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Accueil du site > Actualités > Société > Projet d’espoir ou le cercle carré

Projet d’espoir ou le cercle carré

Continuons mon petit jeu en guise de prélude. Ce serait une erreur de croire que des soutiens prestigieux et vindicatifs puissent tenir lieu d’argumentation alors qu’on attend des candidats qu’elle soit profonde et sans démagogie. Pour voter en faveur de Nicolas Sarkozy, Simone Veil est-elle contrainte d’être si méprisante à l’égard de François Bayrou et de son entourage ? Etonnant. Amusant, en revanche, comme Jean-Louis Borloo s’amuse à attiser pour rien la curiosité du citoyen alors que celui-ci est au fait depuis longtemps : il sait que le ministre va donner sa voix à Nicolas Sarkozy. Je me demande parfois si on nous prend pour des demeurés que n’importe quelle manoeuvre pourrait égarer ou rallier.
Ce matin, j’ai lu dans une dépêche sur lemonde.fr que dans son nouveau livre "Projet d’espoir", François Bayrou se déclare opposé à la baisse de la majorité pénale, prône la rapidité des sanctions, préfère les travaux d’intérêt général à la prison et souhaite donner un statut particulier au garde des Sceaux qui serait investi par le Parlement "afin qu’il échappe aux préférences partisanes". C’est, résumé rapidement, son programme en matière de justice. Tout de même, j’ai désiré en avoir l’esprit net et j’ai fini par trouver ce livre qui venait d’être distribué.
Laissons le très court chapitre sur la sécurité qui ne traite que des jeunes mineurs et des banlieues. Venons-en à celui consacré à la justice. Il est à peine plus dense.
Avant d’aborder le fond, une anecdote. Il y a quelques mois, j’avais écrit à François Bayrou pour dénoncer la position qu’il avait prise en faveur de Cesare Battisti, sans doute poussé par Fred Vargas qui est, je l’ai su après, l’une de ses amies. Il m’avait laissé un message téléphonique, se disant outragé par le ton de mon courrier et proposant une rencontre. Elle ne s’est évidemment jamais faite. Longtemps, je n’ai pas été insensible au climat intellectuel du centrisme même si sa possibilité de traduction politique autonome me semblait peu plausible. Dans les années 90 j’avais participé à des cénacles d’experts, étant acquis que dans les structures partisanes les techniciens, même pertinents, n’ont aucun poids par rapport aux politiques, même stupides. Je me souviens alors avoir proposé un nouveau statut du garde des Sceaux. Selon moi, il convenait de le sortir du gouvernement pour lui assigner un rôle plus neutre ou de l’y laisser mais en lui imposant une impartialité rassurante pour la justice. J’évoque cet épisode ancien parce que j’ai retrouvé ce thème plus développé dans les considérations judiciaires de François Bayrou.
Ce qui me semblait alors une idée à exploiter a perdu son charme aujourd’hui, même si on l’enrobe d’un aval parlementaire. Mieux vaut rester et penser "simple" en conservant au ministère de la Justice sa structure actuelle mais en réfléchissant sur la nécessité ou non de maintenir un lien politique entre celui-ci et l’univers judiciaire. Pour ma part, je suis partisan de demeurer avec ce que la pratique a su créer : un garde des Sceaux ne se mêlant plus de la gestion des affaires particulières mais édictant des orientations générales pour favoriser rigueur et cohérence sur l’ensemble du territoire. Par ailleurs, je ne crois pas qu’un Procureur Général de la Nation, fonction suggérée par Nicolas Sarkozy, constituerait un facteur d’unité en l’état actuel du monde judiciaire qui bout d’impatience, d’antagonismes et de controverses. Où irait-on le chercher ? Quelle personnalité serait assez forte pour s’imposer et être unanimement respectée ?
