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Accueil du site > Actualités > Société > Pourquoi tant de judiciarisation du débat ?

Pourquoi tant de judiciarisation du débat ?

Les affaires Zemmour et Guillon, comme on les appelle désormais, sont différentes sur bien des points, et notamment celui de la judiciarisation du débat. Stéphane Guillon n’est pas traîné devant les tribunaux pour ce qu’il a dit, alors qu’Eric Zemmour l’est par une ribambelle d’associations en tous genres. Cela repose la question de la judiciarisation du débat, dans un pays qui étouffe sous les interdits en tous genres.

Citons pour commencer Anne-Marie Le Pourhiet, professeure à l’Université Rennes I, qui a fait paraîtreLa société au risque de la judiciarisation en 2008 : « Un premier constat porte sur la terminologie récurrente utilisée. On ne compte plus, en effet, les propositions et projets de loi déposés devant le parlement français se proposant de « lutter contre » un phénomène quelconque. Cette obsession normative et purgative dont nos gouvernants ne semblent pas vraiment prendre conscience, est très révélatrice de la mentalité post-moderne tendant à vouloir nettoyer au « pas de loi » tout ce qui contrevient au politiquement correct dans les comportements sociaux. A cette manie de la « lutte contre » s’ajoute celle de faire plus précisément la chasse aux « phobies » de toutes sortes, la discrimination étant en effet considérée comme l’expression achevée et le symptôme suprême d’une pathologie mentale dissidente qu’il convient d’éradiquer d’urgence. Xénophobie, homophobie, lesbophobie, judéophobie, négrophobie, handiphobie etc … tournent ainsi en boucle dans le discours associatif, médiatique et politique que le regretté Philippe Muray raillait sous l’expression de « cage aux phobes ». »

Suivant le modèle américain du politiquement correct, notre pays avance inexorablement vers le remplacement des forums par les prétoires, et des débats par les procès. A chaque instant l’épée de Damoclès menace les échanges verbaux : diffamation, insulte, injure, incitation à la haine, négation de crime contre l’humanité, discrimination, c’est le choix de l’embarras parmi l’armada judiciaire.

Cette judiciarisation du débat n’est pas apparue toute seule, mais loin d’un complot judéo-maçonnico-bilderbergo-trilatéralo-davoso-sioniste, il s’agit plutôt d’une convergence d’intérêts classique, entre l’Etat et la société civile. Comme souvent en France, l’Etat a donné le la, avec la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, établissant la diffamation, la diffamation raciste, et l’injure.

Premier problème de cette loi : l’appréciation est laissée entièrement libre au juge, autant dire que les jugements sont à géométrie variable, et que le jugement à la tête du client est trop souvent de mise. C’est la porte ouverte à toutes les dérives, d’influence et d’argent notamment, et comme disait Coluche il y a deux types d’avocat : celui qui connaît la loi et celui qui connaît le juge.

Deuxième problème de cette loi, justement, l’argent nécessaire pour se défendre. Selon que vous serez riche ou misérable, vous pourrez faire des procès ou être ruinés par eux. Et ce rapport de forces totalement inégal biaise considérablement l’ouverture du débat dans l’espace public, les « riches » pouvant imposer leur vision de la réalité aux « pauvres » ou à ceux qui ne souhaitent pas être stigmatisés par un vilain procès, en racisme ou pour injure. Faites un procès, il en restera toujours quelque chose, même si vous le gagnez.

Généralement, plus vous êtes connu, plus la « une » des médias sera importante pour l’annonce du procès, plus la condamnation sera médiatisée également, mais plus la relaxe sera discrète voire inexistante dans l’espace public. Cette technique de guerre de réputation est bien connue dans le monde de l’entreprise, et le cas de Belvédère est devenu un cas d’école : avoir gagné tous ses procès n’a pas empêché cette entreprise de perdre sa réputation.

On pourrait comparer ce cas avec celui de Dieudonné dans le domaine des idées : une trentaine de procès pour des paroles (jamais d’actes), quasiment tous gagnés, mais une réputation durablement entachée, même si l’humoriste semble revenir sur le devant de la scène avec son livre d’échanges avec Bruno Gaccio, sur la liberté d’expression justement.

Troisième problème, cette loi a été élargie et renforcée en 1972 par la création de la loi Pleven sur le racisme, en 1990 par la loi Gayssot qui interdit la négation du génocide juif, et en 2004 par la création de la HALDE (Haute Autorité de Lutte Contre les Discriminations et pour l’Egalité). Cette fois, l’Etat n’agit pas de lui-même, mais sous la pression de lobbies en tous genres, et notamment des associations antiracistes. La plus ancienne d’entre elles, la LICRA, fut la principale militante pour le vote de la loi Pleven.

