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Œdipe 2010, de la Courneuve à Neuilly

Freud a mauvaise presse, souvent parmi ceux qui ne l’ont pas lu. Le complexe d’Œdipe se résume pour beaucoup au désir charnel de posséder la mère et à l’intention du meurtre du père. Si l’on en reste à cette approche primaire et restrictive, il est certain qu’on ne peut que se gausser de cette interprétation simpliste. Non, le jeune garçon ne rêve pas en permanence d’accouplement incestueux et d’idée meurtrière envers son géniteur. L’interprétation du concept freudien doit être plus fine et le domaine de la sexualité étendu à autre chose de plus profond que la pulsion qui pousse à copuler. Si l’on considère la rivalité entre mâles de générations différentes et la notion de hiérarchie des pouvoirs dans la société et d’autre part l’attirance pour la femme prenant comme premier exemple celui de sa propre mère et de l’image qu’elle donne d’elle même, alors la compréhension devient plus accessible. Mais Freud, qui fut confronté le plus souvent à des patients (et surtout des patientes) catholiques autrichiens ainsi qu’à quelques juifs sortis du ghetto mais quasiment tous de la même classe sociale, ne pouvait imaginer les modifications énormes de la cellule familiale et des rapports hommes femmes tels qu’ils sont devenus aujourd’hui. Il n’avait non plus pas la moindre idée de l’émigration, des ghettos urbains et des familles recomposées. Et sa « horde primitive » n’avait que très peu de points communs avec les bandes de jeunes hors de tout contrôle adulte des cités défavorisées.

Comment reconsidérer le complexe d’Œdipe dans une société occidentale où la place de l’homme n’est plus la même, où de nombreuses femmes se retrouvent seules à élever des enfants de leur plein gré ou par obligation ? Comment intégrer dans le modèle freudien, des individus venus d’autres continents, ayant pour la plupart perdu où altéré leur repères culturels ?

Tout était simple dans sa complexité il y a encore 30 ou 40 ans. La plupart des gens étaient mariés, élevaient leurs enfants ensemble et divorçaient beaucoup moins. Le père avait un rôle, une fonction, quelquefois critiquable, mais il était une référence, quasiment un archétype. Il était le chef de famille, chef un mot qui vient de capita, la tête, et dans une optique de révolte, une tête, on la coupe du moins symboliquement. Et le jeune garçon, après avoir subi les conseils quelquefois pontifiants et quelques paires de baffes à la fois salutaires et didactiques arrivait tant bien que mal à devenir un adulte avec toutes ses imperfections. Il lui arrivait de se révolter, de vouloir « cracher dans la gueule à papa », de faire sa crise d’adolescence, mais en dehors de cas pathologiques ou de familles à la dérive tout rentrait dans l’ordre au bout d’un certain temps. L’opposition au père faisait parti intégrante de l’apprentissage et de l’éducation de l’enfant, puis de l’adolescent. La mère avait sa place à la fois rassurante, affective et en dehors des petites copines de maternelle, elle était la référence de la Femme pour le petit enfant. Pour la petite fille, les conflits existaient mais était moindres, rivalité entre femmes du fait de la féminité naissante, désir d’attirer l’attention du père, de le séduire dans une dimension toute naturelle et moins perverse que ne veulent le faire croire certains psychanalystes. Les affrontements mère fille peuvent être violents mais sont aussi teintés de dépendance, de complicité et de compréhension intuitive. Pour fillettes et adolescentes, le schéma a certes évolué de nos jours vers moins de soumission, mais le hiatus culturel et sociologique est nettement moindre pour elles que pour les garçons. Cela explique en grande partie la meilleure intégration dans la société des jeunes filles des milieux défavorisés et issues de l’immigration, même si d’autres facteurs sociaux interviennent.

Pour les garçons, tout est plus complexe et plus difficile quel que soit le milieu social et l’origine ethnique.