Surtout, seul un ministre de la Justice conscient de ses droits et devoirs, ne s’effaçant pas pour complaire à la magistrature mais soucieux de s’affirmer sans surenchère d’aucune sorte, sera à même de donner aux professionnels de la justice une légitimité et une protection indiscutables.
Pour le reste, force est d’admettre qu’en dehors de généralités vagues et joliment démocratiques sur le rôle de la justice dans notre pays, François Bayrou tombe dans un panneau qui fait toujours bien : celui de la prétendue dépendance du judiciaire par rapport au politique. Alors que l’analyse devrait être plus fine. Ce n’est pas parce qu’elle est dépendante que la justice fonctionne mal. C’est d’une certaine manière parce qu’elle ne l’est pas assez que l’institution connaît des défaillances et des dysfonctionnements. En effet, à force de se camper dans une autarcie qui la prive du regard politique et de celui de la société civile, la justice est indépendante, certes, mais se délite. Ce concept d’indépendance, si cher à une magistrature éprise d’auto-gouvernement, mériterait d’être remplacé par celui de responsabilité.
Encore quelques broutilles comme la nomination des procureurs généraux par le ministre après avis conforme du conseil supérieur de la Magistrature. Pourquoi pas, même si on peut regretter cette volonté d’exclure le politique du seul champ qui lui restait et qui pouvait s’opposer victorieusement au risque de corporatisme ? Les procureurs généraux n’auront plus droit au Conseil des ministres mais au CSM. Les intelligents non complaisants gagneront-ils au change ?
Enfin, il était normal qu’on y vienne. C’est un passage obligé. Il faut faire pleurer, manifester du coeur et de la sensibilité. On s’apitoie sur les prisons en donnant de cet univers une vision hémiplégique : on plaint les condamnés mais on oublie les infractions, on fait dans l’humanisme mais on met entre parenthèses les victimes. La démagogie, c’est ne pas être capable, même dans un chapitre d’orientations générales et généreuses, d’appréhender la plénitude du problème, l’ensemble de la réalité.
Difficile de combattre avec vigueur et conviction des mesures à la fois vagues et médiocrement incarnées dont on ne sait même pas quelle philosophie va les inspirer. Ma déception est vive, surtout sur ce plan. On aurait pu attendre la mise en lumière d’une philosophie originale tenant les deux bouts de la chaîne judiciaire : ce qu’on doit à la justice, ce qu’elle doit aux citoyens ; la compréhension mais la rigueur ; la sévérité mais l’équité ; le débat dans la contradiction authentiquement assurée ; une indépendance mais avec un contrôle professionnel approfondi ; la liberté des pratiques mais avec une nouvelle responsabilité comme contrepartie ; des moyens financiers, matériels et humains mais avec une obligation d’efficacité et de rapidité, la mise en oeuvre d’un service public digne de ce nom ; des prisons décentes mais dont on ne dénierait pas le caractère irremplaçable pour une multitude de condamnés ; un humanisme mais vigoureux, une morale mais opérationnelle et active. De l’âme, de l’intelligence et, avant tout, le citoyen au centre de la politique judiciaire. Rendre la justice plus estimée, ce serait une belle ambition pour des politiques.
Mais projet d’espoir  ? Comme un cercle carré. Un zeste d’apparent réalisme avec le projet, un fragment d’utopie avec l’espoir. Le projet corrige ce que l’espoir a de joliment flou. L’espoir met du rêve dans la substance superficielle du projet. On gagne sur les deux tableaux. On spécule sur le vaguement précis et le vraiment vague.
Cela ne fera pas une politique de la justice. On n’est plus si loin du 22 avril. L’imagination presse.


