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Accueil du site > Actualités > Société > Où en est le stade de la révolution ? Pas de révolution à l’époque (...)

Où en est le stade de la révolution ? Pas de révolution à l’époque des stades !

Etrange énigme que celle des bâtisseurs d’édifice. L’architecture de chaque époque recèle quelque vérité sur l’esprit des temps. Et Sarkozy dans tout ça ? Eh bien, ma foi, je ne saurai répondre à cette question. Je joue un autre jeu. Dérouler le jeu, pourquoi pas. Le philosophe se pose toujours des questions. Même lorsqu’il est sur son vélo. Alors que je passais à proximité d’une église de taille respectable, quelques quarante mètres de haut, je me posais à nouveau cette question sur les bâtisseurs de cathédrales du Moyen Age.

Acte I. Quelles étaient leurs motivations, d’où tiraient-ils leur force pour construire des édifices installés pour des siècles dans le paysage, pas comme les très décriées maisons B ? Le travail ne devait pas être facile et ces compagnons du devoir ne devaient pas payés rubis sur l’ongle. Pourtant, ils oeuvraient, avec une foi ensevelie dans le silence des siècles et le langage des pierres. De nos jours, des travailleurs bien abrités dans leurs bureaux, chauffés l’hiver, climatisés l’été, se plaignent pour une augmentation tardant à venir et n’attendent qu’une chose, la quille, pour partir à la retraite. Cette mise en abîme en dit long sur les évolutions sociales depuis des siècles. Mais je n’ai pas la réponse à ma question. Alors je m’en tiendrai à une analyse bipolaire. Ces bâtisseurs construisaient des édifices censés servir la foi, la religion, la spiritualité et bien évidemment Dieu. Croyaient-ils accéder à une bonne place dans l’au-delà ? Peut-être. Mais dans l’ici-bas, la foi ne nourrit pas son homme. On pensera légitimement que l’Eglise étant assez riche à cette époque, elle pouvait payer les bâtisseurs ou du moins, assurer le gîte, de quoi entretenir la masse laborieuse comme aurait dit Marx. On en restera là. Nourritures du ciel et nourritures terrestres, voilà de quoi découle le ressort de l’existence humaine.

Acte II. Après le 13ème siècle et ses cathédrales, l’Histoire des édifices imposant nous impose justement d’évoquer les châteaux de la Renaissance, au 16ème siècle, puis les palais construit à l’époque des fastes de la noblesse, quand la France était la première nation européenne. Ces châteaux ne se sont pas construits tout seul. Il a fallu mobiliser la force de travail des ouvriers du bâtiment. Même si ces édifices de la Renaissance et de l’Ancien Régime sont loin d’atteindre les sommets des cathédrales, leur édification a nécessité un imposant dispositif de main d’œuvre, notamment pour aller chercher les matériaux. A Paris, on dénombre des centaines de kilomètres de carrières souterraines. Et toujours la même question. Par quel ressort furent poussé les travailleurs. On ne sait pas vraiment. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, le monde ouvrier était présent dans les chantiers mais complètement transparent dans l’univers anthropologique des philosophes, écrivains, nobles et cadres de l’Eglise. On pourra néanmoins penser que les nobles, accoquinés à la bourgeoisie, disposaient d’une bonne fortune, suffisante pour payer les bâtisseurs. Et que ces ouvriers savaient se trouver quelques raisons de travailler pour les élites de l’époque. Une raison subjective, celle de la servitude volontaire, éclairée par la servitude intéressée, celle décrite par Machiavel qui dans le politique, codifia pour des siècles la manière de gouverner les populations par la crainte et l’espérance. Le reste, affaire de princes, chargés d’or et donc capables d’entretenir une armée de bâtisseurs pour construire ces somptueuses demeures que l’on visite pour le rappel des siècles offerts, où qu’on utilise encore car elles sont très fonctionnelles. Par exemple, le Grand Théâtre, achevé en 1780, sert de siège à l’orchestre national de Bordeaux Aquitaine, alors que le palais Rohan, ancienne demeure de l’archevêque de Bordeaux, abrite la mairie. Il faut dire que dans les années qui précédèrent la Révolution, l’Eglise n’était pas spécialement fauchée. De quoi payer les tailleurs de pierre et les travailleurs dans les carrières, comme à Paris. Ce tableau se fermera évidemment avec deux événements historiques, la Révolution et la Terreur.

