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Métro Parisien : Tout au long de la ligne blanche

Ligne 10 : Austerlitz – Boulogne/Pont de St Cloud

Commençons un voyage au bout de la ligne, au milieu de futurs morts vivant à crédit !

Amateurs de beaux quartiers, d’une ville idyllique, prenez la ligne 10, le temps s’y est arrêté. Non, il ne s’agit pas d’aller renifler des produits illicites, tels des émules d’un Bashung à la voix éraillée. Sur son trajet, la 10 n’a pas connu autant de changements sociétaux et culturels que les autres lignes du métropolitain. En dehors des heures de pointe où la mixité sociale et ethnique se ressent comme ailleurs, la 10 est restée blanche et la diversité s’y fait moins aiguë que sur d’autres parties du réseau. Elle a tout juste perdu un peu de son charme désuet depuis la disparition des wagons Sprague en 1976. Elle est surtout la seule qui aurait pu s’accommoder du maintien de la première classe qui a cessé d’exister en 1991 sur la poussé des usagers entassés sur les quais.

Si la Rive Droite, est celle du brassage des peuples et des mentalités, la Rive Gauche, dans sa partie Nord qui longe les quais de la Seine est encore un havre bourgeois peu ouvert à l’habitat populaire et au multiculturalisme. Et dans le métro, un après-midi de semaine, cette fraction privilégiée et moins besogneuse de la ville vit encore un peu dans un Paris protégé de la plèbe, un Paris au mois d’août qui durerait toute l’année.

Dans ces secteurs opulents de la ville, la mixité sociale n’est pas la règle. Un Qatari ou un Saoudien ayant élu domicile dans un immeuble haussmannien de standing du Champs de Mars ou du boulevard Saint-Germain n’est pas un émigré qui prend les transports en commun. Il doit être considéré comme un résident étranger respectable et nom comme un Arabe du coin qui vous pollue le paysage. Fortune oblige, le délit de faciès ne commence le plus souvent qu’en dessous du niveau du SMIC et du RMI.

Les riches d’Auteuil et des immeubles cossus près du Bois de Boulogne, qui emploient des soubrettes haïtiennes, africaines ou philippines, les entassent encore souvent dans des chambres de bonnes qui leur épargnent le transport matinal. On peut les croiser aux petites heures, assistant aux offices catholiques des églises du XVI° arrondissement, incontournables lieux de drague pour qui n’hésite pas à se lever tôt et apprécie les amours ancillaires.

Les beaux quartiers, où le mètre carré se négocie à plus de 8000 euros, s’étalent entre la Seine et la ligne de bus 62 de Convention à Alésia et Tolbiac. Au sud de cet axe s’arrête net le domaine de l’opulence et le luxe discret ou ostentatoire n’à plus droit de cité. Et c’est justement par ces secteurs où la richesse s’étale de façon cossue, que passe la 10, contournant du fait de son trajet le fourmillement asiatique des avenues d’Ivry et de Choisy et les multitudes pressées de la gare Montparnasse.

Entre la gare d’Austerlitz et Boulogne Billancourt, la fréquentation est moins importante qu’ailleurs sur le réseau. Les voyageurs ont plus de place et peuvent facilement s’asseoir. Et lorsqu’un couple ou un groupe parle une autre langue que le français, il s’agit de touristes venus visiter la capitale, plan de Paris à la main, sac à dos et appareil photo en bandoulière.

Le tâcheron, le manoeuvre a disparu depuis plus d’une lurette. Les dernières usines du quai de Javel et de Billancourt sont fermées et les travailleurs en bleus, les prolétaires qui lisaient l’Humanité ne circulent plus sur la ligne tôt matin.

La 10 est la moins utilisée du réseau depuis son inauguration en 1913, quatre fois moins que la 1, la 4 et la 13. Environ 40 millions de voyageurs y transitent par an sur ses 11,700 kilomètres et ses vingt-trois stations, Austerlitz à cause de sa correspondance avec la 5 et de sa connexion avec la SNCF en est la station la plus fréquentée.

