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Police de proximité

Il est 20h40, à la terrasse de l’Usine, métro Avron, quand Olympe se rend compte subitement que son sac à main n’est plus lové à ses pieds comme un vieux chien malade.
Je suis assez sûre de l’heure, parce que c’est exactement ce moment que ma fille a choisi pour me réclamer par téléphone mon bisou distant et maternel de bonne nuit, devoir incontournable que je m’efforce d’accomplir dans le brouhaha de la rue, sous un brumatiseur qui ne cesse d’embuer mes lunettes comme un lama colérique et tuberculeux.

Front de SeineJ’ai échoué dans ce rade à l’heure de l’apéro après un marathon parigot-nordique bien chargé de plusieurs jours. J’ai d’ailleurs pu me rendre compte à l’usage que le rédacteur, qu’il soit encarté ou simple blogueur, a un très fort tropisme pour le troquet et un coude pneumatique quand il s’agit de s’enfiler des bières avec la régularité d’un ouvrier sur une chaîne de montage. Arrivée à saturation de Perriers-tranche, j’avais fini par me laisser tenter par l’idée d’un Cacolac bien frais, créant immédiatement l’événement par ma demande inédite. C’est que, voyez-vous, le garçon de café parisien branché n’a tout bonnement jamais entendu parlé d’un tel breuvage et a l’air de sincèrement penser que je me paie sa fiole. Il tente de me fourguer un Coca-Cola que je refuse vigoureusement. Il m’accorde un aller-retour de réflexion avant de définitivement m’abandonner à ma soif estivale lorsque je lui réclame un Ricqlès à la place, sous les gloussements de mes compagnons de tablée.

Bref, pendant que la blogosphère politique écluse de la Grimbergen tout en parlant fort des intrigues de pouvoir des pipeule assoiffés de pouvoir des gros groupes politiques français, ce qui m’a tout de même plongée dans un profond ennui, Olympe s’est fait barboter son extension à bandoulière, c’est à dire une bonne partie de sa vie de femme, avec son Blackberry, son agenda, ses papiers, ses clés de bagnole, celles de sa maison, des trucs du boulot, des clés USB, un tas d’euros en liquides qui m’auraient bien fait la quinzaine et tout un tas de petites choses insignifiantes et sans valeur qui lui manqueront bien plus que tout le reste.
Se faire piquer son sac est toujours une affaire traumatisante, une agression en soi, quand bien même le tour de prestidigitation se serait fait sans violence aucune. Cette sensation de se retrouver subitement à poil, dépouillé, fragile, n’est pas sans rappeler ce vieux cauchemar de l’enfance où l’on rêve que l’on est dans la cour de récré, nu comme un ver, pendant que tout le reste de l’école nous regarde et se moque de nous. Au fur et à mesure que les secondes passent et que l’on se rend compte que nos petites affaires ont probablement disparu à tout jamais, on panique en dressant mentalement en boucle la liste effarante de tout ce que l’on a perdu. Le sac des femmes est un foutoir immonde dans lequel se concentre parfois toute une vie et un univers d’habitudes et de petits gestes. À la douleur amère de la perte irrémédiable se mêlent rapidement des fulgurances de désespoirs quand on tente d’envisager les actions à venir : comment se déplacer sans fric, sans papiers, comment rentrer chez soi, bloquer la carte bancaire, téléphoner à la maison, et Machine qui va attendre à la gare, merde, c’était qui le RDV de 10 h lundi matin, je vais prendre une douille parce que je ne vais pas pouvoir nourrir l’horodateur qui veille jalousement sur ma bagnole, d’ailleurs, elle va sûrement partir à la fourrière, comment je rentre à la maison, moi, maintenant, merde !?!

Olympe a l’air d’une femme solide qui en a vu d’autre, mais c’est tout de même la première fois qu’elle se fait voler son sac. Elle interroge le reste de la terrasse, hasarde des coups d’œil aux alentours, au cas où, appelle chez elle avec son GSM privé (ben oui y a des gens qui ont deux téléphones portables dans la vie...) qu’elle avait fort opportunément laissé sur la table, à portée de main. Prévenir la maison, faire opposition sur ses titres de paiement, aller porter plainte et tenter d’obtenir une bagnole de secours de son assureur pour rentrer ensuite dans sa province. Les autres se sont cotisés pour qu’elle ait un peu de liquide sur elle pour rentrer, comme je suis fauchée, je me propose de l’accompagner au commissariat du quartier.

Sur la carte, ça n’a pas l’air d’être une grande expédition, l’affaire de 10 min, tout au plus. Je me dis qu’un peu de compagnie et de conversation ne pourra pas lui faire de mal et de toute manière, la politique spectacle n’étant pas du tout mon sujet de conversation favori, je serais bien plus utile en support moral qu’en convive sobre et muette.

