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Quelque part en France : Samuel rencontre Adem

 Quand on lui demande son prénom, il répond toujours "Samuel". Il met une sorte de point d'honneur à ne pas inviter les inconnus à l'appeler par un diminutif. Mais en même temps, la plupart des gens pour qui il est quelqu'un, famille ou amis très proches, l'appellent Sam, et c'est comme cela qu'il aime bien qu'on l'appelle. Il répond "Samuel" quand un inconnu lui demande son prénom, mais n'aime pas qu'on l'appelle ainsi. Il faut être singulièrement compliqué, et singulièrement doué pour se compliquer la vie, pour réussir à transformer un acte aussi banal et quotidien que le fait de dire son prénom à un inconnu, en quelque chose qui pose problème.

 Comme, à chaque fois qu'il rencontre des gens nouveaux, il dit au départ qu'il s'appelle Samuel, parfois certains groupes vont finir par l'appeler Sam, souvent ceux pour qui il sera le plus quelqu'un ; d'autres vont l'appeler Samy, d'une manière affectueuse et parfois un peu protectrice, un peu comme s'il était leur ours en peluche ; et d'autres continueront à l'appeler Samuel, comme quelqu'un d'un peu antipathique.

 Lors de sa reconversion professionnelle, il avait fini par être appelé Samy par les autres personnes en reconversion. Il avait rencontré une fille sympathique qui l'avait trouvé sympathique, et qui l'avait appelé ainsi, et les autres l'ont ensuite imitée. Au sein de ce groupe, il y avait toutes sortes de gens : jeune ou vieux, ancien militaire, gendarme, cadre commercial, technicien, surveillant de lycée, cuisinier ou agent d'entretien, fille ou garçon, savant ou ignorant, fort ou faible, réfléchi ou impulsif, beau ou laid, original ou conventionnel, droitier ou gauchiste, homo ou hétéro, célibataire ou père de famille. La plupart étaient quand même un peu plus marginaux ou originaux que la moyenne.

 Parmi eux, il y avait un homme d'une cinquantaine d'années qui, sur les papiers imprimés par le secrétariat, s'appelait Amar. C'est son père, originaire d'Algérie, qui l'avait enregistré à l'état civil avec ce prénom, en souvenir d'un ami cher. Mais sa mère, d'origine alsacienne, aurait voulu qu'il s'appelle Adam, parce que c'était un prénom plus proche de ceux que des Français portent depuis longtemps, tout en faisant partie de la tradition musulmane. Son père avait choisi son prénom à l'état civil, et donc sur les feuilles d'appel aux rentrées d'école et autres papiers administratifs, mais sa mère avait réussi à imposer qu'il soit couramment appelé Adam, même par son père. Sauf quand son père avait envie de faire enrager sa mère : il l'appelait alors Adem s'il cherchait à la faire un peu enrager, et Amar s'il cherchait à la faire beaucoup enrager. Ses parents se disputaient parfois un peu, mais ils s'aimaient.

 Samuel avait arrêté de s'acheter des cigarettes, mais il n'avait pas tout à fait arrêté de fumer : son don pour inventer de nouvelles manières de se compliquer la vie, s'était encore exprimé. Quand il allait en ville, il passait parfois pas mal de temps à chercher un bureau de tabac, pour s'acheter des cigarillos à l'unité. Et sur le lieu de formation, il demandait des cigarettes aux autres pendant les pauses. Pour faire passer la pilule, il alternait les gens à qui en demander, et il leur offrait de temps en temps des cafés en échange, mais la plupart s'impatientaient au bout d'un moment, sauf Adam, qui lui tendait toujours son paquet de tabac à rouler de bon cœur.

 Pendant les pauses, Adam était très bavard, et avait toujours des anecdotes à raconter sur ses voyages au Canada, en Algérie ou au Vietnam, les différents métiers qu'il avait exercés, les aventures de son beau-frère du côté de sa mère, ou les aventures de son père, qui avait été un correspondant clandestin du FLN pendant la guerre d'Algérie. Samuel l'écoutait avec une expression qu'Adam trouvait à la fois chaleureuse, et légèrement mystérieuse, un peu comme celle du Sphinx. Ce Sphinx-là n'avait pourtant rien de mystérieux qui lui passait par la tête, et il se demandait pourquoi il arrivait si fréquemment que des gens trouvent l'expression de son visage si intimidante ou énigmatique. L'hypothèse qu'il avait faite pour expliquer cela, était que les gens lui attribuaient des pensées, mais qu'en vérité ces pensées étaient bien plus leurs propres créations que les siennes : c'est quelque chose d'eux-mêmes que les autres voyaient en lui. Par exemple, les gens plus intelligents que lui, lui attribuaient très agréablement leur propre intelligence, les gens qui manquaient d'assurance, croyaient qu'il devinait leurs secrets, et Adam qui aimait la sagesse, croyait peut-être s'adresser à quelqu'un, de vingt ans son cadet, et sage pourtant.

