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Accueil du site > Actualités > Société > Opinion publique : rappel d’un passage à tabac

Opinion publique : rappel d’un passage à tabac

Il est possible de reprocher des choses à Bourdieu ; la présence trop importante des statistiques comme variables explicatives au détriment de méthodes qualitatives réputées plus profondes, son style vestimentaire de professeur d'une grande école de la capitale qui cherche à poser sa main confiante sur l'épaule de ses étudiantes etc... Malgré tout, son texte « l'opinion publique n'existe pas » de 1972 est une pierre de taille massive lancée dans la figure des sondeurs, génies autoproclamés (et presque divins) de la compréhension et de la représentation de la pensée du peuple français. Il serait dommage de ne pas reprendre le rocher pour le renvoyer dans la même direction, quand François Hollande se fait molester, comme l'enfant trop timide des cours d'école, par les sondages.

Alors que je me contentais de rentrer chez moi dans mon véhicule grinçant à chaque virage comme les hanches d'une septuagénaire, j'appris, sans surprise, que François Hollande n'attirait pas la sympathie de la population française. Jusque là, pas de quoi user mon clavier. Pourtant, quelque chose m'agaçait dans la façon dont ce désamour unanime était présenté ; une vérité indémontable si péremptoire que penser son contraire devait provoquer la colère de Zeus et la réception d'un éclair bien senti. Dieu, peu importe lequel, merci ! J'étais bien protégé dans ma chère voiture.

Pourtant cela semble ne pas être un secret que les français boudent leur président, voire soulageraient volontiers leurs glandes salivaires sur son portrait. Alors pourquoi m’emporterai-je tel un supporter zélé pestant contre l'arbitrage ? Ce qui me gène en réalité n'est pas le résultat, mais bien la méthode. Les sondages ne sont pas l'instrument mathématico-statistico-asticot-quantitatif de quelconque science permettant de déterminer la vérité d'une réalité sociale éminemment plus complexe ; à savoir l'opinion publique.

 

Quand les sondés sont des marionnettes ; formulation de la question et des réponses

En adressant un signe de la tête amical à Bourdieu, je reprends ses enchaînements-arguments en attaquant sans plus attendre. La façon dont la question est formulée dans une enquête d'opinion induit la réponse. Tout simplement et à titre d'exemple volontairement exagéré comme le patriotisme d'un Sarkozi en campagne présidentiel, si l'on vous demande « Pensez-vous que la mort c'est mal ? » ou « Pensez-vous que la mort c'est vraiment mal ? », la deuxième question déclenche une réaction plus défensive qui pousse l'individu à se justifier d'une posture qu'il n'avait évidemment pas.

Par ailleurs, les réponses préalablement mises dans la bouche des interrogés sont généralement d'une non-ambiguïté qui traduit mal la pensée, parfois tiraillée, que peut posséder un individu. Elle se fait encore plus mauvaise traductrice du processus réflexif de l'être humain, mais là n'est pas son objectif je pense. Ses réponses pré-sélectionnées peuvent aussi exclure une orientation de réflexion. Admettons que l'on vous demande, « Quel est votre avis sur le sourire de Jacques Attali ? » avec comme choix, « Je le trouve resplendissant », « Je le trouve normal  », « Il me laisse indifférent », «  Il m'effraie , alors que vous souhaitez répondre « Il me fait encore plus peur que cette ombre furtive que l'on aperçoit le soir de l'Épiphanie en allant chercher du cidre dans une cave mal éclairée ».

Ici apparaît la non-neutralité des sondages qui doit s'expliquer par une contextualisation sociétale des questions posées et réponses proposées. Nos chers commentateurs de l'actualité passent plus de temps à discuter le résultat que les méthodes même si ces dernières sont révélatrices de bien d'objectifs sous-tendus qui s'agitent dans les coulisses des boites crâniennes des sondeurs. De plus, en piquant à l'aide d'un bâton de neurones le contexte, comme on le fait avec le cadavre d'un lézard pour vérifier si effectivement il a rejoint le paradis des reptiles, il serait aussi possible de deviner ce qui inquiète nos élites. Ici, si nous prenons l'exemple d'un sondage d'OpinionWay, cité par RTL (se référer aux sources), sur le jugement accordé à Hollande sur sa politique, nous pouvons constater l’obsession constante des grands élus à s'admirer dans le miroir imposteur de l'opinion publique tout comme, certains lecteurs/auditeurs/téléspectateurs peuvent se complaire à voir leurs concitoyens pensaient la même chose qu'eux. A moins que ça ne soit l'occasion de se ranger dans la majorité dans un pur soucis de démocratie représentative. Peu importe les raisons, les sondages font vendre et c'est bien là ce qui compte aux yeux voilés de papiers fiduciaires des médias.