Police nulle part

Il est donc presque 21 h lorsque nous nous engageons d’un bon pas rue d’Avron en vue d’un simple dépôt de plainte, laquelle rue nous apparaît rapidement bien plus longue que ce que la carte laissait penser. Nous nous enfonçons dans le XXe arrondissement pendant que le soir tombe sur Paris sans réellement apporter la moindre fraîcheur à la capitale engluée depuis plusieurs jours dans une chaleur moite et parfois étouffante.
Au bout de dix bonnes minutes de marche vive, nous errons le long de la rue des Orteaux sans que rien de vaguement bleu-blanc-rouge n’accroche notre regard. C’est un peu stressant à force et j’aborde directement deux vieux Arabes qui papotaient tranquillement sur le trottoir. Ils nous répondent fort aimablement que non, le commissariat n’est plus là depuis 2 ou 3 mois et qu’il a été déménagé de l’autre côté du pâté d’immeuble, sur notre gauche. Nous voilà reparties à l’aventure dans le quartier sans rien trouver qui ressemble de près ou de loin à un commissariat. Le temps passe et il ne se passe rien. Sur une place assez vaste, une petite foule hétéroclite prend le frais en papotant, marchant, squattant, footant, selon les âges et les envies. J’avise un banc où des Noirs d’âge mûr m’informent que l’annexe aussi a été déplacée, que peut-être, rue des Orteaux... ha ben, non... mais où peut bien être le commissariat maintenant ? Olympe vient d’alpaguer deux voitures de patrouille qui maraudent dans le quartier comme un couple de requin à la recherche d’un banc de friture. Les bagnoles sont remplies de jeunes flics qui roulent des regards ronds comme un tirage du loto le samedi soir et qui nous assurent qu’on est des nouilles et que le commissariat des Orteaux est bien ouvert. Bien sûr, ils ne font pas taxi.
De retour rue des Orteaux, nous trouvons finalement une petite porte bien discrète où d’une enseigne à l’ancienne nous informe que nous sommes rendues à un Poste de Police... désaffecté. Une petite feuille A4 nous invite à nous rendre à la mairie du 20e. Ce n’est pas très loin, il suffit de remonter la rue des Pyrénées, lance Olympe qui semble avoir repris du poil de la bête. Et nous reprenons notre errance, randonnant dans les Pyrénées dont je préfère incontestablement la version originale. Il est 22 h quand nous arrivons finalement à la mairie du 20e, et comme nous nous y attendions déjà avec un beau fatalisme, il n’y a pas la plus petite trace archéologique prouvant qu’il n’y ait jamais eu un seul uniforme dans le coin. On finit par dénicher une petite porte anonyme dans le flanc du bâtiment qui nous annonce que le commissariat central du 20e vient d’être transféré rue des Gatines. Putain de merde !!! Est-ce que j’ai une tête à savoir où est la foutue rue des Gatines ou à avoir envie de m’enquiller un foutu jeu de piste, un soir, dans le 20e arrondissement de Paris ? Le plan était pourtant simple : on porte plainte vite fait bien fait et on retourne à Avron pour fouiller les poubelles et les halls d’immeubles à la recherche de tout ce que les voleurs auraient pu dédaigner. Au lieu de ça, j’ai les pieds qui me signalent, avec de plus en plus d’insistance, que je ne suis pas équipée de chaussures adaptées à la marche forcée et les tempes qui pulsent douloureusement au rythme de ma migraine. À une terrasse de café, les avis divergent quant à la position exacte du nouveau commissariat central du 20e et mon calme commence à se fissurer comme mes ampoules aux pieds. Finalement, c’est le garçon de café qui tranche : gauche et gauche, et c’est bon !

22 h 10 : nous atteignons enfin l’aquarium ardoise et verre du commissariat central du 20e qui se la pète autant qu’un commissariat de série américaine. Une dernière volée de marches et nous voilà, enfin, accoudées au comptoir des doléances.
  • Je ne peux pas prendre votre plainte.
  • Heu, pardon ?!?
Olympe a la voix qui chevrote un chouia aux entournures, ma migraine s’envole par bouffées insurrectionnelles.
  • Ça fait plus d’une heure qu’on vous cherche, j’ai une déclaration à faire aux assurances, je dois porter plainte.
  • Je comprends, madame, mais je suis tout seul ici et je ne peux donc prendre votre plainte.
  • Mais, mais...
  • J’ai des collègues qui arrivent dans 45 minutes.