 A cette époque, dans la tête de Samuel, c'était pourtant bien plus la tempête, qu'un jardin zen dans lequel toutes les solutions aux énigmes du monde seraient harmonieusement disposées. Il aurait voulu vivre dans une société comme la société japonaise telle qu'il se l'imaginait. Un lieu dans lequel on puisse se sentir en harmonie, qu'on puisse respirer à pleins poumons, dont on puisse s'absorber et dans lequel on puisse se diffuser, comme habité par un esprit ou un génie. Il se sentait la sensibilité d'une éponge très absorbante, qui éprouve une grande joie quand elle est trempée dans une ambiance positive, mais une grande tristesse et une grande angoisse dès qu'elle est plongée dans une ambiance négative. Or il sentait que la société française était affectivement malade, et il ne se sentait pas bien dans son ambiance, il la sentait parfois agressive ou tendue, ou parfois morte, malheureuse ou triste, ou encore immorale. Il ne pouvait se résoudre à se détacher complètement de cette ambiance, en ne se préoccupant que de sa vie à lui : ç'aurait été trop égoïste à ses yeux. Mais comment rester attaché sans être complètement absorbé ? Il ne savait pas comment faire, ce qui rendait encore sa vie compliquée, mais cette fois peut-être, en rencontrant une vraie complication, plutôt qu'en en créant une un peu absurde.

 Il avait aussi fini par se persuader que c'est une sorte de croyance partagée en l'esprit du lieu, et de révérence partagée pour lui, qui donne à un lieu son ambiance positive ; le lieu étant ce que les gens du lieu ont en commun. Il aurait fallu que la France soit comme un grand pic-nic, qui aurait sa vie propre, dans lequel chacun vient, non pas seulement pour s'imposer à ce lieu ou lui prendre quelque chose, mais aussi pour lui donner quelque chose et se donner à lui. Il y a toujours quelque chose de singulier qui se crée, là où des gens font quelque chose ensemble, parce que les sociétés ne peuvent faire quelque chose d'humain qu'en l'inventant en partie. Par exemple, elles ne peuvent parler qu'en inventant un langage, elles ne peuvent faire la fête qu'en inventant une manière de faire la fête, etc... Une ambiance positive dans un lieu, serait donc qu'on se donne à ce qu'il y a dans ce lieu, de parfois singulier, plutôt que de seulement chercher à lui imposer des choses.

 Parfois, il se laissait complètement absorber par ce genre de pensées, et parfois il les oubliait, par exemple quand il allait en ville à vélo, quand il faisait beau et que les paysages de campagne étaient agréables à traverser. Un jour qu'il arrivait en ville, Adam le vit : "Sam !". Adam s'était mis en tête de l'appeler Sam plutôt que Samy, par anti-conformisme, et peut-être aussi parce qu'il trouvait que Samy fait un peu trop personnage de dessin animé. Au hasard de la conversation, Adam se mit à parler de choses qui se rapprochaient de son rapport à la France, et alors les yeux de Samuel s'allumèrent, et il lui dit avec un ton appuyé, que son rapport à la France l'intéressait beaucoup, et qu'il se demandait comment ils pourraient avoir un rapport commun à la France.

 Ils s'installèrent dans un café et parlèrent longtemps, et à partir de ce jour là, ils parlèrent souvent encore de ce genre de sujets. Adam dit un jour à Samuel qu'il était hanté par la difficulté qu'il y a d'être à la fois Français, et fils d'un ancien correspondant du FLN, car on ne sait plus comment être fidèle à toutes ces choses à la fois. Comme dans les tragédies antiques. Il lui dit aussi en riant amèrement, qu'il trouvait qu'il y avait une ironie à ce que lui soit tellement habité par ces choses, alors que des gens d'ascendance surtout française sont parfois indifférents à la France. Samuel triomphait intérieurement, en pensant que c'est sur ce sujet qu'il avait le plus rencontré Adam : comme quoi le fait de s'intéresser à la France, sans la réduire à des choses administratives, permet de rencontrer les gens qui ont un rapport conflictuel à la France, ce n'est pas seulement quelque chose qui rend raciste.

 Toutefois, ces conversations ne furent pas un triomphe total. Parfois, une tension s'installait. En tant que personnes isolées, ils s'appréciaient, une relation affective s'était installée entre eux. Mais au dessus d'eux, les ascendances différentes, les fidélités qu'on ne sait plus comment honorer toutes en même temps, les oppositions de convictions viscérales, les besoins profonds de l'un et de l'autre, qu'on ne sait pas comment rendre compatibles, pesaient parfois lourdement. Il y eut des moments où Adam dit certaines choses à Samuel, et où Samuel ne sut pas comment lui répondre ce qu'il ressentait sur le sujet, d'une manière qui n'altère pas leur entente. Un blanc dans la conversation s'installait alors, quelques instants.

 Cette rencontre a eu lieu il y a un certain temps, mais une conviction est quand même restée à Samuel : il faut que les gens sincères restent amis, pour rester unis contre les forces hypocrites, et il faut qu'ils se disent les choses. Si un ami, sans le faire exprès, vous heurte dans ce dont vous sentez un besoin profond, il faut trouver les mots pour le lui dire, car c'est alors lui faire confiance, rendre plus durable votre entente avec lui, un ami sert justement à vous écouter et chercher à vous respecter. Plus ce qu'on a à dire touche à un conflit entre ses besoins et ceux de l'autre, et plus la volonté de rester amis, la confiance en l'amitié, sont utiles. Mais trouver les mots, pour dire à son ami son besoin, et comment on est heurté : c'est parfois tragiquement difficile.


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1 réactions à cet article    


  • alinea Alinea 1er février 2013 12:46

    Belle amitié ! Et quelle douceur se dégage de votre texte..

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