Mais les associations défendant les « minorités » sont également très présentes pour faire avancer l’arsenal judiciaire qui bride toujours un peu plus la liberté d’expression. L’Etat plie (voire se couche) devant leurs demandes, souvent par électoralisme, espérant ainsi obtenir les faveurs des minorités ainsi défendues. Non content de voter toujours plus de lois allant dans leur sens, il subventionne également massivement ces structures qui deviennent des autorités morales et des auxiliaires de police.

Autorités morales puisqu’elles obtiennent par leurs subventions la légitimité de dire ce qui est un dérapage et ce qui ne l’est pas, et auxiliaire de police puisqu’elles peuvent dénoncer, se porter parties civiles et obtenir réparation au nom des personnes qu’elles prétendent défendre (et dont la plupart ne leur ont pourtant jamais rien demandé).

L’Etat se sert ainsi de l’argent du contribuable pour réduire sa liberté d’expression, ce qui est plutôt fort de café. La LICRA par exemple reçoit des subventions colossales chaque année, en provenance du gouvernement et des collectivités locales. Voici un petit aperçu de ce qu’on peut trouver uniquement sur Internet :
- 90 000€ en 2005 & 90 000 € en 2006 par le 1er Ministre
- 46 000€ en 2008 par la ville de Paris
- 10 000€ en 2006 par la ville de Lyon
- 10 000€ en 2007 par le Conseil Général du Rhône
- 4 000€ en 2005 par la Région Alsace
- 3 000€ en 2008 par la ville de Besançon
- 2000€ en 2008 par le CG des Bouches-du-Rhône
- 1 000€ en 2006 par la ville de Dunkerke 
- 1 000€ en 2009 par la ville de Périgueux
- 850€ en 2007 par la ville de Vanves
- 800€ en 2008 par le CG 74
- 600€ en 2005 par le Conseil Général du 37
- 500€ en 2007 par la ville d’Anthony
- 500€ en 2006 par le département du Gers
- 460€ de prestations et 743€ de prestations en 2008 par la ville de Dijon
- 430€ en 2008 par la ville de Meudon
- 222€ en 2005 par la ville de Cenon
- 180€ en 2008 par la ville de Pessac
- 100€ en 2008 par la ville de Thonon

Cette liste, qui n’est ni exhaustive ni représentative des sommes que touche la LICRA chaque année, donne une bonne idée de l’implication de l’Etat dans le fonctionnement de ce genre d’associations, sachant qu’il en va à peu près de même pour SOS-Racisme, le MRAP, la LDH et bien d’autres…

Peut-on accepter plus longtemps que chaque citoyen paie des sommes folles, surtout en ces temps de crise, sommes qui pourraient être allouées à la défense des libertés, et qui sont pourtant utilisées à la restriction de celles-ci ?

Si ces associations répondaient réellement à un engouement populaire, elles se financeraient à 99% sur dons et adhésions, et sur 1% seulement de subventions, mais aujourd’hui c’est exactement l’inverse. L’Etat a donc créé et entretenu artificiellement des structures “Frankenstein” devenues si puissantes qu’elles se retournent parfois contre leur créateur. Le MRAP par exemple n’a pas hésité à attaquer Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, pour une phrase jugée scandaleuse.

Si certaines associations antiracistes ne sont pas subventionnées par l’Etat, elles n’en font pas moins un travail de sape de la liberté d’expression par la même judiciarisation du débat. C’est le cas de l’AGRIF (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne), association proche du Front National dirigée par Bernard Antony, qui vient de fêter ses 25 ans.

Voici par exemple ce que déclare Bernard Antony dans Minute  : « Je suis pour ma part très partisan de la défense de la liberté d’expression dans tous les ordres de la pensée. Mais l’injure, la diffamation ou l’appel au meurtre n’en relèvent pas. Ne confondez pas la liberté d’expression avec la liberté d’excrétion ou d’excrémentation. Les caricatures ou les textes de « Charlie Hebdo » que nous poursuivons sont des incitations à la haine ; cela sort du champ de la liberté d’expression. Ce que nous n’acceptons pas, c’est l’appel à la haine. Ce à quoi nous nous opposons, c’est à la liberté d’agression. »

Il n’y a aucune distinction entre cette déclaration et celle que font régulièrement les dirigeants de SOS-Racisme, la LICRA ou le MRAP. Seule la cible change, puisque l’AGRIF poursuit les anti-français, et les anti-chrétiens, voire les anti-blancs. Mais le résultat est le même : le rétrécissement du débat public et l’augmentation de la censure et de l’autocensure. Certes, cette association ne vit que de dons et d’adhésions. C’est son seul avantage sur les autres associations dites antiracistes, dont l’action fait d’ailleurs monter le racisme plus qu’elles ne le font baisser, comme le démontrent ces 30 dernières années.

