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Quand sonne le glas de Thémis

Lorsque Frankie contemple la Déesse de la Justice, de la Loi et de l’Équité, dont les attributs sont deux plateaux suspendus à un fléau, symbole de la « pesée des actes », tenant à la main le glaive du « jugement », représentée les yeux bandés, emblème de « l’impartialité des sentences », force lui est de constater une dérive dans l’interprétation des symboles attribués à Thémis tandis qu’elle assistait Zeus dans l’Olympe.

329196691.jpgSi, dans l’art ancien, Déesse Thémis est représentée tenant une balance avec laquelle elle pèse les arguments des parties adverses, les ornements, qui lui ont été rajoutés au fil des siècles, sont là pour frapper les esprits de l’image abstraite d’une Justice impartiale et équitable qui serait la même pour tous. Comme chacun sait : « Les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien » (Jean-Jacques Rousseau). C’était vrai il n’y a pas si longtemps, force est de constater que, de ce côté-là, rien n’a changé. Si bien que ces mêmes symboles censés nous rassurer en ce millénaire où les mots démocratie et droits de l’homme sont sur toutes les lèvres en dépit du fait qu’ils sont l’un et l’autre bafoués chaque jour, finissent par nous terroriser à l’idée d’avoir un jour à faire connaissance avec Mère Justice que nous assimilons davantage au Père Fouettard se trouvant à la tête d’une mécanique judiciaire totalement détraquée.

Avouons-le, ces derniers temps, Mère Justice pue. A l’issue de certains verdicts, un sentiment d’iniquité nous envahit ; nous serrons les poings, en proie à un sentiment mêlé de colère et d’infinie tristesse à l’idée du sort réservé à des hommes et des femmes qu’une justice affaiblie par des ingérences de tous bords, rongée par le doute, muselée, sourde et aveugle, dont les sentences ambiguës frôlent la parodie, une justice vidée de sa substance au point d’être privée de ses sens, une justice qui a oublié que l’équité réside en l’exercice du sens moral face à la souffrance humaine, a laissé tomber. 169565096.jpgForce est de constater que la démocratie et ses principes ne sortent pas grandis de certaines affaires, car chaque violation d’un droit fondamental, chaque entorse faite à la séparation des pouvoirs ébranle la démocratie, chaque principe que l’on bafoue, c’est le citoyen que l’on menace dans sa liberté, dans sa sûreté, qu’il s’agisse d’un procès anonyme ou bien d’un procès « médiatique ».

Jean-Robert Tronchin Procureur général de la République de Genève entre 1760 et 1767 ouvrait son discours sur la Justice ainsi : « L’Univers est gouverné par des Lois simples et invariables comme celui qui les a faites. Les Sociétés (civiles) fondées par les Législateurs, c’est-à-dire des hommes grands par comparaison, mais toujours extrêmement bornés, se détruisent souvent par les règles mêmes établies pour les conserver. Quand ces Législateurs auraient pu embrasser, d’une vue générale, les institutions les plus assorties au génie et à la satisfaction de leurs Peuples, comment auraient-ils pu prévoir une succession d’événements qui, changeant la fortune des États, ont rendu leurs Lois primitives souvent impuissantes et quelquefois dangereuses ? Cependant, si on examine les causes qui ont fait disparaître tant de Républiques que nous cherchons encore, on trouvera qu’elles ont moins péri par le défaut de sagesse de leurs lois que par le défaut de leur observation… »

Il convient alors de se poser la question suivante : pourquoi ne parvenons-nous pas à cette Justice idéale, idéalisée ? Est-ce en raison du mot qui, à lui tout seul, revêt une quantité de sens selon le contexte dans lequel il est employé ? Du distinguo qu’il nous faut faire entre l’idée de Justice et l’institution judiciaire ? Ou bien parce que l’homme n’est pas en quête de justice au nom de celle-ci, mais pour les avantages qu’elle procure : l’assurance de faire payer celui qui nous a lésés, la tranquillité, l’ordre social. Mais sitôt qu’il peut désobéir impunément à la loi, qu’il trouve un intérêt personnel et qu’il peut échapper aux sanctions, il le fera. C’est ainsi qu’une décision qui gêne les intérêts personnels est trouvée injuste tandis que celle qui va dans le sens de ces mêmes intérêts sera vécue comme juste.

1182958254.jpgLa justice réside dans la relation entre les hommes, de la façon dont elle doit gérer cette relation d’échange avec les moyens du droit, la manière dont elle doit peser et attribuer à chacun ce qui lui revient. Ce qui est conforme à la loi se situe dans la légalité, mais rendre justice, c’est mettre en rapport le caractère général de la loi avec la particularité de chaque cas.