 

Effet de consensus ou tout le monde se donne la main dans un champ de fleurs

L'effet de consensus, au regard du travail de tricoteur du sondeur, fait lever des sourcils sur le prétendu intérêt partagé par la question posée. Ce n'est pas parce qu'un sujet fait l'objet d'un sondage qu'ils intéressent forcément la population. Reprenons l'exemple, idéal et parfaitement réaliste, du sondage d'OpinionWay. Le titre de l'article est révélateur de l'escroquerie mentale mise en place et plus usée que le chewing-gum d'une adolescente antipathique ; « 73 % des Français ne voient pas de changement depuis l'élection de Hollande  ». Plus bas dans l'article de RTL, nous apprenons que 1006 personnes ont été interrogées au téléphone. Il aurait donc été plus juste d'écrire « Sur les 1006 personnes interrogées par Opinion Way au téléphone, 734,38 ne voient pas de changement depuis l'élection de Hollande  », les 0,38 pour un paraplégique qui perdrait peu à peu l'usage d'une de ses mains ou un aviné sourd léger pendant le Beaujolais nouveau.

Ce serait certes plus juste mais moins accrocheur, moins vendeur. Comment faire pour se payer la nouvelle BMW série 4 coupé, peinture métallisée brillant comme le nacre d'un coquillage échoué sur une plage de la méditerranée et qui tranche avec les sièges en cuir noir d'un bel étalon aux muscles saillants ? Il faut donc raccourcir, mieux qu'aucun GPS ne pourrait le faire. La population française, en âge de réfléchir politique, est réduite à 1006 personnes. Le lecteur paranoïaque pourrait trouver raison à ses inquiétudes en constatant cette atroce et jamais égalé génocide qui diminue une population de plusieurs dizaines de millions de membres en une phrase seulement. Ô langue française, à combien de personnes auras-tu ôté la vie ?!

Ce consensus inavouable, auquel procèdent les sondages, revient à mettre la majorité des français d'accord en en interrogeant qu'une infime partie. Bien entendu, il paraît impossible de sonder toute la France mais ce n'est pas ce que laisse penser ce titre aguicheur et menteur. Sans oublier que la plupart du temps la méthode de sondage, au contraire de l'article de RTL, n'est pas annoncée. Autrement dit, les sondages parlent trop souvent à la place des français, un peu comme cet ami agaçant qui prend toujours la parole parce qu'il semble se sentir mieux placé pour répondre alors qu'il n'est pas le seul concerné.

 

Les non-réponses, la crainte du sondeur

Rappelons inutilement que les instituts de sondage sont des entreprises soumises aux lois du marché. De ce fait, il est encore superflu d'ajouter qu'elles se doivent d'être rentables. OpinionWay, selon Wikipédia, a eu un chiffre d'affaire supérieur à 5 millions d'euros en 2006. C'est à dire que chez OpinionWay, les employés ne jouent pas aux apprentis sorciers, mais plutôt aux cuisiniers appliquant une recette qui marche. Des doigts habitués composent des numéros de téléphone d'un échantillon représentatif (en espérant que la représentativité ne soit pas la même qu'à l'assemblée nationale ou au sénat) et une voix assurée demande une opinion sur un sujet.

-Allôôô ?!

-Bonjour monsieur générique de 50 ans qui aime les sports collectifs tout en se noyant le gosier d'alcool principalement fait à base de houblon, je me présente je suis Blabla Bluiblui et je travaille pour OpinionWay. Je souhaiterais avoir votre opi...

-Pas le temps désolé...

