, à vrai dire proprement inouïe quand on y songe, à « gérer les territoires » sans aucun examen de la légitimité qu’ils auraient à occuper ce terrain-là, en concurrence avec les assemblées élues dont c’est le rôle. On voit bien s’exprimer là le projet visant, à mesure que les collectivités territoriales d’implantation des logements publics sont ruinées par les transferts de charges, à faire prendre le relai du financement de ce qui subsiste de régulation sociale par les organismes d’HLM, dont les loyers constituent dès lors en ces lieux les principales, sinon les seules, ressources mobilisables.

Une vision totalitaire

Autant dire qu’on préfigure ici, en tout cas chez ceux qui conçoivent ou comprennent ces stratégies, la pure société de marché en gestation dont les traits dominants sont d’une part le financement des politiques publiques par leurs seuls bénéficiaires directs en dehors de tout mécanisme redistributif, et d’autre part l’absence totale de contrôle démocratique sur l’action publique. C’est sans doute pour cette dernière raison que l’accent est systématiquement mis dans ces sortes d’initiatives sur l’appel à la participation de la population, implication instrumentalisée ici pour masquer l’effet destructeur que ces initiatives provoquent sur ses acquis socio-politiques fondamentaux. 

On reste interdit devant le fait qu’un tel référentiel idéologique, dont il faut bien constater qu’il est clairement d’inspiration totalitaire et qu’aucune organisation politique de l’arc républicain n’ose le porter dans le débat public, ait pu servir un temps de base doctrinale à une organisation professionnelle censée représenter les intérêts du logement public. D’aucuns sont d’ailleurs déjà passé aux actes, en prenant à leur charge des politiques sociales, des politiques de sécurité ou de santé publique, des initiatives socio- culturelles ou éducatives, toutes choses qui ont vocation à être payées par l’impôt et procéder de mécanismes redistributifs, et pas à être financées par les loyers des publics défavorisés auxquelles elles s’adressent. 

On n’est plus ici dans une démarche classiquement néolibérale de contestation de l’Etat dans sa fonction régulatrice, mais déjà dans une pratique de substitution objective à l’Etat et de prise de pouvoir total sur la société dans une relation d’égal à égal avec la puissance publique. Cette relation ne demande naturellement qu’à évoluer dans le sens d’une vassalisation cette fois de l’Etat, un peu comme les multinationales y sont parvenues à l’égard des pays pauvres et de leurs gouvernements sous le couvert, en ce qui les concerne, de la notion d'« aide au développement », pas si éloignée au fond de la notion de "développement social" portée par les inspirateurs de ces politiques.


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4 réactions à cet article    


  • Rincevent Rincevent 24 février 2014 14:03

    Dans un contexte d’augmentation continue des prix de l’immobilier… valoriser leur capital très au-delà des montants qu’elles y ont consacrés. Ça c’était jusqu’à la crise des subprimes (qui ne devait pas nous concerner, hein Mme Lagarde !)


    • non667 24 février 2014 14:44

      quid de l’immigration dans l’augmentation de la demande donc des prix ?
      loger toute la misère du monde ! pas de problème ?


      • zygzornifle zygzornifle 24 février 2014 15:38

        Socialement public ou publiquement social ?


        • paul 24 février 2014 17:40

           10 millions de personnes sont concernées par la crise du logement .
           Le mal-logement est une conséquence de la rente foncière, de la spéculation . Pendant que les prix de l’immobilier augmentent, les salaires stagnent ou baissent, d’où une part grandissante des loyers dans le budget des ménages .
          Selon les critères de revenus et la loi Dalo, 60 % de la population pourrait prétendre à un logement social (wikipédia), grosse différence avec l’Allemagne ou le locatif est peu cher et où la population n’est pas poussée à s’endetter pour acheter .

          Que fait l’État ? des pansements sur une jambe de bois :
           - des allocations logements (qui coutent très cher aux finances publiques), la défiscalisation (ou niche fiscale) pour attirer l’investissement privé ,une loi SRU mal appliquée et peu efficace, le soutien aux professionnels de l’immobilier ...
           -Le changement, ce n’est pas avec la ministre Duflot qui estime (le 14/01) devoir faire une politique de l’offre plutôt que celle de la demande pratiquée par la droite (elle n’a rien compris à ce concept) : la demande, c’est d’abord des prix accessibles pour se loger !

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