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Accueil du site > Actualités > Société > Ni être, ni avoir, dans une École archaïque

Ni être, ni avoir, dans une École archaïque

Le film « Être et Avoir » de Nicolas Philibert, sorti en 2002, a connu un succès tout à fait inattendu. Programmé par ARTE le 21 mars 2005 , il était présenté par le journal Le Monde comme « un beau film sur l’art d’enseigner ». Le journal regrettait seulement qu’il ait été « entaché par une polémique sur les droits d’auteur. »

Pourtant, la revendication de l’instituteur qui avait ouvert sa classe au cinéaste était-elle, au fond, si illégitime ? Acteur principal du film, fournissant au surplus la matière première du scénario, n’avait-il pas droit à un cachet indexé sur un succès auquel il contribuait ? Le Tribunal de grande instance de Paris en a décidé autrement, le 27 septembre 2004. De façon surprenante, il a rejeté la demande de l’instituteur au motif que le film « ne (reproduisait) pas des éléments de (son) cours sur lequel il pourrait revendiquer un droit d’auteur », et qu’il « ne (pouvait) pas davantage faire valoir de droit d’artiste interprète sur le film ». Et la Cour d’appel vient, le 26 mars 2006, de confirmer le jugement, mettant ainsi fin, sauf pourvoi en cassation, à un débat qui n’aurait sans doute pas eu lieu si le film n’avait pas rencontré une telle audience. Nul, à vrai, dire, ne s’attendait à un tel succès, et l’instituteur, le premier. La preuve ? Il ne semble pas s’en être soucié juridiquement quand le cinéaste l’a sollicité. L’engouement qu’a connu ce film reste, en effet, un mystère, à moins de se tourner vers le profil de spectateur qu’un tel goût définit.

Le reality show d’un âge d’or qui n’a jamais existé

1- On peut sans peine partager partiellement le point de vue du tribunal : rien qui ressemble à un cours ne transparaît dans ce qui s’apparente à une sorte de reality show tant prisé aujourd’hui par une masse de téléspectateurs qui y retrouvent des gens ordinaires, comme eux, dont aucun fait ne mérite la notoriété, mais auxquels ils peuvent ainsi s’identifier dans une obscurité partagée : entre gens obscurs, on se tient show !

2- A la différence toutefois de ces exhibitions télévisées, ici pas de leurre d’appel sexuel, évidemment, pour capter l’attention - ce ne sont pas Les risques du métier de Cayatte avec Jacques Brel - mais plutôt le leurre d’appel humanitaire avec un instituteur-missionnaire civilisant des petits indigènes paysans, et surtout l’attachement, voire la soumission à l’autorité d’ un âge d’or qui n’a jamais existé, le bon vieux temps avec ses recettes traditionnelles « qui, elles, ont fait leurs preuves », face à la désorientation que provoque aujourd’hui le bazar d’une Ecole qu’on sent à la dérive : l’apprentissage de la belle écriture avec ses pleins et ses déliés, celui de la lecture ânonnante de textes insipides, et l’inculcation de l’orthographe avec la sempiternelle dictée de stéréotypes chers aux instituteurs d’autrefois.

Un maître jouant les confesseurs de façon déplaisante.

Hormis ce rudiment, diffusé au fil des saisons qui rythment la vie paysanne depuis toujours avec les labours et les premiers frimas, la neige, l’hiver, les arbres en fleurs au printemps, les foins, les blés et la moisson, rien sur le savoir d’une société de l’année 2002 ! Rien en particulier pour ne pas rester passif devant des médias qui prétendent dans votre cuisine ou votre salon vous révéler l’actualité 24h sur 24 ! Mais, c’est vrai, il existe une présence chaleureuse du maître auprès de chacun, même si, pour les besoins du film, un des élèves, qui en plus s’appelle Jojo, accapare un peu trop l’attention de l’instituteur et du spectateur, parce qu’il fait le jojo de service. Cette relation, mi-paternelle, mi-paternaliste, est en fait le véritable « fonds de cours » de l’instituteur, qui apprend une morale pour vivre... dans une société qui n’existe pas : tenir sa promesse, ne pas se bagarrer, ne pas frapper un plus petit que soi. Mais elle trouve vite sa limite dans ces échanges insistants où le maître, jouant de manière déplaisante les confesseurs auprès des enfants qui s’y refusent, paraît rechercher moins leur salut que le sien, dans ce canton perdu et oublié de Dieu.