Là, juste à ce moment, tu te dis qu’heureusement que Marcel Bélivaux est mort, parce que sinon, t’aurais la quasi-certitude que ça fait une heure qu’une équipe de crétins-vidéos sont en train de te monter le plus gros plan foireux de surprise sur prise. Entre fatigue, douleur et énervement, tout de même assez légitimes, tu sens tes neurones crépiter avec l’intensité d’un paquet de popcorns oublié en plein désert du Mojave. J’ignorais juste que la quatrième dimension s’ouvre désormais au cœur du 20e arrondissement.
Olympe s’énerve et franchement, elle a raison. Le petit jeune qu’on a collé au guichet le plus inutile de la République fait front avec calme et circonspection. Il est terriblement fort en désamorçage d’exaspération humaine, il devrait faire une belle carrière au déminage. Un gamin avec une petite gueule d’ange, tout seul pour tenir ce qui a tout l’air d’être le dernier ancrage de la Police nationale dans l’un des quartiers les plus populaires de Paris. Bienvenue au cœur de la SarkoFrance, on dirait !
  • Nous avons d’autres priorités, nos effectifs sont dehors.
Ha ben, tiens, on pourrait t’en parler des effectifs déployés sur le terrain, pas foutus de se rappeler d’où ils viennent, avec des têtes de lapins lâchés dans une convention de loups en fin de carême.
  • Comment on fait, nous, maintenant ?
  • Le mieux, c’est de retourner d’où vous venez et de fouiller les poubelles et les halls d’immeuble alentour. Les voleurs n’ont pris que l’argent et ont jeté le reste juste à côté.
  • Et pour ma plainte ?
  • Nous sommes ouverts toute la nuit, repassez plus tard.

Il fait maintenant nuit place Gambetta et nous ne sommes pas plus avancées qu’avant. Les bus se font plus que rares, horaires d’été obligent. Olympe pense redescendre à pied, je me propose de choper un taxi au vol.
  • Bah, sorti des têtes de station, y a aucune chance de se faire ramasser dans Paris.
D’un autre côté, on a eu une soirée tellement pourrie que statistiquement parlant, ça ne peut que marcher !
Je tends le bras comme dans les films de cinéma et hop, une berline se matérialise devant nous. Je dépose Olympe à Avron et poursuis plein sud, vers mon hôtel. Le chauffeur ne cherche même pas à allonger la sauce, il est aimable et plaisant et comble du lot de consolation, il n’est même pas raciste.
Paris, la ville où tout arrive.

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9 réactions à cet article    


  • RilaX RilaX 6 juillet 2009 10:16

    Typique.
    Prendre une plainte pour une affaire dont on sait qu’on ne pourra la résoudre ? Ça ferait baisser les chiffres et donc les primes !

    Constatez ces commissariats plein de plaignants, avec un seul officier pour prendre les plaintes. Et comme c’est un homme comme un autre, il faut qu’il prenne des pauses, non remplacé par un collègue.

    Tout est fait pour décourager le quidam de porter plainte.


    • Radix Radix 6 juillet 2009 11:48

      Bonjour Monolecte

      Il y a quelques années on a volé mon portefeuille avec mes papiers et ma carte bleue, après avoir été soupçonné d’avoir moi-même volé ma carte on a daigné prendre ma plainte indispensable pour faire opposition à la banque.

      Le banquier qui voyait arriver chaque jour les récépissés de ma carte à prévenu les policiers que mon voleur déjeunait tous les jours dans une cafétériat située juste à coté de leur commissariat... il court encore après avoir déjeuné huit jours de plus !

      Radix


      • cathy30 cathy30 6 juillet 2009 12:24

        Monolecte
        c’est sympa d’avoir aidé Olympe, j’ai suivi votre parcours ubuesque, c’était passionnant, (je suis assise) mais il y a de quoi péter les plombs. Si sur Paris on peut compter plus sur les taxis que sur la police, alors la situation est catastrophique.


        • french_car 6 juillet 2009 13:39

          Il suffisait de vous décoiffer et de vous mettre à courir et hop la BAC dont les voitures banalisées sillonnent capitale et banlieues en recherche permanente de hausse statistique s’arrêtait à votre hauteur.
          Tandis qu’ils vous fouillaient de la tête aux pieds vous aviez tout loisir de déposer plainte !


          • Monolecte Monolecte 6 juillet 2009 14:31

            Olympe a arrêté une voiture de patrouille. Mais le gars ne savait manifestement pas où il était et où nous devions aller. Le 20e est un quartier très vivant, avec du monde de partout et à aucun moment nous n’avons flippé lors de ce périple.
            Le seul truc flippant, c’est le dépouillement des flics : un jeune tout seul dans un grand bâtiment flambant neuf, ça veut dire quoi. Pas dans la santé, les retraites, l’éducation, le chômage ou la recherche, mais pas dans la police non plus, manifestement : où passe le budget de l’État ?


          • french_car 6 juillet 2009 23:28

            Monolecte le budget passe dans la prétendue prévention c’est à dire les cow-boys qui tournent en Ford banalisées à la recherche de délits de sale gueule et non protéger les citoyens.


          • Massaliote 7 juillet 2009 09:11

            Où passe le budget de l’Etat ? Dans la protection de notre Conducator qui se déplace beaucoup, de ses amis, essayer d’approcher le lieu de réception de l’homme aux 6 cerveaux et vous verrez des flics !


          • RilaX RilaX 7 juillet 2009 09:33

            Non le budget a plutôt l’air d’aller dans les frais de réception, les budgets de fonctionnement des ministères, et aussi dans les poches de notre grand chef a tous ainsi qu’a ses amis.

            Pensiez pas non plus qu’ils allaient s’en priver non ?


          • miwari miwari 6 juillet 2009 16:22

            Un vrai plaisir de vous lire, ça a un côté San antonio que j’adore.

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