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Accueil du site > Actualités > Société > Procès Colonna : explication de texte

Procès Colonna : explication de texte

Cette troisième journée à la cour d'assise spéciale n'a pas un goût de déjà vu. Je ne reviendrais pas véritablement sur le "changement" d'Yvan Colonna pour deux raisons. La première, c'est que les journalistes des divers quotidiens qui couvrent le procès n'ont pas arrêté d'évoquer cet aspect. La deuxième est que je ne pense pas qu'il y ait un changement d'Yvan Colonna, mais plutôt une adaptation à des conditions différentes des deux précédents procès. C'est le procès de la dernière chance, et Yvan Colonna le sait. Le premier procès en appel méritait la rupture. Celui-là non. En tous cas pas encore, et, je l'espère, ne la méritera jamais.

Par contre, si l'on a évoqué la "stratégie" d'Yvan Colonna et de ses avocats, je ne crois pas qu'on ait évoqué la tactique des avocats des parties civiles. Pourtant, en cette troisième journée d'audience, on a vu une tactique qui m'a semblé assez efficace quoique sans gloire. Il s'agit tout simplement de toujours remettre en question les réponses du prévenu. On pose une question, le prévenu répond, l'avocat considère que la réponse ne vaut rien, et repose la question. Technique très simple pour pousser à bout l'homme, qui dans son box, après avoir donné 3 fois la même réponse, s'emportera sûrement.

C'est ce qui s'est passé avec Me Lemaire, l'avocat de la famille Erignac, qui a su mettre Yvan Colonna hors de ses gonds (quoique pas tant que ça).

Petit retour en arrière. Le Président Stephan demande à Yvan Colonna s'il a fait partie du groupe des anonymes. Colonna répond non. Le Président lui demande s'il connaissait son existence. Yvan Colonna (et c'est une première) répond "oui, j'ai su des choses à un moment donné". Puis il recadre un peu ses propos et explique qu'une personne lui a dit une fois certaines choses à ce propos. Le Président lui demande quoi. Et Yvan répond : "A ce stade des débats, je préfère ne pas répondre. Je préfère que cette personne (un membre du commando, tout le monde l'aura compris) dise elle-même ce qui s'est passé, et explique aussi pourquoi elle m'a mis en cause. Si jamais elle ne le dit pas, je vous jure que je le dirai moi-même. Mais je préfère que cela vienne d'elle." (Les membres du commando sont censés venir témoigner à la barre fin mai.)

Le Président tente de comprendre, Colonna s'explique : il sait que s'il le dit lui-même, on ne le croira pas. Comme on ne le croit pas depuis 13 ans. Il préfère que le témoin vienne, et s'il le faut il le questionnera lui-même pour lui faire cracher le morceau. Yvan lui-même n'a pas encore compris totalement pourquoi certains membres du commando l'ont mis en cause avant de se rétracter.

Il n'a pas vraiment tort, Colonna. On imagine bien que s'il annoncait une quelconque version nouvelle de l'incident, Maître Lemaire, ou Maître Chabert, l'accuserait encore de mentir, d'inventer pour "ne pas assumer ses responsabilités". Pour tout dire, c'est couru d'avance, c'est ce qu'ils feraient, c'est ce qu'ils ont toujours fait, dans un système bien rodé ou si l'accusé n'avoue pas sa culpabilité, c'est qu'il fuit ses responsabilités. Sauf qu'un accusé n'est pas forcément coupable... mais ça les avocats de la partie civile ne veulent pas en entendre parler. Nous y reviendrons plus tard.

La réponse d'Yvan Colonna a le mérite d'être claire. Mais en face, on fait semblant de ne pas comprendre. Et à tour de rôle, les avocats des parties civiles reposeront la même question à Colonna. Pourquoi ne veut-il pas répondre maintenant ? Pourquoi attendre plus tard ? Colonna fera à chaque fois la même réponse. En vain, personne ne l'accepte.

Jusqu'à M. Lemaire, qui insiste et reproche à Colonna de savoir les choses et de ne pas les dire. Et là Yvan Colonna s'emporte : "Non Monsieur Lemaire, je ne sais pas les choses, je ne sais pas pourquoi ils m'ont mis en cause, et j'attends qu'ils disent la vérité !". Le tout d'une voix qui fait trembler la salle, et laisse finalement un silence de plomb sceller ces mots pendant quelques instants. Lemaire balbutiera : "c'est du charabia"... Pourtant non, c'est clair. Mais il faut pouvoir accepter les réponses simples.

Alors une question m'a parfois tarabiscoté... Pourquoi ces avocats, qui sont certainement des hommes de bien, ont-ils une telle certitude (en tous cas pour Lemaire, je le pense) de la culpabilité de Colonna. Pour des aveux rétractés des membres du commando ? Impossible, pas un avocat qui se respecte n'accordera plus d'importance que ce qu'il faut à des aveux recueillis hors de la présence d'un avocat dans des gardes à vue sous pression, dont on sait qu'elles ont mené à tant d'abus qu'elles sont aujourd'hui illégales.