Acte III. Un siècle plus tard, 1890, les mineurs ne sont plus dans les catacombes mais dans les mines d’acier et de charbon. Mais cette fois, la conscience ouvrière est présente et les écrivains, de Hugo à Zola, finissent par voir la classe prolétarienne pour la mettre en scène dans la littérature. A quoi sert au juste cet acier ? Au chemins de fer, à la construction de machines de guerre mais aussi pour fournir l’armature des grandes halles destinées à accueillir les manifestations publiques. Et la fameuse tour Eiffel, symbole d’une civilisation qui se réclamant du positivisme a voulu montrer qu’elle peut bâtir trois fois plus haut que les cathédrales du Moyen Age. Le 19ème siècle aura été celui de la prise de conscience de l’exploitation des travailleurs avec un nouveau dispositif inédit nommé capitalisme. Parmi les penseurs de la société, les uns ont suggéré aux travailleurs de transformer l’organisation de la société et du système productif, tandis que d’autres ont essayé de justifier l’exploitation au nom d’un ordre social et des valeurs supérieures comme la nation. A cette époque, vers 1900 et après, la France a vécu un psychodrame politique, avec l’affaire Dreyfus, puis dans un contexte d’écartèlement sociopolitique mettant aux prises les mouvements ouvriéristes, progressistes, modernistes, aux vieilles lunes conservatrices prônant les valeurs religieuses, nationales et même royalistes.

Acte IV. Avant-dernier tableau. Les Trente glorieuses et trois économies florissantes. D’abord aux Etats-Unis, après le rafistolage de Roosevelt ayant abouti, dans un contexte d’économie de guerre, à l’american way of life des années Kennedy. Puis le Japon et son dynamisme particulier sur fond de morale patriotique et de paternalisme industriel. Les pays européens ont suivi. L’élévation du niveau de vie a été sans précédent dans l’histoire humaine. Mieux, même s’il y eut des inégalités, ce progrès matériel a été partagé par presque tous les citoyens de ces pays, permettant l’émergence soudaine des classes dites moyennes, occupant un logement salubre et possédant l’indispensable instrument, aussi essentiel au col blanc-bleu des 1960’s que le fut le cheval sous Napoléon. Je parle évidement de l’automobile. N’oublions pas cependant que les pays concernés par cette croissance industrielle ne représentaient alors qu’une part restreinte de la population mondiale. Même pas le quart. N’empêche que pour tous les travailleurs, un mythe puissant fonctionnait, celui de l’ascension sociale, accompagné d’un espoir de voir le niveau matérielle augmenter d’année en année et surtout, d’espérer pour sa progéniture une vie meilleure. Jamais une proportion aussi élevée de la population n’avait disposé d’une prise de conscience aussi aiguë des raisons de travailler et des efforts à consentir pour le progrès matériel, autant que pour les revendications sociales visant à gagner plus en travaillant mieux. Par ailleurs, la bonne tenue des élections nationale traduisait à cette époque une foi dans l’Etat, instrument des politiques de solidarité et de redistribution, garant de la stabilité sociale et de la pérennité des grandes institutions que sont la santé, l’éducation, l’armée et surtout, l’accès à l’emploi rémunéré.

Acte V. En 2010, force est de le constater, le mythe de l’ascension sociale est cassé. Le mythe de l’avenir des générations ne fonctionne plus. La cassure remonte à 20 ans. La crise économique a frappé la société dès 1992. Sombres années pour la France. Règne de Mitterrand finissant en déconfiture. Trois millions de chômeurs. On notera l’incroyable adaptation des citoyens à cette situation de fracture sociale. Le miracle de stabilité sociale, c’est l’individualisme. Chacun pour soi, que l’on soit PDG, chanteur à succès, cadre dans l’industrie, fonctionnaire public ou chômeur, intérimaire, précaire. Celui qui réfléchi un peu plus loin que son palier constate une cassure, une scandaleuse dérive. Le travail n’est plus accessible pour tous. Et la plupart des travailleurs ne voient pas de progrès, ni dans leur revenu, ni dans leur espérance pour les générations futures. Les grandes institutions semblent se dégrader. Mais dans un autre espace, des fortunes continuent à prospérer. Les biens de grand standing flambent, les toiles d’art contemporain atteignent des sommets, les véhicules de très haute gamme, Audi, Ferrari, BMW et j’en passe, augmentent leur volume de vente, leur équipement, leur puissance et leur prix. Les gens d’en bas sont carrément hébétés, anesthésiés par on ne sait quelle passion, celle du jeu, du sport, de l’admiration des célébrités. L’austérité arrive mais les grandes fortunes ne cessent de prospérer. Le citoyen qui réfléchit se demande alors pourquoi il travaille. Il prend conscience que c’est pour un système dont les surplus sont captés par une caste qui s’en sert privativement. Bref, il semblerait que l’on soit revenu à l’Ancien Régime, avec des moyens productifs démultipliés et surtout une finance triomphante, brassant d’immenses capitaux, alors que sous le règne des Louis, c’était l’or qui menait le monde et permettait les dépenses somptuaires des dignitaires de l’Etat ou de l’Eglise.

