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Origines de la bêtise

Gustave Flaubert écrivait : “La Terre a ses limites, mais la bêtise humaine est infinie“. Un rapide coup d’oeil sur ce qui nous entoure valide instantanément cette citation, de la Corée du Nord au vat-en-guerre américain en passant par les extrémistes religieux, les politiques d’austérité et les récompenses faites aux banquiers pour avoir mis l’économie à sac. Même si une bonne part de toute cette apparente bêtise est en fait le résultat de la profonde corruption qui ronge la plupart des Etats, tout ne lui est pas attribuable et la bêtise fleurit très bien dans les jardins les mieux entretenus.

La bêtise a ceci de particulièrement remarquable qu’elle n’est pas la description d’un manque d’intelligence, mais un processus indépendant de l’intelligence logique (traditionnellement mesurée par le QI) susceptible d’affecter n’importe qui, peu importe son éducation, sa culture, sa position sociale ou son QI. Pire encore, la bêtise des gens dits intelligents (avec un QI élevé), qui ont tendance a occuper des “postes a responsabilités”, est d’autant plus grave et dommageable qu’ils (ou elles) sont en situation de pouvoir.

Bien sûr nous associons culturellement la bêtise au manque d’intelligence, mais cette association date seulement de la moitié du 18ème siècle avec l’avènement de la pensée bourgeoise, individualiste, logique et rationnelle. Auparavant, la bêtise était une condition beaucoup plus vague, souvent associée à la vanité et à l’imitation, une caractéristique humaine parmi d’autres. La recherche actuelle tend vers un retour à cette dissociation entre “intelligence” et “bêtise”. La première, mesurée par les test de QI, est en partie génétique et en partie éducative et culturelle. Le QI est une mesure contextualisée : un occidental avec un QI de 150 aurait sans doute du mal à avoir un aussi bon résultat dans un test d’intelligence développé par un Sioux du 18ème siècle. D’un point de vue biologique, un esprit performant est, peut être, associé à des circuits neuronaux plus efficients, mais à quel prix ? Car s’il n’y avait aucun coût à l’intelligence, nous devrions tous être des génies. Or on ne connait pas ce coût. Certains penchent vers la plus grande tendance à la dépression et au suicide des gens “intelligents”, d’autre à une dérive génétique associée au fait que la société moderne, via la sécurité sociale, permet aux personnes moins intelligentes de survivre quand même, mais aucun de ces théories n’est convaincante et n’explique en rien une implacable vérité : les gens intelligents, voir très intelligents, peuvent faire preuve de grande bêtise – et donc la bêtise n’a fondamentalement rien à voir avec l’intelligence per se.

Daniel Kahneman, chercheur en sciences cognitives de l’Université de Princeton (USA), détenteur d’un prix Nobel pour ses travaux sur le comportement humain, propose une autre piste : la bêtise c’est l’incapacité, plus ou moins momentanée, à garder un oeil critique sur nos processus non-rationnels et plus particulièrement nos biais cognitifs. Non pas que ces processus soient en eux-même “bêtes” – au contraire ils se sont développés pour nous permettre de trouver des réponses immédiates les plus pertinentes possibles dans des situations critiques, d’urgence ou dénuées d’information fiable – mais leur usage en temps normal sans une mise en perspective critique, est source de bêtise.

Si la bêtise n’a rien à voir avec l’intelligence, comment la mesurer le plus objectivement possible ? Une réponse est en cours de développement par Keith Stanovich, un autre chercheur en sciences cognitives mais de l’Université de Toronto cette fois, avec la proposition d’un test de Quotient de Rationalité (QR) visant à mesurer notre capacité à prendre conscience et à gérer nos biais cognitifs. Par exemple, notre capacité à développer un contre-argument à notre argument naturel (issu de nos biais) augmente notre QR par rapport à quelqu’un incapable de voir autre chose que “sa” vérité. A ce petit jeu, de nombreux experts, technocrates et scientifiques drapés dans l’arrogance de leurs QIs stratosphériques laisseraient de profondes traces de dents sur le plancher des tests de QR…

Le test QR tente également de mesurer notre capacité à calibrer correctement différents types de probabilités. Par exemple nous sur-estimons généralement notre probabilité de gagner au loto, et sous-estimons notre probabilité de séparation amoureuse. Meilleure est notre capacité à percevoir les probabilités réelles, meilleure est notre gestion du risque et meilleur notre QR.