« On juge l’arbre à ses fruits »

3- Est-ce donc cette École-là que tant de spectateurs ont plébiscitée en faisant le succès de ce film ? Ont-ils donc été aveugles aux résultats d’une pareille École ?
- Il suffit de voir, du moins à en juger par le film lui-même, ce que sont devenus ses anciens élèves, les propres parents des élèves de 2002. Exception faite des travaux de la ferme qui leur mangent la vie, à les voir peiner sur les devoirs de leurs gosses comme à les entendre parler, on se demande ce qu’ils ont bien pu retirer de cette École. Trayeuses électriques mises à part, dont ils connaissent parfaitement le mode d’emploi, ne sont-ils pas la copie conforme des paysans des siècles passés... en 2002 ?
- Quant à l’instituteur, il confie avoir fui la condition paysanne trop dure de ses parents et avoir eu la passion de l’enseignement. C’est bien joli, mais pour enseigner quoi ? Que vaut un savoir qui ne donne pas à un élève la moindre chance de gagner un peu d’autonomie dans une société qui ne complote que sa sujétion ?

L’échec judiciaire de l’instituteur, un symbole cruellement ironique.

L’échec judiciaire de l’instituteur, pour obtenir la part légitime qui lui revenait dans le succès du film, est à lui seul un symbole cruellement ironique de l’archaïsme tragique de cette École dont il a fait la promotion par l’exemple. Et on comprend que cette École ait rencontré la faveur de tous ceux, qui, à l’instar du producteur, doivent discrètement se réjouir qu’elle produise encore de bonnes poires d’autant plus dévouées qu’elles sont intimement persuadées de posséder crânement l’être, à défaut de l’avoir, tandis qu’eux, peu partageux, mais plus finauds, savent qu’il vaut mieux se jeter avidement sur l’avoir pour paraître et donc être, puisque, dans une société où l’apparence importe tant, c’est du pareil au même. Paul VILLACH


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9 réactions à cet article    


  • Jojo (---.---.158.64) 5 avril 2006 11:24

    Celà manque un peu de statistiques. Les résultats se mesurent par comparaison à d’autres systèmes. Est-on mieux loti dans les banlieues de nos grandes villes ? Savent-il mieux ou moins bien lire, écrire, compter ?


    • Plus robert que Redford (---.---.243.197) 5 avril 2006 12:47

      D’accord avec vous, cher Demian.

      C’est marrant, mais un mien oncle, enseignant à la retraite qui a eu sensiblement le même parcours que Georges Lopez, a réagi de façon assez similaire à l’auteur du présent article, ne voyant quasiment que les « défauts techniques » du confrère enseignant.

      Malgré tout, c’est l’humanité de Lopez qui rassure et en fait une sorte de recours face aux errements de l’Education Nationale de nos jours.

      Je viens de terminer « La fabrique du Crétin » de Jean-paul Brighelli. Derrière la charge assez outrancière de l’ouvrage perce néanmoins la critique d’un système dix fois plus débilitant que les techniques de l’instituteur Georges Lopez.

      Amitiés.


    • GUY METZLER (---.---.138.185) 5 avril 2006 14:10

      Quelque part en France profonde, des associatifs ont eu, récemment, l’idée d’organiser, de manière complètement indépendante, l’examen du certificat d’études modèle 1926 en respectant A LA LETTRE les sujets et les modalités de correction dans les matières telles que dictée, questions, calcul, histoire, géographie, etc. Un panel de candidats, s’est porté volontaire, aussi bien des 11-12ans que des juniors, seniors. Résultat sans appel : PAS UN SEUL des candidats présents n’a été reçu, dans les catégories concernées. Seuls LA PLUPART des seniors ont obtenu plus de 10 sur 20. CQFD. Ce qui est extraordinaire, c’est que l’Education Nationale s’était manifestée, à l’avance, proposant de donner à cet essai un relief particulier, et de « patronner » en quelque sorte les épreuves. Les responsables ont bien fait de refuser, soit dit en passant. En effet, dès l’annonce des résultats, plus personne de cette Administration ne s’est manifesté. Silence dans les rangs, circulez, il n’y a rien à voir. J’en rigole encore dans ma moustache, moi qui, largement quinquagénaire, ait eu encore l’immense bonheur de connaître cette Ecole publique, traditionnelle,de l’époque du début des années 60,pas encore dévastée par l’idéologie et les gourous.


