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Accueil du site > Actualités > Société > Nous vivons tous au paradis

Nous vivons tous au paradis

Les inégalités s'accroissent dans les pays de l'Ocde. Mais pas en France. Constat rassurant, si l'on se contente d'observer les seuls revenus, et si l'on oublie le passé proche.

Quel plaisir de revoir Un éléphant çà trompe énormément. Trente-cinq ans après, le film d'Yves Robert a gardé bien de ses charmes (tous ?). Il présente cependant aujourd'hui un intérêt supplémentaire, celui de présenter à ceux qui ne l'ont pas connue, ou qui ne l'ont pas comprise parce qu'ils étaient trop jeunes - c'est mon cas - la France des années 1970. A l'époque, Pompidou avait rendu l'âme et Giscard se proposait de faire rentrer le pays dans la modernité. Les protagonistes habitent à Paris, et l'on entraperçoit juste la banlieue dans la suite à l'affiche l'année suivante : Nous irons tous au paradis. Le paradis ne connaît pas la province.

Les quatre quarantenaires du film viennent d'horizons sociaux différents. Etienne (Jean Rochefort) est le plus conventionnel de la bande, probablement issu d'un milieu bourgeois. Il travaille dans un ministère. Daniel (Claude Brasseur) figure la bohème homosexuelle, garagiste à la sensibilité mal comprise. Simon, le médecin, subit au quotidien une mère pied-noire oppressante (Marthe Villalonga). Enfin, Bouly (Victor Lanoux) représente la France plus populaire, qui cotoie désormais la France des héritiers, vit sans états d'âme et s'habille en jeans - tee-shirts. Il n'a ni les atouts intellectuels ni les talents artistiques de ses trois amis. Il vit au jour le jour, content de trouver un emploi grâce à une nouvelle copine, dans le club de tennis où tous se retrouvent chaque semaine pour jouer, se disputer et rigoler.

Dix ans plus tôt, c'était encore la lutte des classes. Louis de Funes faisait rire en incarnant le patron ou le notable, cumulant culte des apparences - le costume en semaine et la messe le dimanche - , paternalisme goguenard, respect obséquieux vis-à-vis des institutions et des puissants - et obsession du gain. L'épouse secondait son mari pour le grand bien (financier) du couple. Les années 70 marquent une rupture. Pourquoi thésauriser lorsque l'on peut se contenter de prendre du bon temps, sans souci du lendemain. Les marqueurs sociaux perdent de leur acuité. Dans Un éléphant... la France de Feydeau semble se rapprocher de celle de Cohn-Bendit. Les maris cocus existent toujours mais leurs infidélités ne portent pas à conséquence. Bouly et Marie-Ange se fachent, se séparent, puis se réconcilient. Un jour, toutefois, elle tourne définitivement la page, et Bouly se convertit alors à 'l'amour libre'. Au fond, il ne faut rien prendre trop au sérieux : orages au milieu de l'été des Trente glorieuses finissantes.

Etienne a deux filles. Avec sa femme, ils habitent en plein Paris dans un très vaste appartement. Ils peuvent même loger un garçon plein d'avenir, Lucien (Christophe Bourseiller) en aménageant une chambre dans les combles. Un jour les quatre amis décident sur un coup de tête d'acheter une propriété en région parisienne : son prix semble abordable et il y a un terrain de tennis dans le jardin. Yves Robert en fait l'un des clous de la suite (Nous irons tous au paradis). Je tais la surprise des acheteurs le lendemain de leur achat pour préserver le suspense. Au fond, les deux films nous parlent d'un monde exotique et proche. Cette France a disparu.

*

Dans sa version de 2008 consacré à l'augmentation des inégalités de revenus dans les pays industrialisés, l'OCDE met en avant l'originalité de la situation française. Celle-ci se résume en huit points. Les 10 % de Français les plus pauvres touchent 9.000 dollars par an, c'est-à-dire 25 % de plus que la moyenne des pays étudiés. Les écarts de revenus entre salariés de sexe masculin employés en CDI a diminué de 10 % depuis 1985 en France (contre une augmentation de 25 % ailleurs). Les allocations chômage et familiale représentent en moyenne un tiers du revenu des ménages (contre 22 % ailleurs). Pour la classe d'âge des 51-65 ans, le revenu moyen augmente plus vite que dans les autres classes d'âge et la proportion des pauvres est passée de 10 à 5 %.

Si dans les couples où l'homme et la femme sont au chômage, le taux de pauvreté est passé de 14 à 22 % (entre 1990 et 2005), l'association pauvreté + chômage de longue durée (3 ans et plus) est deux fois moins courante en France que dans les autres pays de l'OCDE. Enfin, la mobilité sociale des Français se situe dans la moyenne. Le niveau de vie des parents détermine plus celui de leurs enfants qu'en Australie ou au Danemark, mais moins qu'aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. En 2011, les raisons de se réjouir demeurent pour l'essentiel, même si le rapport de l'OCDE insiste moins sur l'envolée des hauts revenus (toujours plus modérée en France) que sur d'autres facteurs. Il remarque au demeurant que la redistribution fonctionne moins dans la décennie 2000 qu'au cours des décennies précédentes.