Un couple sur deux divorce à Paris, un sur trois en province. De nombreuses femmes se retrouvent à éduquer seules des enfants. Certaines recomposent une nouvelle famille, ou voient passer épisodiquement un amant ou un compagnon qui ne se fixera pas dans le nouveau nid. Comment en ces conditions trouver des repères pour un adolescent, avoir un interlocuteur à qui s’opposer, si l’image et surtout la présence du père en tant que mâle adulte, présupposé dominant fait défaut ? Car même si l’on ne suit pas Freud dans toutes ses analyses et interprétations, il faut reconnaitre qu’une cellule familiale avec des rôles définis pour chacun de ses membres est une structure permettant de se construire une personnalité, même s’il existe de nombreux ratages.

Le petit garçon, puis l’adolescent a besoin de se confronter à un adulte pour construire sa personnalité, le père est l’individu idéal pour cet apprentissage. Mais comment le peut-il quand le père est inconséquent, résigné, sans autorité, quand les rôles dévolus à chaque sexe dans le couple sont confondus ou inversés. Quand le père change les couches et la mère pose le papier peint ou change une serrure, le couple se sent peut-être plus à l’aise, mais l’enfant est déboussolé. Mais dans ces cas, le père est au moins présent, même s’il a renoncé à l’autorité. Quand il a fui, n’a jamais existé, a été foutu à la porte, ou pire n’a eu le droit d’existence que pour la fécondation, le garçon n’a aucune référence et point de comparaison. Et que penser des couples de lesbiennes réclamant le droit à la maternité partagée ? Autres temps, autres mœurs. Jadis, le père inquiet attendait au bistro du coin que son épouse ait accouché dans la clinique d’en face, calmant son anxiété à force de Ricard. De nos jours il lui tient la main d’un air falot pendant la péridurale.

L’enfant désormais peut alors être totalement annihilé par la volonté féminine, il devient « un fils à sa maman » totalement dévirilisé et soumis, qui réagit uniquement par caprice et chantage affectif, n’ayant face à lui aucune autorité masculine capable de refréner ses désirs. Mais ce cas de figure ne peut avoir lieu que dans un milieu favorisé, financièrement et culturellement. Car s’il est perturbé par l’absence du père, le fils de riche arrive à s’intégrer tant bien que mal à la société. Mais dans les autres cas plus défavorisés, le désir de révolte s’installe, à la fois instinctif et par mimétisme environnemental. Comme il ne peut affronter directement un homme adulte et présent, le jeune pense se construire en agressant la société ou plutôt l’image supposée virile de ses représentants : police, administration, éducation nationale, conducteur de bus ou pompier, bref tout ce qui peut servir de substitut à l’image masculine et autoritaire du père. Le complexe d’Oedipe se déplace contre l’Autorité, contre un pouvoir diffus et protéiforme prenant les oripeaux d’un père symbolique. Une révolte sans interlocuteur contre une société schizophrène à la fois répressive et démissionnaire s’installe.

Ce schéma de révolte serait acceptable s’il débouchait sur la genèse de nouveaux anarchistes refusant l’autorité imposée et voulant décider par eux-mêmes de leur avenir. Mais c’est loin d’être le cas. Les vrais anarchistes au contraire sont ceux qui sont arrivés à se débarrasser de l’autorité paternelle, nationale, policière et juridique par un combat permanent contre leur propre éducation et par l’apprentissage de la confrontation. Les jeunes désœuvrés qui caillassent des bus, qui brulent des véhicules ou mettent le feu aux poubelles viennent le plus souvent de familles sans père, ou de père inexistant, soit démissionnaire, soit dévalorisé car incapable de suivre financièrement face à ceux qui font de la thune facile à un âge où l’adulte arrivait péniblement à grappiller quelques francs d’argent de poche. Et puis un chômeur résigné aux Assedic, avachi devant la télévision ne peut en aucun cas servir d’exemple constructif à un adolescent.