D’ailleurs, Eric Zemmour lui-même n’est pas blanc comme neige dans cette affaire. Il a en effet intenté des procès contre des gens dont il estimait qu’ils l’avaient diffamé ou pire. C’est le cas du rappeur Youssoupha, qui a écrit dans un de ses raps la chose suivante : « “A force de juger nos gueules, les gens le savent qu’à la télé souvent les chroniqueurs diabolisent les banlieusards, chaque fois que ça pète on dit qu’c’est nous, j’mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Eric Zemmour“. »

Zemmour invoque la menace de mort, or il y a toutes les chances que le tribunal relaxe Youssoupha, puisque cette phrase peut aussi être comprise comme un appel à la censure d’Eric Zemmour, ce que la loi n’interdit pas jusqu’à présent.

Autre exemple, Zemmour estime être victime d’un montage malintentionné du réalisateur d’un film sur le féminisme, et exige le retrait de ce film ! Libération et l’AFP nous apprenaient ainsi en décembre 2009 qu’Eric Zemmour « a envoyé au producteur de cinéma Elzévir Films « une sommation d’huissier exigeant la cessation d’exploitation immédiate » du documentaire ». Contacté, Eric Zemmour répond : « Une preuve de plus de la désinformation de l’AFP. Je n’ai jamais demandé le retrait de ce documentaire. »

Contacté également, le producteur Patrick Jean répond : « nous avons bien reçu une lettre (pas une sommation) de Eric Zemmour via huissier exigeant que l’on retire son image du film. Cela revient à un retrait du film des salles car il est impossible de retirer 40 copies neuves sur une telle demande. Nous n’avons rien répondu à M. Zemmour et avons attendu la sommation et le procès qui aurait pu suivre, nous attendons toujours… Nous n’avons pas douté une seconde qu’il ne ferait rien, outre la gesticulation médiatique. En effet, nous avions acheté les droits d’une archive de la TSR où M. Zemmour répond à un journaliste, aucun besoin de lui demander son autorisation qu’il avait déjà donnée à la TSR. Nous ne le faisions pas mentir en “déformant” ses propos, il suffit de lire son livre ou d’écouter le reste de l’émission pour s’en rendre compte. J’aurais adoré me retrouver face à lui devant un tribunal mais il n’en a pas eu le courage. »

Il convient de noter deux choses pour conclure :
- d’une part les procès intentés par Eric Zemmour n’auront fait qu’apporter une publicité inespérée et à Youssoupha (totalement inconnu avant, et qui a eu droit à une page entière dans le Monde suite à l’affaire) et au documentaire La domination masculine ;
- d’autre part Eric Zemmour ferait mieux de prendre exemple sur Alain Finkielkraut, une de ses références, qu’il a cité au début de son roman Petit frère, mais qui n’a quant à lui jamais intenté de procès à personne, alors qu’il a été traîné devant les tribunaux bien plus de fois qu’Eric Zemmour.

Cela dit Eric Zemmour est en train de refaire son retard, puisqu’il est simultanément attaqué dans son affaire par SOS-Racisme, le MRAP, le Club Avérroès et le CRAN. La LICRA avait temporairement retiré sa plainte, mais son président avait fait comprendre qu’elle se laissait la possibilité de revenir sur sa décision, et c’est ce qu’elle a fait le 17 avril. Bref, comme le chante Didier Bourdon, l’ancien Inconnu dont les sketches seraient souvent impossibles à faire aujourd’hui, on peut plus rien dire !


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5 réactions à cet article    


  • jondegre jondegre 5 juillet 2011 11:13

    Article très intéressant,

    nous avons donc d’un côté, l’état (qui finance les politiques) qui vend du racisme à tour de bras (choc des civilisations, immigration, insecurité...) et de l’autre côté létat qui finance les associations anti-racistes.

    C’est une affaire très rentable le temps de cerveau « racisme/anti-racisme »....