A part ces aveux ? Rien que des éléments à décharge depuis 2003. Eléments tellement nombreux et connus que je ne reviendrait pas dessus (témoins oculaires déclarant que ce n'était pas Yvan, expert balistique déclarant la même chose, absence absolue de preuves matérielles, nombreux éléments prouvant qu'il n'était pas à l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella, etc.)

La personnalité du prévenu ? Non je n'y crois pas. Sans préjugés, on ne peut pas déduire de sa personnalité qu'il est le coupable. 

Alors je pense, je crois, j'imagine, que quelqu'un a du leur souffler que c'était lui. Quelqu'un en qui ils ont suffisamment confiance pour qu'ils n'aient plus à penser, plus à douter. Est-ce le même qui l'a soufflé à Madame Erignac ? Qui est-il ce quelqu'un ? Et qu'y gagne-t-il ? Ne pensez pas qu'on n'aura jamais la réponse à cette question. Les coups de théâtre, ça existe, et pas qu'au théâtre.

Quoi qu'il en soit, on ne sait pas de quoi la suite du procès sera faite. Mais imaginons un instant le jour où l'un des membres du commando passera à la barre, qu'il déclare, de lui-même ou poussé dans ses retranchements par Yvan Colonna, qu'un soir, il a vu Yvan, lui a parlé de son projet, même vaguement, invitant Yvan à se joindre au groupe des anonymes, et que Yvan a refusé, violemment et sans compromis ? Et si on apprenait qu'il y avait un peu de vengeance dans les dénonciations des membres du commando ? Ou juste que le fait de dénoncer Yvan, sachant qu'il était hors du coup, était une manière de gagner du temps, en se disant "de toutes façons il sera innocenté plus tard" ? 

Les parties civiles seront-elles prêtes à entendre ça ? Ou continueront-elles à refuser l'évidence ?

Si Yvan n'est pas coupable, alors il y a un grand vide à la place du tireur, et parfois, il est trop dur pour certains d'accepter qu'il y puisse exister une telle absence. L'espace fait peur, et Yvan Colonna coupable les a peut-être trop longtemps sauvé de la peur du vide pour qu'ils puissent revenir en arrière.

Une chose est sûre, le préjugé est tenace, mais la vérité, lorsqu'elle est dite, l'emporte.


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10 réactions à cet article    


  • Ph.Antonetti 5 mai 2011 11:03

    Roseau nous avait habitué lors des précédents procès à des analyses pertinentes et argumentées. Ce nouvel article pointe du doigt ce que beaucoup considèrent comme un mystère : l’acharnement de certains avocats (Lemaire et Chabert) à refuser une vérité autre que celle issue d’une enquête chaotique, d’une instruction plus qu’orientée et de procès indignes d’un état de droit. On pourra revenir sur tous ces points sans difficultés, au moyen de faits précis, incontestables et connus de tous ceux qui ont pris la peine de s’intéresser à cette affaire.


    • Marie-ange Marie 5 mai 2011 11:50

      Super article !

      Effectivement, taiseux ou volubile Yvan Colonna ne sera jamais présumé innocent : il se tait :
      on le déclare buté, obtus, on interprète ses silences comme un aveu de culpabilité ;
      Et s’il s’exprime, ses paroles ne sont que mensonges...
      Kafkaien !!! 


        • pastori 5 mai 2011 13:33

          j’ai lu des commentaires à un article du figaro, ou s’expriment en masse les tenants de

           « l’ordre » qui aiment avoir un coupable à lyncher en toutes circonstances. pourtant sur youtbe circule un e vidéo ou on voit Stéphane Durand-soufflant, chroniqueur judiciaire du Figaro qui prononce ces mots : « il y a quelque chose de pourri dans ce procès ! », 

          retenons quelques éléments simples :

          - la douleur d’une veuve n’implique pas qu’un coupable quel qu’il soit, même faux, soit là pour l’apaiser. ce serait le meilleur moyen au contraire pour qu’elle ne s’apaise jamais si on peut douter qu’un innocent est crucifié.

          -qu’un avocat est payé pour prendre le parti de son client. la passion et l’arrogance et l’emphase devant la presse n’est pas indispensable

          -que les aveux ont été obtenus au cours de gardes à vue très particulières.

          -qu’un« corse digne de ce nom ne dénonce pas faussement... » pourquoi n’y aurait-ils que des corse « dignes » alors qu’il y a de tout dans toutes les communautés ? les corses auraient-ils le devoir d’être parfaits, et eux seuls ?

          -un innocent ne prend pas la fuite et ne se cache pas. quand on connait le climat qui régnait à l’époque, l’acharnement des politiques et une police en quête de résultats à tout prix,, quand on sait, pour des raisons qui ne seront jamais connues, qu’on est coupable d’office aux yeux du pouvoir, on se dit, même innocent qu’il vaut peut-être mieux se cacher.