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7 réactions à cet article    


  • Fred Vargas (---.---.49.55) 10 mars 2007 03:04

    Lu votre article avec intérêt. Je rectifie quant à la position de François Bayrou sur Cesare Battisti. Il n’a pas été « poussé par moi » ! Croyez bien que je n’ai pas ce pouvoir... ni Bayrou cette influençabilité ! Simplement, ayant pris le temps et le soin -contrairement à bien d’autres- de lire le dossier, il a eu l’honnêteté et le courage -contrairement à d’autres, là encore- de rappeler la position basique du droit français, vieille déjà de plusieurs siècles : Nul ne peut être emprisonné (a fortiori à perpétuité) sans qu’il ait pu comparaître en personne à son procès et s’expliquer devant ses juges. Ce qui n’est pas le cas de Battisti. A ceci se résume l’« Affaire », hors propagande, et c’est tout ce que demande Battisti lui-même : un procès. Bayrou a su le dire et, pour cela entre autres, il a droit à mon absolu respect, car le contexte d’alors ne rendait pas cette prise de position « populaire », n’est-ce pas ? Moi, qui n’ai jamais défendu la lutte armée, de quelque bord qu’elle soit, croyez-le bien, je suis à votre disposition pour vous rencontrer ! Bien à vous, Fred Vargas


    • philippe (---.---.76.124) 10 mars 2007 09:33

      Merci, madame, pour votre commentaire.Je ne suis pas convaincu par votre argumentation. D’une part, je crains que la position de FB soit moins la conséquence d’une appréciation lucide que le reflet d’une position qu’il convenait d’avoir au regard de la disproportion des forces politiques et médiatiques concernant CB.En gros, celui-ci avait tout quand les tenants de la thèse adverse avaient peu.L’attitude de CB par ailleurs n’a pas manqué de vous gêner et pourtant avec une influence largement acceptée et diffusée vous soutenez contre vents et marées sa cause.Sa double fuite n’est pas faite pour me rassurer sur la fiabilité de ses protestations d’innocence.Enfin, le discours des autorités italiennes d’aujourd’hui, au moins deux livres me persuadent que CB appartient à cette catégorie de faux réprouvés et de vrais coupables qu’affectionne la France intellectuelle et chic. Loin de moi l’envie de moquer votre combat.Modestement, tout seul dans mon blog, j’essaie d’opposer à cette immense marée les charges, les fuites, la mauvaise foi.Un clin d’oeil pour finir.Comme grâce à vous nous avons établi un lien, je vais me mettre à lire vos livres qui m’a-t-on dit sont remarquables.


    • Jean-Dominique Reffait Jean-Dominique Reffait 12 mars 2007 10:50

      Philippe, sur ce sujet nous avons beaucoup échangé sur votre blog. Admettez simplement que si la justice italienne s’engageait à faire un nouveau procès à Battisti, dans le contexte de 2007 et non celui des années de plomb, nous serions nombreux - et Fred vargas aussi je pense - à pouvoir mieux apprécier l’attitude de Battisti. Il n’est pas illégitime qu’un homme à qui on ne laisse d’autre choix que la prison perpétuelle, s’enfuit à toute jambe. J’en ferais autant et vous aussi sans doute. S’il était assuré d’un nouveau procès et s’il ne s’y soumettait pas, je serais le premier à vous rejoindre. Quant à une rencontre entre Fred Vargas et vous, j’avoue que j’aimerais bien être une petite souris pour assister à l’échange !


    • Odin (---.---.228.167) 11 mars 2007 14:37

      Mes escuses Monsieur, sous le même pseudo j’ai contribué à vos propos : j’ai le droit de dire ...(bas de page)

      Je dois avouer les avoir interprétés plus que lus !

      « En effet, à force de se camper dans une autarcie qui la prive du regard politique et de celui de la société civile, la justice est indépendante, certes, mais se délite. Ce concept d’indépendance, si cher à une magistrature éprise d’auto-gouvernement, mériterait d’être remplacé par celui de responsabilité. »

      Cette phrase est vraie, mais bien idéaliste, ce qui prouve votre intégrité, la réalité à Boulogne sur mer, est toute autre, je donnerais ma chemise pour que la magistrature soit un auto gouvernement et ma vie pour qu’elle soit assumée en responsabilité .

      L’administration locale, en général, est plus une arme qu’un organisme d’état .