Gare D’Austerlitz :

Austerlitz, n’est plus un nom de victoire, l’épopée napoléonienne ne faisant plus recette. Lieu de départ et d’arrivée pour les provinciaux venant du Sud-Ouest qui n’ont pas pris le TGV qui arrive à Montparnasse, le quai de la station aérienne est souvent encombré de supporters de rugby montés à la capitale. Un peu perdus et esbaudis bien que bruyants, ils s’interpellent avec l’accent quand ils ont peur de rater la station. Ca sent Dax, Tarbes et Mont-de-Marsan tout au long de la rame. La gare est leur lieu de ralliement avant une virée entre hommes égrillards dans les rues de la capitale précédant un retour arrosé après la victoire ou peu importe, la défaite de leur équipe. Relents de garbure et de cassoulet arrosé au Cahors ou au Bergerac sorti de la musette. Ces gens là sont joviaux, ils profitent à plein de leur séjour parisien. Ils reviennent par vagues au fil du calendrier du championnat et de la coupe de France.

Jussieu :

Lieu de promenade et d’instruction au pied de la tour Zamansky qui n’en finit pas de se désamianter, le Jardin des Plantes voit descendre des flots d’étudiants et d’amateurs d’espaces verts.

Des galeries souterraines de l’évolution de la société à la Grande Galerie du jardin, il n’y a que quelques marches à monter. L’animalité empaillée et paisible des girafes et des éléphants remplace pour un temps la bestialité du peuple des rats qui courent en tous les sens, ailleurs dans la ville.

Les arènes romaines à proximité nous rappellent que Paris s’appelait Lutèce au temps où nos ancêtres étaient encore provisoirement les Gaulois. Et malgré l’élégant Institut des bords de Seine, voué à la culture arabe, ce n’est pas la Grande Mosquée, voulue par Lyautey, qui a islamisé le quartier. Dans ce cossu V°, les fidèles du vendredi se font plus discrets qu’à la Goutte d’Or ; pas d’embouteillage et de tapis de prière au milieu de la chaussée. Les musulmans n’effraient ni le bourgeois en loden ni les amatrices de thé à la menthe qui se vautrent avec délice dans les fauteuils du café maure jouxtant le lieu de culte pour se remémorer leurs vacances à Marrakech.

Maubert Mutualité :

Qui descend à Maubert ne sort qu’exceptionnellement à Barbès ou à Château rouge !

Le quartier sied à l’étude dans de bons et réputés établissements scolaires et supérieurs, Polytechnique, Henri IV, Saint-Louis et Louis le Grand. Rêve de scolarité brillante, inaccessible aux élèves des zones d’éducation prioritaire ! Même pour une escapade en séchant les cours, il n’y a point de buissons le long de la rue des Ecoles !

Le secteur attire aussi pour sa diversité alimentaire de luxe au marché entre la rue Mouffetard et la Contrescarpe. Il incite enfin à la recherche de restaurants tibétains par solidarité avec les moines bouddhistes par des bobos en quête de spiritualité ou de peu sportifs militants des droits de l’homme ayant digéré les Jeux Olympiques de Pékin bien moins qu’un pâté impérial ou une omelette fu-yong.

Le chrétien fatigué d’avance à l’idée de grimper la Montagne Sainte-Geneviève, pour y vénérer le petit doigt de la protectrice de Paris à l’église Saint-Étienne-du-Mont, peut s’arrêter bien plus bas et aller méditer depuis 1977 à Saint-Nicolas du Chardonnet, si Monseigneur Lefebvre et la fraternité saint Pie X ne l’ébranlent pas dans sa foi de militant des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes. Qu’à cela ne tienne, le lieu de culte est tout près des salles de meeting de La Maison de la Mutualité et des grands rassemblements politiques et syndicaux qui ont fait l’histoire.

Le Quartier Latin :

De Cluny à Mabillon se déroule l’itinéraire des enfants gâtés, des cerveaux de la République et des rares derniers zombies bohèmes qui se souviennent des nuits de Saint-Germain-des-Prés.

Les révoltes et manifestations étudiantes ont débuté ici du temps de François Villon. La première effusion eut lieu en 1429 pour l’obscur motif de l’augmentation du prix du vin dans les estaminets que fréquentaient les escholiers entre Saint Marcel et la rue des Ecoles. En ce temps, cher à Brassens, on ne se contentait pas de slogans et de pavés. Les bagarres étaient rudes et certains combattants se retrouvaient sur le carreau pour de bon, estourbi en un tour de main d’un coup de massue excessif à la sortie du trou de la pomme de pin. Longtemps différée par la crainte des monômes, des protestations et des débordements des cortèges étudiants, la station Cluny a attendu des lustres pour sa réouverture au public.