La composante ethnique à cette dérive éducative ne vient paradoxalement pas de la culture d’origine, mais au contraire de son absence. Les gangs de jeunes noirs, en Afrique urbaine ne suivent quasiment aucun schéma culturel traditionnel, saufs quelques mouvements sectaires et crapulo-mystiques. En banlieue française, ces modèles n’existent même plus. Et dans les sociétés musulmanes le rôle du père est primordial dans une éducation empreinte de respect, de tradition et de hiérarchie. Donc si de jeunes voyous sans repères se comportent comme des barbares dans la jungle urbaine, ce n’est pas parce qu’ils sont noirs ou arabes, mais justement par ce qu’ils ne le sont plus en dehors de leur aspect physique. Car s’il est des sociétés où le rôle du père est bien identifiable, il s’agit bien des sociétés africaines et maghrébines. Et quand le père est placé au second rang, il est supplanté par l’oncle qui possède une forte autorité sur ses neveux. Dans les sociétés patrilinéaires, l’oncle paternel s’impose, comme dans la plupart des ethnies sahéliennes, dans d’autres sociétés plus proches des origines, c’est l’oncle maternel qui joue ce rôle. L’individu des origines ne reconnaissait pas le lien procréation paternité, mais il identifiait très facilement qui était sorti du même utérus. On connaissait sa mère et le frère de celle-ci et cet oncle du fait de sa condition de mâle plus âgé avait autorité naturelle sur ses neveux. Car initialement, l’homme ne faisait pas un rapport direct entre copulation, procréation et paternité, il lui a fallu des millénaires pour en prendre conscience. Le népotisme actuel en est la dernière manifestation. C’est le manque d’interprétation de ce phénomène social qui fit dire un peu prématurément à Malinowski que le complexe d’Œdipe ne pouvait exister dans les sociétés primitives alors qu’il était orienté tout naturellement contre l’oncle maternel.

Donc si l’on dépasse l’interprétation purement sexuelle de la rivalité père fils et que l’on considère que le meurtre symbolique du père n’est que l’apprentissage à l’autonomie et à l’âge adulte, la vision freudienne devient plus compréhensible, donc plus acceptable.

Pour en revenir à notre civilisation moderne occidentale, la dérive éducative explique en grande partie la situation actuelle, mais les jérémiades de ceux qui voient en cela la décadence et la perte des valeurs ne servent à rien. Il vaut mieux réagir que gémir. Ce ne sera plus jamais comme avant, mais ceux qui en ont encore les moyens intellectuels et financiers ont toujours la possibilité d’éduquer leur progéniture, tout est question de volonté. Pour les autres, femmes isolées, émigrés personnes vivant de façon précaire, cela sera plus difficile. Mais ils devraient se souvenir que jadis, les filles mères n’engendraient pas que des délinquants et que les prolétaires consciencieux arrivaient à se faire respecter de leurs gosses et à les mener au Certificat d’Etudes. Personne n’est voué à l’échec mais certains aussi manquent de volonté. En revanche, les femmes isolées, de toute origine, se débattant au milieu de plusieurs gosses avec un emploi précaire dans un environnement social peu propice à l’épanouissement méritent d’être encouragés et respectées.

Petit rappel du mythe fondateur de la théorie freudienne

Œdipe, fils de Laïos roi de Thèbes et de Jocaste est frappé d’une malédiction, qui lui promet de tuer son père et d’épouser sa mère. Le père s’en débarrasse, on est jamais assez prudent, mais Œdipe survit et se retrouve chez le roi de Corinthe. Donc chez des gens de même classe sociale, on ne se mélangeait pas à la plèbe non plus dans l’Antiquité. Après de nombreuses aventures, il se retrouve dans la banlieue de Thèbes et tombe sur un vieillard arrogant qu’il trucide comme si de rien n’était à la suite d’une histoire de véhicule prioritaire. Mais ce clampin qu’il vient d’occire est son père. Arrivé à Thèbes, il débarrasse la ville du Sphinx et en récompense, il épouse la Reine du patelin, Jocaste sa mère. Et ils font quatre gosses et vécurent heureux jusqu’au jour où ça tourne mal. Cela dit, Jocaste a dû se marier bien jeune avec son premier époux pour être encore capable de procréer avec son fils.