S'en suit la traduction sonore et mécanisée d'un « arrêtez de m'encrotter » soit « bip bip bip bip ». C'est la panique pour le sondeur qui vient de perdre du temps, donc de l'argent. Et si de nombreux messieurs et mesdames génériques refusent de s'exprimer sur le sujet qui interroge, ne serait-ce pas la preuve d'un désintérêt pour celui-ci ? Malheureusement, il semble peu probable que l'institut de sondage explique à son commanditaire que les français ne veulent pas répondre ou gaspille des tours de cadrant dans un sondage où les non-réponses sont légion. Le plus simple reste donc de les ignorer même si elles témoignent d'un haussement d'épaule de la part de la population ou d'un politiquement correct faisant acte de censure. Certains sondages sont honnêtes et rapportent le taux de non-réponses mais c'est une vertu qui n'est pas partagée, surtout à la radio et à la télévision.

 

Les français est une personne

Eric Brunet, en tant que menteur continuel, me fait sourire comme l'enfant qui accuse autrui devant le vase cassé préféré de maman. Avec ses sondages artisanaux il sonde et re-sonde l'opinion des français, telle une coloscopie interminable, pour en retirer des éléments tellement stercoraires que la précédente comparaison avec un certain examen médical n'est sans doute pas erronée. A l'entendre parler, l'auditeur peut alors se demander si « les français » sont une population physiquement dispersée ou un être supérieur que l'un ou l'autre peut inviter à sa table.

Les français est en réalité un nom de famille d'une personne mystérieuse dont on ignore le prénom. Une personne extraordinaire qui peut parler au nom de toute la population française sans que celle-ci ne s'offusque puisqu'elle est d'une légitimité incontestable.

Bon, je ne poursuivrai pas cette bouffonnerie car j'ai la sensation de me rouler dans l'amas d'incompétence vomis par des journalistes, pourtant diplômés des plus grandes écoles. Le concept de «  les français » est cependant intéressant car il permet de répondre à ce désintérêt pour certains sujets politiques. Que c'est bien d'avoir ce « les français » avec soi pour un homme politique qui discourt, chiffres à l'appuie. Que c'est tout aussi agréable pour le journaliste, sans cesse en quête de reconnaissance et qui veut parfois être mieux que son maître, l'élite au pouvoir. Il est récurrent de montrer les connivences entre hommes politiques et chroniqueurs, commentateurs, présentateurs, animateurs et autres professionnels de la propreté de la raie des premiers, les fameux «  chiens de garde  ». Néanmoins, comme tout animal, les canidés sont doués d'instinct et veulent parfois sortir la tête de la meute pour prouver qu'ils sont indépendants. Ils grignotent ainsi la main qui les nourrit, juste un peu, de quoi faire sentir à l'homme politique que leurs dents sont aiguisés et que le jour où le système le lâchera, ils se repaîtront de son cadavre tout frais dans sa globalité, ne laissant même pas une miette pour les fourmis.

 

Dans cet article, j'ai tenté de montrer tous les défauts des sondages, qui se multiplient à la manière des flaques d'eau dans cette météo automnale, en mélangeant les coups déjà portés par Bourdieu ainsi que quelques frappes personnelles. Il ne faut pas oublier que les sondages sont une arnaque intellectuelle destinée à nous faire croire que leurs résultats sont effectivement ce que pensent la population française. Les français, tels qu'ils sont présentés dans les sondages, n'existent pas et ne sont qu'une fabrication d'une méthode prétendument indiscutable car scientifique. Les sondages sont utilisés par les médias et/ou les hommes politiques et fabriqués par des entreprises privées pour tenter de tirer les vers du nez d'une population pas très loquace. Nous pourrions très bien prendre le temps d'organiser des débats d'ampleur nationale mais encore une fois, c'est chronophage donc hors de question. Il faut se faire une raison. ; tout se monnaye, même la soi-disante opinion publique qui arrange autant les hommes politiques que les journalistes...

 

Source :

L'opinion publique n'existe pas, Bourdieu, 1972.

Le joli exemple : http://www.rtl.fr/actualites/info/politique/article/sondage-73-des-francais-ne-voient-pas-de-changement-depuis-l-election-de-hollande-7761334172

https://fr.wikipedia.org/wiki/Opinion_Way

Mon cerveau

 

Nota bene :

Vous noterez bien que j'ai volontairement écarté les questions concernant la valeur sociale supposée égale des opinions ou l'ethos de classe, car elles m'auraient emmener bien trop loin dans la réflexion et j'ai bientôt plus d'aspirines. Je ne me penche même pas sur la collusion entre instituts de sondage et hommes politiques, de peur de répéter ce qui a certainement déjà du être dit, je ne suis tout de même pas un perroquet gris du Gabon !