    • docdory docdory 5 juillet 2011 16:18

      @ Enquête & débats

      Excellente analyse.
      Il faudrait une libéralisation importante de la liberté d’expression dans notre pays :
      - le délit d’injures devrait disparaître de la législation : si l’ensemble des injures verbales ou écrites, publiques ou privées, proférées chaque jour en France devaient être poursuivies devant les tribunaux, il y aurait besoin d’autant de magistrats que de citoyens français.
      Le simple concept de délit d’injures est donc une absurdité en soi. Par ailleurs, le fait de punir plus sévèrement les injures à caractère raciste, homophobe ou destinées à tout autre minorité contrevient au principe fondamental que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Certaines victimes d’injures , pour peu qu’elles appartiennent à des « minorités » sont objectivement mieux protégées que le citoyen lambda, ce qui paraît anticonstitutionnel.
      - le délit d’incitation à la haine, dont la définition est trop vague, devrait être remplacé par un délit beaucoup plus restrictif d’appel public au meurtre ou à la violence physique contre les personnes ( l’appel à la violence morale est un concept bien trop imprécis pour pouvoir être judiciarisé ). Là encore, en raison de l’égalité des citoyens devant la loi, aucune catégorie particulière de victimes d’incitation au meurtre ou à la violence ne saurait être davantage protégée que les autres.
      Ces deux modifications éviteraient la plupart des procès en délit d’opinion qui pululent actuellement.
      - les lois limitant la liberté d’expression type lois Gayssot etc... devraient être abolies, car elles occasionnent bien plus de problème qu’elles n’en résolvent
      Par ailleurs, la diffamation devrait voir son champ d’application strictement limitée et ne devrait concerner exclusivement que les personnes privées et non les personnes morales.
       
      Enfin, il faut en finir avec le financement public des associations quelles qu’elles soient. A l’article 2 de la loi de 1905 « la République ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne aucun culte, doit s’ajouter un autre principe républicain de base : » la République ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne aucune association " .
      En effet, subventionner une association, c’est exiger du citoyen contribuable qu’il devienne cotisant obligatoire d’une association à la raison sociale de laquelle il peut très bien être en désaccord. C’est donc inadmissible.

      • Deneb Deneb 5 juillet 2011 18:27

        Tout à fait d’accord avec vous, doc. Liberté totale d’expression , je rajouterais qu’il faille tout de même sanctionner sévèrement les passages à l’acte. Tant que ça reste des paroles, il n’y a pas d’atteinte à l’intégrité physique. De plus, à une insulte, on peut à la rigeur répondre par une autre insulte, ça fait de la poésie populaire qui fait parfois rire son entourage. Les mots suscitent peut-être la violence, mais en sont aussi l’exutoire. Ils ne sont pas irréversibles. Les actes, oui.


      • docdory docdory 5 juillet 2011 23:27

        @ Deneb

        J’ai entendu dire qu’aux USA, les incitations à la violence et au meurtre ne sont pas réprimées, en raison du premier amendement. Par contre, si l’une de ces incitations est suivie d’effet, l’auteur de l’incitation en question est inculpé de complicité de meurtre ou de violences s’il est prouvé que le meurtrier ou l’auteur des violences les a commises en raison de la lecture du texte incitant à la violence.

      • Deneb Deneb 6 juillet 2011 05:43

        Merci, Doc. La thématique est traitée dans l’excellent film « The Fisher King » de l’immortel Terry Gilliam avec Jeff Bridges. Dans une théocratie chrétienne il est normal que le Verbe (Dieu est Verbe - l’évangile selon St. Jean) aie du poids. Plutôt que s’acharner sur les arrogances, il faut à mon sens éduquer les gens à séparer le réel du virtuel. Avec le progrès, le virtuel se confondra de plus en plus, il ressemblera de plus en plus à la réalité - c’est d’ailleurs son but - un monde parallèle, une simulation, une modélisation de la réalité afin de jouir d’une liberté impossible dans un monde réel. Aujourd’hui il est encore facile à apprendre aux enfants de distinguer entre la fiction et le monde réel, ne pas faire la différence à l’âge de 7 ans est une pathologie mentale. Alain Delon a beau y chercher une excuse pour son fils adolescent, mais ses arguments de « papa flic et voyou » ne font aujourd’hui pas le poids. Une liberté totale d’expression suppose donc une éducation sur la limite (de plus en plus floue, d’ailleurs) entre virtuel et réel. Mais là se pose un problème de religion, qui, elle, pousserait plutôt à la confusion - la réalité, c’est Dieu, comme ils disent. Et les délits liés à cette confusion, la religion y porte sa part de responsabilité.

        En somme, la liberté d’expression n’est viable que dans une société laïque qui a relégué la religion dans les sphères strictement privés. Toute tentative de ramener la religion à se mêler de la vie publique est donc condamnable, même criminelle, lorsqu’il s’agit d’une personne détenant le pouvoir.

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