      Bien entendu, j’ai assuré la traçabilité de mes propos depuis trois ans, systématiquement à chaque infraction, recouvrant l’ensemble des juridictions du droit Français, j’ai lancé les démarches légales...

      Non pas que j’eùs rêvé en quelconque justice localement, mais dans un souci de traçabilité .

      Tout reste à la disposition de la justice Nationale.

      99,99% des personnes localement à force « d’erreurs » administratives ou d’incidents divers, abandonnent le droit à La Loi, reste les 0.01 % ...


      • Odin (---.---.228.167) 11 mars 2007 16:52

        « L’homme crie sa soif en se lamentant, à l’image du naufragé sur une ile entourée d’un océan, il a des yeux mais ne voit rien »

        Pour au moins trouver une réponse rapide, n’est-il pas envisageable d’instaurer un système de chaises tournantes ?

        Un magistrat n’exercant que par périodes de trois à cinq ans dans une région, comme tout autre fonctionnaire d’ailleurs.

        Là, à cette condition, « les petits arrangements entre amis » de longue date, les réseaux perdraient en efficacité et les citoyens gagneraient en démocratie !

        D’autant que les nuls tourneraient, et les bons aussi, ce serai ça, la vraie démocratie !

        Foncion publique = régime « spécial » , crédits, assurances, logements, retraite, cercle relationnel, le tout très « spécial » alors pourquoi pas une mobilité « spéciale » ?

        Là, pour créer des réseaux « spéciaux », et travailler de façon « spéciale », tout serait plus compliqué !

        Et, « en principe », fonctionnaire à Calais ou à Marseille, c’est les mêmes formulaires et le même travail !

        Là seraient résolues bien des « affaires », et l’exercice de la fonction publique serait homogène et indépendant !

        Les magistrats ne sont pas les seuls acteurs des problèmes de justice, parlons aussi des greffiers(res) en chef des prud’hommes, des délégués du médiateur, des organismes de « contrôle », inspection du travail, répression des fraudes, médecine du travail, etc ...

        Certaines habitudes de « droit coutumier » se perdraient rapidement .

        Le jour où tous les acteurs de la fonction publique travailleront en tant que tel, (Pour le citoyen), nous éviterons énormément de procédures aux magistrats .


        • JL (---.---.73.200) 14 mars 2007 15:04

          Je voudrais seulement rebondir à ce qui me paraît être l’introduction à un débat de spécialistes.

          Vous écrivez : «  »Etonnant. Amusant, en revanche, comme Jean-Louis Borloo s’amuse à attiser pour rien la curiosité du citoyen alors que celui-ci est au fait depuis longtemps : il sait que le ministre va donner sa voix à Nicolas Sarkozy. Je me demande parfois si on nous prend pour des demeurés que n’importe quelle manœuvre pourrait égarer ou rallier«  »

          Vous n’ignorez pas que Borloo a énoncé quatre points majeurs de son credo, parmi lesquels une référence à ce qu’il appelle l’équité républicaine.

          Vous n’ignorez pas non plus, mais ceci est une autre histoire, que l’ultra libéralisme s’achemine vers une société à deux vitesses. Un retour aux privilèges. On peut en argumenter.

          Vous n’ignorez pas enfin que Sarkozy a déclaré je cite : « Je n’aime pas l’égalité, je préfère l’équité ». Il a également dit qu’il n’aime pas la justice, bien que ce fût un lapsus, et aussi qu’il n’aime pas le mot vérité.

          Vous n’ignorez pas enfin que Borloo jouit dans les classes populaires d’une certaine aura, allez savoir pourquoi…

          Bref, il me paraît assez évident que Mr Borloo est chargé de nous vendre la proie pour l’ombre, je veux dire l’équité en lieu et place de l’égalité républicaine.

          A vous lire.


          • citoyen pauvre (---.---.164.174) 19 mars 2007 20:51

            Il faut payer pour connaitre le programme Bayrou (Picsou) en achetant son livre, quelle honte !!!

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