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5 réactions à cet article    


  • Montagnais Montagnais 25 mai 2013 10:37

    Bien vu !

    L’opinion publique n’existe pas .. mais les sondages servent à faire des émissions de spectron bien réelles, elles, qui ravagent l’opinion.


    • soi même 25 mai 2013 14:16

      il faut être au clair Bourdieu, c’est quoi en réalité, une sommité qui recrache les clichés que nous devons avaler.
      Quand à l’opinion public, je crois que Goebbels la très bien définie.

      « Plus le mensonge est gros, plus il passe.  » de Joseph Goebbel. « C’est l’un des droits absolus de l’État de présider à la constitution de l’opinion publique.  » de Joseph Goebbels

       


      • lucien bomberger lucien bomberger 25 mai 2013 18:16

        Vous êtes sur la bonne voie. Le Démos doit se trouver un Temple où respirer. Les sondages sont l’invitation au conformisme permanent : vous vous rendez compte que si les Français pensent cela...sous l’effet du poids du nombre...alors que le nombre n’existe pas. En effet ils jouent sur le peu de loquacité des sondés à qui des cadeaux sont offerts en cas de bonnes réponses. Dire « les Français » (avec un F majuscule merci smiley) c’est le début de l’embrouille langagière, du mensonge. Je me tue à le répéter. 
        Si comme je le suis : envie de devenir citoyen comme une particule du Démos en vie, alors je veux aussi être sondé pour participer à l’élaboration de la jauge nationale, et via une centrale de collecte poser mes votes et mes idées en rapport avec l’information livrée dans les « vrais » débats sur une chaîne spécialisée à cet effet et surtout connectée à la centrale de collecte d’opinion. Tout ceci réorganise la démocratie, et donc nécessite un « apprentissage citoyen » pour sortir définitivement du côté primaire de la réaction politique. En sortant de ses retranchement le citoyen commence à se sentir écouter et utile puisqu’il participe à la construction de la société. Nous savons que la plupart des gens ont un bon fond, du coeur, malgré ce qu’aimerait faire gober les merdias. (Voyez comme ils filtrent les pensées qui vont dans leur sens). 
        Si je suis contraint au mutisme je vois bien que les sondages cherchent à simuler l’opinion publique, l’opinion réelle du Démos sur tous les sujets.
        Mais comme depuis des millénaires la démocratie feinte l’exhaustivité pour cause de non modernisation des communications, aujourd’hui ce n’est plus le cas, il faut rénover en fonction et magnifier cet idée de Démos où personne n’est oublié. Les « je vous ai compris » en réponse aux « entendez-nous, écoutez-nous, consultez-nous » ont toujours fait parti du jeu de dupe qui lie le Démos et son représentant-sauveur, le peuple et son roi de droit divin. 
        Donc oui vous êtes sur la bonne voie car l’élan des peuples se situe aussi dans le renouveau démocratique, et l’accès direct aux chapitres pour tracer les caps des futurs communs. La concertation générale cela a aussi un sens, tant politique que spirituel. Tous ensemble.
        Bourdieu à débroussailler. Il faut achever le travail et prendre conscience que le Démos doit prendre conscience de qui il est, non plus via des sondages truqués qui illusionnent, mais via une institution chargée de révéler les volontés générales afin qu’elles gouvernent.
        Le Temple je l’ai appelé Bourse de l’Opinion publique réelle, mais ce n’est que la rotonde de l’assemblée galactique dans StarWars, ou l’ekklesia grecque d’il y a 2500 ans.


        • alainminc alainminc 25 mai 2013 20:04

          " son style vestimentaire de professeur d’une grande école de la capitale qui cherche à poser sa main confiante sur l’épaule de ses étudiantes etc... "

          Autrement j’aurais lu l’article.

          Faites en un autre sur ses mœurs que je lirais. Mais ne mélangez pas tout.


          • vesjem vesjem 26 mai 2013 17:02

            les prévisions ou les statistiques nous informent de tendances ou d’évènements à venir probables ; justes , elles nous spolient de l’incertitude ou du hasard de leur survenue et modifient donc notre perception et nos actions relatifs au sujet d’étude ;
            les statistiques ou les prévisions justes, poussées à l’infini dans tous les domaines , nous priveraient de toutes les sensations de la vie .

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