Une autre grande différence entre intelligence et bêtise est le fait (ou du moins, l’hypothèse) que la bêtise n’a rien de génétique ni de lien avec notre éducation. Elle serait essentiellement affaire de “métaconnaissance”, c’est-à-dire la capacité à évaluer la pertinence de nos propres connaissances. La bêtise fleurit en l’absence de remise en question de nos certitudes.

Pire encore, cette capacité d’auto-analyse peut être bloquée par l’environnement dans lequel nous opérons. Une personne dotée d’un bon QI et QR, capable de pensée critique vis-à-vis de ses propres jugements et de l’évaluation de ses propres biais cognitifs, peut en arriver à laisser toutes ces qualités à la porte de son boulot du fait que l’organisation elle-même ne tolère aucune remise en cause. C’est le cas des banques, où des gens objectivement intelligents et formés à la gestion du risque participent a la destruction économique par “paralysie” organisationnelle. On se tait car dénoncer ces pratiques, c’est s’exposer soi-même. C’est le cas de nombreuses entreprises et institutions au sein desquelles des gens jouent des rôles qu’ils ne joueraient jamais s’ils pensaient disposer de leur libre arbitre, mais ils ou elles acceptent cette situation au nom de la sécurité matérielle et d’une certaine forme de reconnaissance sociale. Avec pour conséquence une inondation de bêtise qui n’est la faute de personne en particulier, mais la faute de tous par renonciation. Le fonctionnement de l’Education Nationale, de la Justice, des médias, du système financier (j’en passe et des meilleures) est pétri de bêtise malgré le haut niveau de QI, voir de QR, que l’on trouvera généralement chez les individus qui occupent les plus hauts postes de ces organisations. Il est grand temps de s’y attaquer.

Ce billet est tiré d’un article du dernier NewScientist (Stupidity : what makes people do dumb things) et renvoie aussi, me semble t’il, à ma petite thèse sur le doute.


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7 réactions à cet article    


  • Vincent Verschoore Vincent Verschoore 3 avril 2013 15:48

    Peut être faut-il considérer le QI comme un thermomètre : il mesure une différence relative, dans un contexte donné, entre deux seuils, sans donner d’infos sur la nature réelle de ce qu’il mesure. Mais je suis bien d’accord, il ne peut s’agir d’une mesure objective d’intelligence. On pourrait aussi parler de l’intelligence émotionnelle et autres déclinaisons, mais l’idée était de faire comprendre que la bêtise n’est pas la non-intelligence, quelle qu’elle soit. 


  • soi même 3 avril 2013 16:39

    Si tu as compris l’origine de la bêtise, et bien t’es un crack qui s’ignore !


    • Senatus populusque (Courouve) Senatus populusque (Courouve) 3 avril 2013 20:55

      « Le meilleur des hommes est celui qui pense par lui-même à ce qui, plus tard et jusqu’au terme, sera le mieux », écrivait, peu après Homère, l’autre grand poète grec de l’époque, Hésiode (vers -700) dans ses Travaux (ligne 293).

      Le type II est « celui qui se rend aux bons avis » (Travaux, ligne 295),

      Quant au type III, celui « qui ne sait ni voir par lui-même ni accueillir les conseils » (Travaux, lignes 296-297), il correspond précisément au sot avec lequel « il est impossible de traiter de bonne foi », aux esprits ineptes et mal nés, à l’esprit mal rangé et à la bêtise selon Montaigne ; à l’esprit faux ou boiteux selon Pascal (Pensées, Br. 1, Br 80) ; à l’esprit faux selon Voltaire (Dictionnaire philosophique, édition de 1765, « Esprit faux »), ou encore à la bêtise, « quelque chose d’inébranlable » selon Gustave Flaubert (lettre à l’oncle François Parain, 6 octobre 1850).