          -un présumé innocent s’appelle par son nom. « Berger de Cargèse » prend une tonalité insultante.

          -le droit français dit que ce n’est pas à l’accusé d’apporter la preuve de son innocence mais à l’accusation de prouver qu’il est coupable.

          -que ceux qui vont affirmer ici leur conviction de culpabilité en apportent immédiatement la preuve.

          -accepter l’arbitraire et l’injustice pour un autre expose à le subir un jour soi-même.

          enfin, il faut se garder d’avoir, comme vont le faire ici nombre de commentateurs, des convictions. les juges n’ont pu s’en convaincre, alors qu’ils ont un dossier de 15 mètres entre les mains, tellement il y a l’intérieur des invraisemblances et le reflet d’une enquête très « curieuse ».

          pour ma part, je ne sait si Mr Yvan Colonna est innocent ou coupable. je n’ai pas accès au dossier.
          vu les péripétie et les anomalies de l’enquêtes (c’est peu dire), je dis qu’un doute (qui désormais ne peut être levé) subsiste, et à ce titre, la libération d’un peut-être innocent est inévitable comme le veut le droit Français.

          à moins que les Corses, par leur comportement au service de la nation française au fil des siècles, n’en aient perdu le bénéfice, et eux seuls. 

          lire « anatomie d’un procès truqué » ouvrage d’un juriste non corse, le professeur Vincent Lecoq, édition Max Millot.




          • vivi vivi 5 mai 2011 15:09

            Et Monsieur Vinolas ? est ce qu’il sera écouté cette fois-ci ? ou bien va-t-on le démolir et discréditer ses propos ?


            • subissu subissu 5 mai 2011 19:24

              Merci pour cet article qui met en évidence l’ état d’ esprit des accusateurs d’ Yvan Colonna.

              Chacun aura compris que l’ enjeu d’ une telle affaire dépasse très largement le droit ordinaire d’ un citoyen, ce qui laisse présager un désastre judiciaire sur fond de vengeance.
              Yvan Colonna a compris cela très tôt, notamment quand son portrait fit la Une d’ un grand quotidien national qui lançait là une chasse à l’ homme sans commune mesure. Depuis ce jour, les accusations ce sont multipliées d’ une façon exponentielle, et relayées par de nombreux journalistes et hommes politiques, jusque au plus haut niveau...
              Le problème pour les juges d’ Yvan Colonna réside dans le fait que l’ application strict du droit dans cette affaire conduit immanquablement a un désaveu cinglant de tout l’ appareil judiciaire, de l’ enquête à l’ instruction en passant par les procès (même si pour deux de ces derniers le désaveu a déjà eu lieu).



              • pastori 5 mai 2011 21:16

                subissu


                si cela est le problème des juges, que pèse la vie d’un simple particulier, « berger » de surcroît et sans nom à particule, face à l’honneur de «  tout l’ appareil judiciaire, de l’ enquête à l’ instruction en passant par les procès ». ?

                la question qu’il faut se poser, c’est pourquoi la majorité des chroniqueurs judiciaires des grands journaux , si prompts à sauter sut tout ce qui bouge, sont restés si silencieux sur les nombreuses anomalies de l’enquête, à part  Stéphane Durand-soufflant, chroniqueur judiciaire du Figaro qui prononce ces mots : « il y a quelque chose de pourri dans ce procès ! »

                mais les autres , motus !
                pourquoi ?
                 

                • Ph.Antonetti 6 mai 2011 13:54

                  @pastori, effectivement vous posez une excellente question à laquelle je suis bien incapable de répondre, mais un reporter aujourd’hui disparu disait que outre le réflexe corporatiste des magistrats, existe aussi une connivence entre certains journalistes et les magistrats, voire la police. Un autre élément de réponse réside aussi, peut-être, dans la surenchère entre pouvoir de droite et médias de gauche sur la dérive sécuritaire. Yvan Colonna est dans ce cas une cible bien aisée. Bref, la plupart des professionnels de l’information semblent s’informer eux-même de façon très partielle, voire partiale.


                • jeandu03 6 mai 2011 16:27

                  De toute façon on ne me croira pas, Colonna n’était même pas présent sur les lieux de se drame.


                  • subissu subissu 6 mai 2011 18:56

                    pastori,

                    Vous savez sans doute que le traitement « spécial » qui est alloué aux militants indépendantistes corses est très éloigné du droit ordinaire, et pour répondre à votre première question, le sort d’ Yvan Colonna en l’ occurrence ne pèse pas bien lourd.
                    Pour ce qui est du quasi mutisme des médias nationaux, vous savez sans doute également que pour la plus part d’ entre eux le soucis de faire réellement leur travail se trouve trop souvent en opposition de leurs intérêts personnels...ajoutez à cela un « patriotisme » opportun, et nous voilà tous propulsés dans une société sans éthique et sans morale, toujours plus loin de la vérité.

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