Les étudiants, bien avant les pavés et les barricades de mai 68 ont animé le Quartier Latin, de leurs cris et de leurs protestations. Cluny, la Sorbonne, le Boulevard Saint Michel, le carrefour de l’Odéon et Saint-Germain-des-Prés se souviennent de leurs banderoles et de leurs exhortations. Mais les magasins de fringues, les restaurants grecs et les sandwicheries ont pris la place des libraires pour érudits et des vieux estaminets.

Le jazz a déserté le quartier. Que reste-il en dehors du Caveau de la Huchette et des Trois Maillets  ? Les ombres de Vian, de Bechet et de Memphis Slim sont lointaines, perdues dans les souvenirs de vieux nostalgiques grisonnants et radoteurs qui passaient leurs nuits à boire en écoutant « leur » musique dans une ambiance festive qui sentait bon le tabac.

La mièvrerie lacrymogène du nouveau cinéma s’est substituée à l’âcreté des gaz de même nom. Le Paris-Mai de Nougaro a fait place à celui de Klapisch. Les nouveaux bistros au cadre se voulant convivial mais d’un mortel conformisme ont remplacé les caves à trombone. On y boit désormais le thé comme on boit la tasse, dans un environnement artificiel et sans âme.

Les existentialistes ont du mal à subsister, ce mode de vie s’est perdu à tout jamais. Depuis Juliette Gréco, il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés, mais des commerces de vêtements et des fast-foods. On ne peut plus fumer dans la salle des Deux Mégots et BHL quand il erre sur le boulevard impose sa suffisance à la philosophie de Sartre !

Sans tabac, que nous aurait écrit Jean Paul ? L’enfer n’est plus les autres, mais l’idée que l’on se fait de ceux-ci.

Le luxurieux VII° Arrondissement :

Paris où l’on est quelqu’un de né et non un parvenu clinquant, rien à voir avec Neuilly ou un certain XVI°. Cela pourrait être la définition de ce VII° si méconnu des classes laborieuses. Un monde à part, plus salon proustien et charme désuet que gourmette en or, Rolex et Ray Ban. Le luxe ostentatoire y est aussi mal venu que la vulgarité joviale des quartiers populaires.

Il est vrai que la proximité des ministères et le mètre carré le plus cher de Paris, n’attire pas le populo. Vivre entre Sèvres Babylone et La Motte Piquet Grenelle est un droit qui s’acquière chèrement.

La grande bourgeoisie n’aime pas frayer avec les pauvres et cultive sa différence culturelle et sociale en ne se mêlant pas aux gueux. Société endogame, bannissant ceux qui n’ont ni le nom, ni le compte en banque qui sied à la résidence, le non-initié se sent perdu dans ces rues souvent vides, peu festives souvent bien trop calmes. Tout ce passe à l’intérieur, pour ceux qui en ont les moyens et la reconnaissance de leur milieu. Pas de place pour le clampin de base dans cet espace privé aux rues désertes le soir venu.

Le quai de Javel :

La disparition des usines Citroën a définitivement sonné le glas du Paris ouvrier sur la Rive Gauche. Le Front de Seine, les premières tours des années 70, ont radicalement modifié la composition sociale du quartier. Certes, les travailleurs de l’industrie automobile ne vivaient pas sur place, à proximité des usines, mais la zone industrielle était faite de petites maisons sans caractère, peuplées de gens modestes. Le site industriel a fait place au parc André Citroën et les promeneurs avec chiens et enfants ont remplacé les travailleurs. 

La ligne étant souterraine, les prolétaires ne pouvaient même pas profiter de la vue de la Tour Eiffel, pas plus que de la reproduction miniature de la statue de la Liberté sur l’île du Cygne. Grenelle a donc changé d’environnement. Les accords arrachés par la classe ouvrière de 68 ont versé dans l’avatar d’un Grenelle bourgeois et écologique.

Bien que n’ayant respiré les fumées des usines et les vapeurs délétères de l’industrie lourde, mais plutôt les senteurs de la serre d’Auteuil, les nouveaux défenseurs de nos bronches s’égosillent et s’époumonent au nom de la couche d’ozone et des ours blancs et non des revendications sociales.