Une histoire indienne raconte que deux hommes se disputaient la possession d’un tableau, chacun d’eux revendiquant le droit à la propriété. Ils furent amenés devant le roi à qui l’on demanda de trancher le différend. Le roi écouta la défense du premier, M. X. Celui-ci expliqua que ce tableau lui appartenait, mais qu’on le lui avait dérobé. Le second, M. Y, raconta qu’il avait acheté ce tableau au marché et l’avait payé très cher, arguant que son adversaire ne pouvait pas prouver qu’il avait été en sa possession auparavant. Le roi demanda alors que l’on apporte une scie pour découper le tableau. Devant eux, le roi fit le geste de se mettre à découper le tableau en deux. M. Y ne voulait pas céder et préférait voir détruire le tableau, aussi il ne dit rien. Mais M. X s’écria, « non, ne le détruisez pas, ce serait dramatique, c’est une très belle œuvre, je préfère qu’elle soit entre les mains de cet homme ». Le roi se tourna vers M. Y et lui dit qu’il n’avait pas fait preuve d’un sens de la conciliation morale, qu’il s’était juste borné à défendre son intérêt. Puis il se tourna vers M. X et lui dit : « puisque tu étais prêt à te séparer du tableau pour le préserver, tu es celui qui mérite de le garder », et le roi lui donna le tableau.

Si la justice est parfois représentée avec un bandeau sur les yeux, cela sous-entend qu’elle ne doit pas voir les justiciables, mais cette idée la rend mécanique, aussi mécanique que le symbole de la balance qu’elle tient en main. L’équité, au contraire, c’est l’image d’une Thémis qui pose sa balance et soulève son bandeau pour regarder les personnes auxquelles s’adressent les règles du droit afin de savoir s’il faut ou non abattre son glaive.

Un juriste nommé J. E. Pontalis dit : « Quand la loi est claire il faut la suivre ; quand elle est obscure, il faut en approfondir les dispositions. Si l’on manque de lois, il faut consulter l’usage ou l’équité. L’équité est le retour à la loi naturelle dans le silence, l’opposition ou l’obscurité des lois positives. »

Il s’agit donc de compléter le droit, de parer à ses lacunes ; concrètement, il s’agit de mettre en accord les exigences de la conscience morale et les exigences présentes dans le droit. Il incombe au juge, quand la règle de droit n’évolue pas, de la contourner suivant le principe de l’équité. Il s’agit donc d’humaniser le droit. L’équité est, suivant un principe d’Aristote, la justice tempérée par l’amour.

Tandis que l’Etat nous explique qu’il ne peut rien dans les domaines économiques et sociaux en raison de la mondialisation, le voici en train de rivaliser d’imagination pour légiférer, entendez par-là rafistoler année après année les dérapages malheureux d’une Justice dont «  Les balances () trébuchent ; et pourtant l’on dit raide comme la justice. La justice serait-elle ivre ? » (Alfred Jarry). 1690867531.jpgNon pas pour améliorer le système judiciaire, mais pour l’accommoder à la sauce émotion, nappée de peur dans lequel l’Etat, faisant sa tambouille, mélange insécurité, trie les bons des mauvais Français, instrumentalise les faits divers étalés en première page des journaux ou des procès d’Etat tandis que résonne à l’oreille de certains la voix de Charles Maurras  : « Qu’importe qu’il (Dreyfus) soit coupable ou innocent. L’intérêt de la nation commande qu’il soit condamné. »

Des affaires médiatiques qui dressent les Français les uns contre les autres, favorisant une justice à double vitesse, laxiste pour les puissants, sévère pour les plus faibles, un Etat qui s’approprie le droit et la justice pour les remanier de façon à nous mettre tous hors la loi et à nous voir appliquer quotidiennement le « pas vu, pas pris. »

Aussi lorsque quelqu’un s’interrogera sur la signification d’une « justice représentée les yeux bandés », il lui suffira de repenser à la déclaration du prix Nobel de littérature José Saramago à propos de la défense de José Rainha, porte-parole du Mouvement des Sans terre au Brésil : « … () on suppose que si la malheureuse est ainsi, c’est pour que nous ne puissions nous apercevoir qu’on lui a arraché les yeux… »


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7 réactions à cet article    


    • L'enfoiré L’enfoiré 17 juin 2008 13:31

      Salut Frankie,

      Cette fois, je parviens à le lire ton article. Ah, la justice, un bien gros morceau. J’y ai consacré 3 articles sur mon site intitulé "Ote ton bandeau at ajuste ta balance". Justice d’ici et d’ailleurs. Pourquoi y a-t-il une différence ? Les mêmes hommes, mais des coups de bâtons différents. Et pourtant, c’est un sujet avec lequel les gens-citoyens sont intransigeants : ils la veulent propre.

      Alors, qu’est ce qui manque à cette justice ? Oui, je l’ai dit, un peu plus de célérité. Mais en plus aussi des moyens plus efficaces pour confondre sans se tromper. Et là, c’est le vide de la bouteille à moitié pleine.