      • faxtronic (---.---.183.158) 5 avril 2006 19:31

        As tu fait le certif. Ma gran-mere l’a. Personnellement j’ai un doctorat, mais je serais vraiment incapable mais alors incapable de citer les departements, les chefs-lieux et les sous-prefectures de l’oise ou du morbihan, de conjuguer au subjonctif passé le verbe « dissoudre », etc... Et je m’en porte pas plus mal. Ma grand-mere est toujours capable de repondre à ces questions futiles. A 12 ans, j’avais par contre des connaissances en anglais, en informatique, plein de choses utile dans notre monde. Le certif avec le programme de 1926, c’est bon pour les enfants de 1926. Exemple mon pere avait en 70 un diplome de technicien superieure (Bac+2 en 1970, c’etait tres honorable). Mais il n’avait pas le certif. Donc le couplet le niveau baisse bla bla bla....


      • Plus Robert que Redford (---.---.215.71) 5 avril 2006 20:13

        Alors, lisez :

        « LA FABRIQUE DU CRETIN »

        Peut-être y trouverez- vous un semblant d’explication :

        exemple pour avoir 80% d’une classe d’age réussissant au bac on peut Soit ramer et mettre les bouchées triples pour faire recoller les retardataires.

        Soit donner directement le bac à 80% des élèves

        Fastoche !


      • folteir (---.---.57.206) 5 avril 2006 23:08

        je suis étonné de voir qu’à partir d’un article sur l’echec d’un instituteur à obtenir des sous,pour sa prestation dans un film, on en vienne a discuter du niveau scolaire de nos bambims. il est souhaitable que la qualité de l’éducation s’améliore pour tous et ne laisse plus quinze pour cent de ceux ci sur la touche . bien que je voie le lien , de commentaire en commentaire, nous en viendrons peu être à parler du chomage, du cpe, et de la faute à jules ferry si les français sont si bêtes, donc par la même que je porte un bonnet d’ane.....


        • zdeubeu (---.---.149.194) 6 avril 2006 08:59

          Il est vrai que l’école communale de Trappes (exemple au pif, mettez Sartrouville ou Bondy si vous préférez) ressortirait sans conteste supérieure, si l’on jugeait l’arbre à ses fruits.

          Quand à juger futiles tels ou tels enseignements sous prétexte qu’ils « ne servent pas », outre le fait que c’est nier le principe même de la culture, cela témoigne s’une conception désespérément matérialiste ou utilitariste des connaissances.

          Je forme le souhait que mes enfants soient éduqués à la lumière des « humanités » comme l’on di(sai)t, ou plus généralement des principes qui leur permettront de structurer leur pensée, et de l’adapter à toute situation.

          C’est amusant, Brighelli forme le même constat, mais reste aveuglé sur un point (par sectarisme j’imagine) : Cet enseignement là, il n’existe plus que dans le privé, et de préférence le privé religieux hors contrat.


        • Scipion (---.---.60.215) 6 avril 2006 09:43

          Faxtronic écrit : « ...j’ai un doctorat, mais je serais vraiment incapable mais alors incapable de citer les departements, les chefs-lieux et les sous-prefectures de l’oise ou du morbihan, de conjuguer au subjonctif passé le verbe »dissoudre« , etc... Et je m’en porte pas plus mal. »

          On appelle cela, la culture générale, et c’est vrai que ça ne rapporte pas de fric. Donc, c’est parfaitement inutile. C’est le type « moderne », faxtronic... :o((

          Si vous avez un fils, faxtronic, essayez de le pousser dans un sport à haut rendement (tennis, football, F1, etc.). Quand on prévoit de gagner des millions par années, avec ses mains et/ou avec ses pieds, il est même inutile de se faire chier à apprendre à lire : on a les moyens de s’offrir un lecteur à demeure et à plein temps... Et même deux ou trois !


          • Jojo (---.---.2.219) 6 avril 2006 10:47

            Mon Cher Scipion,

            Bien que n’étant, en règle générale, pas d’accord avec vous, là dessus je vous rejoins.

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