Le Paris ouvrier est définitivement mort, il a été replacé par le quart-monde du chômage, de l’arnaque et de la débrouille. L’aspiration au Grand Soir est aussi belle et bien morte.

L’aspirant n’habite plus Javel, mais y a-t-il un jour vécu ?

Le XVI°, Auteuil et Boulogne :

Le charme peu discret de la bourgeoisie vivant dans l’opulence est toujours associé à l’image de ce cul de sac parisien, de ce terminus de ligne. Par contre la fermeture des usines Renault sur l’île Seguin en 1974 a éradiqué du quartier le peuple d’en bas, celui qui dès les premières heures s’entassait dans le métropolitain, en changeant pour la ligne 9 à Michel-Ange Auteuil. On ne chantera plus l’Internationale en bloquant les ateliers et en conspuant les « jaunes », ces casseurs de grève. La fin des banderoles, des piquets de grève, des luttes ouvrières et du syndicalisme pur et dur a définitivement rendu cette partie de la ville aux bourgeois et aux amateurs des bords de Seine.

Bien avant l’arrivée du jogging, de ses pratiquants souffreteux expectorant entre deux foulées, le Bois a généré des chimères ! Le Bois de Boulogne, lieu privilégié des voyeurs, des curieux à la recherche de plaisirs frelatés.

D’androgynes éphèbes et travestis sud-américains, faune emperruquée et maquillée à l’outrance ont fait fantasmer une foule de connaisseurs à la recherche d’amours facturés dans les frondaisons derrière les talus.

Glisser sur un préservatif et se faire une entorse de cheville lors de foulées matinales n’a rien de glorieux pour un sportif amateur. Le joggeur sain et lève-tôt s’expose aux abandons caoutchoutés de la nuit de plaisir précédente.

A porte d’Auteuil, c’est le calme absolu en dehors des grands matchs au Parc des Princes. Les supporters bruyants troublent pour de courts instants la quiétude des rames qui retournent à leur apathie et à la monotonie quotidienne après la sortie des hordes des gradins et des tribunes. Ceux du stade manifestent leur joie, leur colère ou leur dépit selon le résultat des affrontements sportifs et ne sont qu’un moment éphémère qui réveille les usagers tranquilles et abouliques.


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6 réactions à cet article    


  • SANDRO FERRETTI SANDRO 7 mai 2009 10:35

    Doc,
    Les futurs morts vivant à crédit d’un chateau l’autre iront au Casse-pipe dans le Nord, où la féerie sera pour une autre fois et où ils finiront leur Voyage au bout de la nuit...

    PS 1 : Il manque un élément capital de la ligne qui traverse la Seine de Bir-Hakeim à Passy.
    Arrivé Quai kennedy, plus précisément rue Alboni et ses escaliers, le métro aérien longe l’immeuble où fut tourné le « dernier Tango à Paris ».
    Le parfum de Maria Schneider et du grand Brando y flotte encore, de méme que des papiers gras (des restes de plaquette de beurre, selon la Police des moeurs).

    PS2 : tout cela est authentique, c’est un de mes amis qui a racheté cet appartement...


    • Georges Yang 7 mai 2009 11:27

      Sandro
      Vous faites la meme erreur que pour la photo en illustration, la dernier tango, c’est sur la ligne 6, quant a Argentine, c’est aussi une autre ligne


      • SophieA 7 mai 2009 12:57

        Très jolie description de cette ligne 10 que j’ai très souvent empruntée autrefois et dont je connais bien le parcours, aussi bien métropolitain qu’environnant.

        Merci à l’auteur.


        • Jordi Grau J. GRAU 7 mai 2009 13:37

          Merci pour ce bel article à la fois nostalgique et sarcastique - même si je trouve que vous êtes un peu dur pour Klapisch, que j’aime bien. Par ailleurs, un lecteur un peu distrait pourrait croire en vous lisant que le XVIème arrondissement est situé sur la rive gauche. 


          • Georges Yang 7 mai 2009 14:26

            Vous n’avez pas ete distrait, la preuve !
            Et puis, je traverse la Seine en fin d’article apres Javel.

            Quant a Klapish, c’est une question de gout


          • Yohan Yohan 7 mai 2009 22:46

            Georges
            Je ne peux te laisser dire du mal de Klapisch. Un des rares qui voit juste 

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