La stabilité de la durée du temps de travail a eu un effet a priori inattendu de cohésion sociale. "Dans la plupart des pays de l'OCDE, l'écart s'est creusé entre les travailleurs à bas salaires travaillant moins et les hauts salaires travaillant plus". La féminisation de la population active a été plus marquée en France : les doubles salaires ont permis d'amortir le choc de la crise et de la modification des structures familiales (divorces & séparations, recompositions, etc.). Pour finir, le rapport relève l'impact de l'augmentation des revenus du capital. Voilà donc le pot-aux-roses. Si l'on raisonne les inégalités sur la seule base des revenus, on passe à côté de l'essentiel, du capital immobilier...

La presse française ne rentre pas dans les détails, mi-satisfaite mi-dubitative : la Tribune, les Echos, le Figaro ou Libération.

*

Il y a quarante ans en effet, dans Un éléphant... Etienne résidait dans la capitale et sa maîtresse créchait dans un appartement en haut des Champs-Elysées. Il allait à son travail en voiture, mais il pouvait emprunter le métro. Il montait à cheval au Bois de Boulogne. Avec son revenu, aujourd'hui, son équivalent rembourse un pavillon en grande banlieue : 'L'erreur du RER'.

Pour jouir d'un tel confort dans l'existence, il faut être ministre ou peu s'en faut. Les grands appartements parisiens - même en dehors du triangle 5ème 6ème et 7ème arrondissements - se négocient à plus d'un million d'euros. Sur un site immobilier bien connu, on trouve près de 700 annonces d'appartements de 150 mètres-carrés et plus dans Paris intra-muros. Les loyers s'échelonnent de 2.900 à 35.000 euros. Moins de 5 % des Français peuvent espérer se loger dans l'appartement le plus accessible... 'La Bourse ou le vice'.

Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités (source) tente de son côté une analyse plus équilibrée de la maîtrise des écarts de revenus en France. Il rappelle l'impact de la redistribution, tout en regrettant le bouclier fiscal. L'Europe du nord connaît selon lui une fin brutale de l'Etat-providence pour l'heure évitée en France. Et si les inégalités tendent à réapparaître, elles résultent davantage de facteurs structurels et sociaux : la modération salariale dans les entreprises ou encore la monoparentalité : 'L'homme de la pampa, modèle familial ?'

Louis Maurin lie le ressenti des inégalités à la loi des pourcentages. + 10 % correspond à une forte augmentation pour les gros revenus (de 10 à 11.000 € dans son exemple) et à une augmentation imperceptible pour les petites : de 1.000 à 1.100 €. C'est tout de même un peu léger... La suite m'a fait bondir, et conclure : "On peut également faire du culturalisme sur la France. C’est vrai que nous sommes un pays où le sens critique est un peu exacerbé, ça a un aspect positif : on ne se laisse pas raconter d’histoires. L’aspect négatif, c’est que nous sommes un pays où la tendance à critiquer est relativement forte. Là aussi beaucoup de facteurs se cumulent. Enfin, il y a le discours des médias, qui montrent des gens qui se plaignent alors que tout ne va pas si mal. Il ne correspond pas à la réalité."

Nous vivons tous au paradis... J'allais oublier.

Incrustation : cinéma-français


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3 réactions à cet article    


  • JL JL1 14 décembre 2011 09:45

    Bah !

    De ce méli-mélo j’ai retenu deux choses  :

    Le début : « 
    Les inégalités s’accroissent dans les pays de l’Ocde. Mais pas en France. »

    Et la fin : "on ne se laisse pas raconter d’histoires

    En effet : ce calcul des inégalités n’a rien à envier aux statistiques sur le chômage ; il est scandaleusement faussé ! Ou alors, les riches d’hier se cachaient ? Est-ce de ça que cet article (ne) parle (pas) ?

    Qu’on ne nous raconte pas d’histoires : il n’y a jamais eu autant de pauvres, et nous n’avons jamais eu un PIB si élevé ! Où est passée la richesse ?


    • L'enfoiré L’enfoiré 14 décembre 2011 13:15

      Et si vous exigiez l’indexation automatique des salaires ?


      • ddacoudre ddacoudre 18 décembre 2011 10:38

        bonjour bruno

         c’est excellent ton entré en matière.

        j’ai fait un même cheminement moins élaboré.http://www.agoravox.fr/ecrire/?exec=articles&id_article=106428.
        ddacoudre.over-blog.com .
        cordialement.

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