      • Qaspard Delanuit Gaspard Delanuit 4 avril 2013 11:41

        L’homme spirituel est celui qui est capable de saisir sa bêtise sur le fait et d’en observer le processus : il est conscient de sa connerie, et sa connerie devient transparente et inoffensive. En l’absence de cette capacité de voir sa propre connerie, on est seulement un robot intellectuel bien huilé, mais on reste définitivement un con opaque qui tourne en rond très vite dans sa cage à con. 


        Bon article.

        • alinea Alinea 4 avril 2013 12:13

          On peut donc avoir un bon QI et un bon QR et être lâche ! Manquer de courage..
          Je pense que la bêtise est névrose, en tout cas blocages névrotiques, un refuge élaboré au fil du temps pour se protéger des stimuli dont on craint qu’ils nous déstabilisent ; la bêtise est donc ( pour moi, évidemment et excusez le fait que j’ai l’air d’affirmer, parce que je le dis en deux mots !) un flux bloqué de l’énergie, de la perception, de la sensation, parce qu’il se heurte à des obstacles tout à fait inconscients. On « ferme » l’ouïe, la vue, l’odorat,etc. pour se tenir sécurisé dans son terrier !! Et à chacun le sien bien sûr, les plus extravertis ont aussi leurs serrures !


          • astus astus 4 avril 2013 13:46

            Bonjour Vincent Verschoore,

            Par simple expérience des relations humaines je serais tenté de penser que la bêtise n’a pas de rapport avec l’intelligence, ni avec le niveau social ou de culture. A la base il y a plutôt la violence, avec l’envie et/ou le désir mimétique comme soubassements et moteurs de celle-ci.

            Cordialement.


            • Nemrod Nemrod 8 avril 2013 14:14

              [Gustave Flaubert écrivait : “La Terre a ses limites, mais la bêtise humaine est infini’’.]

              Cette formule avait dû inspirer Albert Einstein qui disait : « Il y a deux choses infinies, la bêtise humaine et l’univers. Pour l’univers, j’ai encore un doute. »

              [Quotient de Rationalité (QR) visant à mesurer notre capacité à prendre conscience et à gérer nos biais cognitifs. Par exemple, notre capacité à développer un contre-argument à notre argument naturel (issu de nos biais) augmente notre QR par rapport à quelqu’un incapable de voir autre chose que “sa” vérité.]

              Mais là il s’agit encore de mesurer et qui plus est une capacité. Prendre conscience et gérer implique déjà un apprentissage et quand il s’agit de « biais cognitifs » c’est par définition suite à l’acquisition et l’intégration de données. L’exemple donné du contre-argument face à une argumentation naturelle en est bien la preuve que vous devez préciser comme étant issu de nos biais. Pourquoi entre parenthèses, sinon parce que cela va de soi ?

              Il est bien évident que la bêtise présentée comme le contraire de l’intelligence ne passe que par une argumentation culturelle et datée comme vous le dites au début de votre article. Mais une chose n’existe que par son contraire. Et le contraire de l’intelligence est la non-intelligence et non pas la bêtise (même chose si on part de la bêtise). La bêtise devrait donc être présentée comme l’opposé de l’intelligence. Que plaçons-nous dans ce vide de concepts qui se situe entre les deux ? Nous sommes aussi désemparés pour définir intelligence, non intelligence et bêtise. Si nous voulons évaluer l’un comme l’autre, nous ne pouvons nous référer qu’à des critères subjectifs issus de nos propres références cognitives. Nous sommes alors confrontés aux limites de notre propre intelligence et par là même de notre non-intelligence, voire de notre bêtise.

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