Laïos devait être un amateur de petites filles tout juste pubères. La vérité se fait jour, Jocaste se suicide et Œdipe se crève les yeux et part avec sa fille Antigone à la recherche du pardon.
 

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6 réactions à cet article    


  • Deneb Deneb 12 février 2010 10:37

    « ...la dérive éducative explique en grande partie la situation actuelle.. »

    Pour faire des études, il faut être motivé. Le monde des mythes et des croyances, auquel vous semblez tant tenir, n’arrive peut-être pas à fournir les sujets valant l’effort ou la passion aux yeux de nos jeunes. On ne peut imposer un rêve ; essayer est insensé, persévérer est criminel.


    • Vilain petit canard Vilain petit canard 12 février 2010 13:53

      Une petite précision mythologique : Laïos a été maudit, pour avoir enlevé (et violé) Chrisippe, le jeune fils du roi Pelops. Pelops était aimé des Dieux (Poseidon en avait même fait son amant), et appelle Apollon pour maudire Laïos, puis il fait exécuter son fils Chrisippe. Cette malédiction prédit à Laïos que parce qu’il a blessé le fils de son hôte, il sera lui-même tué par son propre fils.

      Le complexe d’Oedipe est donc la continuation de la malédiction de Laïos, qui se passe dans un monde très fortement homosexuel. J’aime bien ce détail, que tout le monde oublie dans les recensions du myhte, et parce qu’on voudrait faire du complexe d’Oedipe une justification de la structure hétéronormée de la famille  : un vrai papa, une vraie maman, et des petits nenfants sommés de prendre position, sinon, ça marche pas.

      Ajoutons que le fils survivant de Pelops, Atrée, sera à l’origine de la malédiction des Atrides, en faisant manger à son frère ses propres enfants.

      Rien à voir avec la version très édulcorée de Freud, avec le papa, la maman, et les petits nenfants.


      • Vilain petit canard Vilain petit canard 12 février 2010 13:54

        Pardon, post envoyé trop tôt. En tout cas merci de cette vision un peu plus transculturelle de la fable oedipienne.


        • projetX projetX 12 février 2010 14:51
          @ l’auteur

          Vous penchez pour un probleme d’oedipe, moi je pense que c’est surtout du à un manque de coups de pied au cul.

          • Fergus Fergus 12 février 2010 22:09

            Bonsoir, Georges.

            Très intéressant, cet article. Cependant, je ne crois pas qu’il soit soit possible de tirer des enseignements définitifs et universels de quelque écrit que ce soit, aussi érudit en soit l’auteur (qu’il s’appelle Freud ou Jung par exemple), en matière d’éducation des garçons. Il n’existe aucune vérité unique en matière de construction psychologique et sexuelle, mais une infinité de combinaisons possibles (en matière de parentalité, d’éducation, d’environnement social, d’expériences) qui aboutissent à un être unique n’ayant nulle part ailleurs son alter ego, mais des individus entrant plus ou moins dans une même case, bref dans une aberration de typologie.


            • Fergus Fergus 12 février 2010 23:00

              Autre chose : les petites filles étaient naguère nettement moins bien considérées dans les familles, notamment aux antipodes du spectre social (bourgeoisie et paysannerie), que les petits garçons, chargés de tous les rêves de grandeur pour les uns, de revanche sociale pour les autres, ou de gestion optimisée des terres pour les agriculteurs. Cela laissait à ces gamines, en contrepartie de l’ostracisme, plus ou moins conscient, dont elles faisaient l’objet, une relative liberté. Liberté qui ne valait toutefois ni sur plan sexuel ni sur le plan domestique où ces demoiselles (du moins celles qui n’appartenaient pas aux classes dirigeantes) devaient bon gré mal gré se conformer au modèle dominant.

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