Les capitaux servent à construire d’autres édifices imposants. Non plus pour servir la foi ou pour servir les princes des royaumes mais pour abriter des bureaux, des appartements de prestige. Ainsi les tours jumelles de New York, suivies par les tours de Taïwan. De part le monde, d’imposants gratte-ciels occupent les zones urbaines où circulent les capitaux. Bientôt, la Défense aura ses tours, pas aussi hautes que la plus prestigieuse, récemment inaugurée à Dubaï, petit pays qui n’a pas de pétrole mais qui concentre la finance. A côté de ces tours bétonnées aux usages privées, les sociétés construisent d’autres édifices imposants, plus longs que hauts. Ce sont les stades, structures pouvant accueillir les gens par dizaines de milliers, pour y assister le plus souvent à des compétitions de foot. Le rugby, les JO ou l’athlétisme sont hébergés dans ces stades où se pratiquent également des sports très populaires spécifiques aux Etats-Unis, cas du base ball ou du foot américain. Sinon, seules quelques dizaines de stars de la pop sont capables de remplir ces mêmes stades. Chez nous, ce sera Johnny ou même Indochine, ailleurs, on assista récemment aux tournées des Stones et de U2. Ces grands stades sont donc voués à un usage populaire mais disposent de coins privatifs permettant d’accueillir ceux qu’on nomme les VIP. Le foot ayant remplacé la religion, il est logique que les stades servent de lieu où les gens communient avec les joueurs, ou plutôt communient avec la foule narcissique. Les princes de la finance n’occupent plus les palais en pierre mais les somptueuses demeures, les yachts, les appartements luxueux dans les grands buildings où du reste ils travaillent, entre deux voyages en jet. L’étude des grands édifices dévoile le signe d’une époque. La notre carbure à la finance et aux industries du spectacle. 

Et la chute ? Pas celle des tours du WTC, c’est déjà fait ! Je parlais de la chute de ce billet. Et comme un vide soudain, un abîme, construit par celui qui mise. Qui mise en abîme, faut suivre, lecteur ! Miser quoi ? Une partie de poker métaphysique où s’abattent les cartes du sens. Quelle est la combinaison de ce futur où le jeu semble mis en place ? Un lent déclin ou une guerre civile des gens ayant pris conscience que leur labeur est pris en otage par une caste qui ne produit rien si ce n’est l’image servant ses prétentions. La religion des stades semble calmer les esprits, un peu comme la religion de Dieu servait à faire accepter aux gens le labeur symbolisé par William Blake poétisant sur le petit ramoneur, tache noir dans un paysage enneigé, alors que ses parents priaient Dieu à l’église. Y a les mêmes à la maison, pardon, je voulais dire au stade. Qui vibrent en regardant les Ronaldo pendant que leurs mômes croupissent dans le chômage, surtout en Espagne. Il n’y a pas de révolution à l’ordre du jour. L’industrie du divertissement a accompli son œuvre d’enfumage des consciences.

Il n’y aura pas de révolution, ni même d’insurrection. Sauf si une masse critique de citoyen décide d’agir ensemble en ayant pris conscience de la situation et des possibilités de changer la société. Il faudrait trois miracles. Que les Français soient unis et solidaires au lieu d’être divisés par l’individualisme. Qu’ils soient volontaires et non pas résignés. Qu’ils soient conscients de l’immoralité du système et des mécanismes par lesquels une caste parvient à les utiliser. Les Français, pas plus que les Allemands ou les Américains, ne réalisent ce qui se passe réellement. Alors, bon appétit messieurs et mesdames. Il est temps de passer à table même s’il y a moins dans l’assiette.


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2 réactions à cet article    


  • noop noop 4 juillet 2010 10:37

    Les stades et leurs jeux annoncent peut-être la fin, comme à Rome.
    Notre architecture et notre urbanisme indiquent nos hiérarchies, nos priorités. C’est technique et économique, c’est parfois bête comme la TGB. Ils indiquent également que nous ne voulons plus vivre ensemble, collectivement dans les stades et dans les ghettos, mais aussi individuellement dans les quartiers résidenciels. Notre civilisation s’épuise doucement, mais sans douceur. Les clandestins montent à bord de ce qu’ils croient être une arche de Noé, mais la ligne de flottaison à déjà disparue.

    C’est peut-être là que réside nos prochaines grandes constructions. Dans des arches de Noé, terrestres, maritimes, spaciales, à moins que ce ne soit dans des murs imprenables .


    • zelectron zelectron 4 juillet 2010 11:38

      @Bernard
      Saisissant et superbe raccourci, mais je ne vois pas la chute comme toi :
      la révolution sera roboticienne (avec le foulage au pied des 3 lois d’Asimov)

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