      Mon dernier article "Bons sens ne sauraient mentir" reprenait le principe par le début. Je m’y suis adonné à fond par un moyen original. "La vérité ne se donne pas, elle se cherche" était mon principe de base et cela c’est beaucoup de choses et beaucoup d’expérience des hommes pour y arriver. Au plaisir de te lire.

       

       


      • Frankie Frankie 17 juin 2008 13:52

        Ah ce petit air venant de Belgique . Mon blog s’est désincarné, vidé de toute substance (momentanée, j’espère) sous les assauts de la technologie ?... Que nous la tournions dans tous les sens cette justice tant idéalisée, est aujourd’hui davantage affaire de "buziness" que d’équité.

        J’ai une pensée pour tous ceux qui, s’y trouvant confrontés, y laissent leurs dernières illusions.


      • L'enfoiré L’enfoiré 17 juin 2008 17:33
         
         
         
         
         
        Ah ce petit air venant de Belgique .

         

        >>> Vivifiant, j’espère.  

        Mon blog s’est désincarné, vidé de toute substance (momentanée, j’espère) sous les assauts de la technologie ?...

        >>> Je décline toute responsabilité. La technologie n’en a pas le mérite, non plus. Et pourtant tu as reçu 2 étoiles en +. Même sur le Panda, les commentaires ne fusent pas toujours. Les idées et les envies de les exprimer ne courent pas les rues. 

        Que nous la tournions dans tous les sens cette justice tant idéalisée, est aujourd’hui davantage affaire de "buziness" que d’équité.

        >>> Tout à fait. Revois l’histoire et tu verras la justice n’a pas été créée pour le paysan et le manant. Si tu veux Vergès comme avocat, il faudra bourse délier. Je ne connais que lui après la lecture de ses bouquins. La Justice de Dieu, voilà le message et la technique pour te forcer à avouer.

        J’ai une pensée pour tous ceux qui, s’y trouvant confrontés, y laissent leurs dernières illusions.

        >>> Il ne faut pas rêver. Pour vivre heureux, vivons caché. C’est une devise de celui qui veut le moins problème possible.

        De l’humour belge, évidemment. Bizarre, il ne reste que les Ardennes pour s’y réfugier ...


        • Frankie Frankie 17 juin 2008 19:43

          @ l’Enfoiré : plus que vivifiant (j’avais mis un smiley hilare, il a sauté, lui aussi...)

          Il faut bien trouver une explication au "vidage" "vidange" ? de mon blog... technique est de loin la plus rassurante. C’est avéré, il ne reste que l’architecture... et des visiteurs baba devant tant de vide...

          Les Ardennes, dis-tu, hum hum, faut voir

           

          @ bodidharma : à votre corps défendant... ça me plaît beaucoup

          Plus sérieusement, je viens de faire un tour sur votre blog "Honorer la mémoire" : très instructif pour ceux qui méconnaissent le système judiciaire. Emouvante votre introduction. Il y a long à dire surtout de la part de ceux qui s’y sont colletés de près....

          Et il y a une histore belge aussi....


        • Frankie Frankie 18 juin 2008 18:47

          @Bodidharma : Merci d’avoir amené un peu d’humour sur ce billet qui, s’il est ironique, n’en demeure pas moins grave.

          La fenêtre de la muchacha est parasitée. Il semblerait que depuis lundi, les internautes naviguant avec Internet Explorer ont une image du blog assez chaotique. Ceux qui ont Firefox, en revanche, n’ont aucun problème. Que de luttes titanesques en perspective.

          Comme tout auteur, j’aime être lue mais je n’ai pas d’ego surdimensionné aussi lorsque je touche ne serait-ce qu’une personne sur un article, c’est très valorisant.

          Je vous souhaite tout le courage du monde pour votre combat, Bodidharma, du fond du coeur.


        • finael finael 18 juin 2008 11:01

          Ce qui est à mettre en cause dans notre organisation judiciaire ce n’est pas la "justice", abstraction bien pratique, mais ceux chargés de la faire respecter.

          En premier lieu :

          "la loi nous oblige à faire ce qui est dit et non ce qui est juste" (Hugo Grotius 1625)

          Mais il y a plus grave encore, pour ceux qui ont fréquenté ces lieux hantés par les "robes noires", force leur a été de constater que même la loi n’a rien à y faire. Les magistrats n’en ont cure et les avocats passent leur temps à "l’interpréter" à la sauce qui leur convient.

          Si des études de droit peuvent avoir leur utilité, en quoi apprennent-elles à juger ?

          Et la loi, règle du jeu social, ne devrait-elle pas être apprise à l’école ?

          Quant à juger, cet acte parmi les plus délicats et importants qui soient ne s’apprend certes pas en faculté. C’est une capacité rare, et qui n’est pas spécialement accordée à la noblesse de robe par quelque don divin.

          Le résultat est à la hauteur de ce qu’est notre société : inégalitaire, injuste, et souvent scandaleux. 

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