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Nouveaux barbares : le dérèglement des émotions

Un an après le déclenchement des émeutes dans les banlieues françaises et avant que l’histoire ne bégaie une fois de plus, il semble utile de s’interroger sur un des rouages de la mécanique psychosociale qui pousse des pans entiers de la société dans la violence.

La confiscation du privilège de la violence entre les mains de l’État a historiquement et progressivement conduit à développer la société policée et la civilisation. Les règles de la civilité et de la politesse non seulement concourent au maintien de l’ordre dans une société, mais sont aussi l’expression de la nécessité des formes dans la vie sociale. Pierre Bourdieu explique que les formes, entendues comme les rituels au sens large, les cérémonies, le protocole, les règles de la civilité, les normes de comportements quotidiens en société, les lois civiles, juridiques ou politiques, sont toutes fondamentalement des moyens d’instaurer et de maintenir des distances, de lutter contre la violence physique, de tenter de la contrôler, de la réglementer, de la réduire, voire de la supprimer par la menace -la peur, le respect- de réprobation morale ou de sanctions juridiques. Une émotion - la peur - est donc, dans ce cadre, le facteur déclenchant d’une forme de régulation sociale, fondamentale pour qu’une société perdure.

A partir du moment où l’émotion peur, qui joue le rôle de stimulus déclenchant, est dénaturée, c’est tout le système social qui est concerné. Aujourd’hui, le respect des règles de politesse comme des règles de droit (les "formes" de Bourdieu) est contesté par des pans entiers de la population, dès le plus jeune âge. Les enseignants s’en plaignent, et pas seulement dans les zones démographiques défavorisées. Les cités des grandes agglomérations urbaines s’enflamment périodiquement. Il est de moins en moins rare de voir des manifestations de foule se transformer en véritables émeutes. Ce sont désormais les policiers qui ont peur.

Ce phénomène s’explique par des causes sociales, démographiques, économiques, culturelles, qui forment un tissu complexe aux mailles serrées dans lequel on retrouve aussi bien les ferments de la révolte que les plans des nouveaux caïds. Mais on ne peut nier que ces « incivilités » -pour emprunter un terme au politiquement correct-, soient aussi directement liées à la dénaturation de l’émotion peur, par la surexcitation multimédiatique qui est liée. La violence omniprésente sur les écrans, petits et grands, dans l’information quotidienne, dans les jeux vidéo, dans la publicité, dans les lectures en vogue -certains mangas par exemple- contribue à désensibiliser le public, notamment jeune, à son égard. La banalisation de la violence, de l’horreur, du « corps à corps », celle des faits divers souvent violents, bouleversent considérablement la nature de l’émotion peur ainsi que son processus de métabolisation.

L’être humain se distingue de l’animal parce qu’il a conscience de ses émotions. Sa mémoire est plus développée, il possède le langage, il peut donc métaboliser une émotion, c’est-à-dire l’intégrer, l’intérioriser et en quelque sorte, tenter de la maîtriser et la transformer en sentiment. Toutes les émotions peuvent devenir des sentiments à partir du moment où nous les métabolisons, c’est-à-dire où nous établissons une relation causale entre les effets de l’émotion sur notre corps et ce qui l’a suscitée. L’être doué de sentiment, Homo sentens, peut mettre en mémoire différents épisodes émotionnels avec leur cause, il peut prévoir qu’un certain événement risque de provoquer une certaine émotion, il situe son émotion par rapport à un environnement inter-individuel et social. Il échappe ainsi à la tyrannie de l’automatisme et acquiert un certain sens du bon et du mauvais. Dans le registre temporel, la métabolisation d’une émotion en sentiment se situe nécessairement dans la durée.

Ce processus de métabolisation est aujourd’hui dénaturé par le caractère hyper-émotionnel de nos sociétés. La multiplication et l’intensité des stimulations que nous recevons, notamment par les flux informationnels connectés en permanence, réduit leur temps de métabolisation et modifie considérablement, par changements d’effets de seuils, leur intériorisation sous forme de pratiques individuelles et sociales.

L’abus de représentation de la violence a plusieurs conséquences : 1- il édulcore la force émotionnelle de la peur 2- il établit une confusion entre le réel et le fictionnel (on croit que l’effondrement des Twin Towers est du cinéma, on se bat « pour jouer »...) 3- il ne permet plus la métabolisation de la peur en sentiment de respect ou de soumission (les jeunes des cités n’ont pas peur de la police, l’irrespect dans le milieu scolaire est généralisé...) 4- il désarme toute tentative d’autorité qui n’a plus de point d’appui émotionnel (la détention du monopole de la violence implique une métabolisation sociale de la peur).

Ce phénomène crée un climat extrême de trouble puisqu’il produit une incompréhension, parfois même une animosité violente entre ceux qui, dans la société, parviennent à réguler cette émotion et à la formaliser en pratiques sociales normalisées, et ceux qui n’y parviennent pas ou qui ne veulent pas y parvenir, qui appréhendent différemment les règles de droit, de morale, voire de politesse, et sont pris pour les nouveaux barbares, hors-la-loi de la société, ou mutants d’une société confusionnelle.

La confusion provient du fait que le dérèglement des processus de métabolisation des émotions ouvre sur des pratiques sociales nouvelles, étrangères à nos modes de représentation habituels, déphasées par rapport aux cultures multiples qui coexistent désormais dans nos sociétés. Ce phénomène révèle que les instruments de domination traditionnels de la société sont certes toujours effectifs, mais qu’ils ne sont plus légitimes. Faire peur aux jeunes de banlieues par la menace de la répression sécuritaire est une démarche qui ne fonctionne plus.

Aujourd’hui, dans l’univers chaotique et complexe qui est le nôtre, il n’est plus possible de définir des axes de domination d’excellence ; la société appelle de nouveaux niveaux de relation, de nouvelles formes de points de contact, imaginés sans idée préconçue, sans préséance d’une situation sur une autre. Nous devons cesser de considérer le langage, que nous utilisions pour métaboliser nos émotions et représenter la réalité, comme suffisant à lui-même. Notre langage n’est plus définitif de la représentation du monde ni de celle de nos sentiments. La société actuelle parle plusieurs langues, au sens propre comme au sens figuré. La langue sociale est créole, elle n’est plus monolingue mais multilingue, chaque langue portant en elle toutes les langues du monde, sans qu’aucune ne soit définitive dans la représentation du réel.




par Gérard Ayache (son site) mardi 24 octobre 2006 - 143 réactions
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