Les violences juvéniles continuent de se développer avec l’apparition d’agressions, plus ou moins organisées, de policiers, ou la répétition de week-ends agités comme à Grigny. Les hommes politiques, rendus fébriles par les échéances électorales proches, annoncent des mesures spectaculaires mais semblent ignorer les raisons sociologiques, psychologiques et socio-économiques qui président à ces comportements. Les citoyens auront plutôt intérêt à faire confiance à des élus qui sauront reconnaître et partager l’analyse de la complexité plurifactorielle de cette délinquance juvénile. La précarité grandissante, le manque d’encadrement, les comportements pervers ou troublés de certains jeunes sont connus et leurs effets sont repérables. Pour diminuer l’importance de ces situations, les expériences et les dispositions existent. Elles nécessiteront des efforts importants et coûteux qui devront être portés par une majorité de citoyens clairement informés.
Lors d’un premier article paru sur AgoraVox, « Violences juvéniles et troubles de conduites » en janvier 2006 (http://www.agoravox.fr/article.php3...), j’ai exposé le lien possible entre la montée des violences juvéniles et la dégradation des conditions de vie d’une partie de la jeunesse. J’y ai transcrit des études de l’Observatoire décentralisé de l’action sociale. En 2004, elles décrivaient un symptôme significatif de cette dégradation : la forte progression de l’enfance en danger. Des négligences éducatives lourdes, des violences physiques, psychologiques ou sexuelles, d’une part, et des situations familiales déstabilisées, d’autre part, en étaient les raisons. Le dernier rapport de cet organisme étatique notait aussi que « cette évolution traduirait une progression de la violence dans les rapports sociaux. On a le sentiment d’une société de plus en plus déstabilisée dans les règles élémentaires du vivre ensemble. » (2) Les signalements de maltraitances étaient aussi expliqués par « le déficit relationnel entre parents et enfants, d’une part, entre les familles et leur environnement, d’autre part... Le facteur le plus fréquemment cité est celui des carences éducatives des parents, qui renvoie souvent à une immaturité de ces derniers, à une absence de repères et à un repli sur soi. Cela permet de relever à nouveau l’importance de l’isolement social, bien souvent à l’origine de la dégradation du comportement des familles. » (2)
Dans ces conditions, on ne s’étonnera de retrouver dans les écoles ou dans la rue, des enfants ou des jeunes en mal de vivre prêts à réaliser toutes sortes d’actes d’incivilité ou de violence pour avoir le sentiment d’exister. En conséquence, on ne peut que déplorer l’insuffisance des discours politiques centrés sur la répression, qui se sont aussi traduits par la diminution des aides apportées aux associations. Car, en travaillant auprès de ces familles et de ces quartiers déconsidérés, ces associations créent un lien social pour pallier la disparition des solidarités traditionnelles. Le service public de l’Education nationale est lui aussi confronté à des problèmes structurels qui ne sont pas amoindris par les décisions politiques actuelles. Des options pédagogiques obsolètes devraient être aussi repensées.
Dans un second article, « Violences juvéniles et "pathologies de l’agir" » en juin 2006 (http://www.agoravox.fr/article.php3...), je défendais l’idée qu’une meilleure compréhension du fonctionnement psychique de ces jeunes permettrait de choisir les mesures judiciaires, sociales, éducatives et scolaires adaptées. M’appuyant sur les propos de Christian Mille, professeur de pédopsychiatrie, j’y relatais les constats de mon métier d’enseignant spécialisé : les comportements violents masquent très souvent la souffrance psychique sous-jacente de certains de ces jeunes. Ces conduites sont le résultat d’envies pulsionnelles qui mettent leur psychisme en danger intérieur (angoisse de mort, désir de destruction ou de possession inconditionnelle, etc.) ou bien la réaction à des menaces réelles ou imaginaires qui, du point de vue de leur fierté personnelle, les agressent. Leur personnalité mal structurée les amène à agir faute de pouvoir penser, et « leur environnement fait office d’espace psychique élargi » dans lequel ils se comportent de façon irresponsable, submergés par leurs affects ou leur bêtise. A propos du « gang des barbares », accusé du meurtre d’Ilan Halimi, le procureur de la République de Paris, Jean Claude Marin, n’a-t-il pas déclaré : « On est ici au degré zéro de la pensée. »
Cette compréhension est un premier pas nécessaire à la prise en charge de ces jeunes et de leur devenir. C’est ici que l’on doit aussi dénoncer la suppression de la police de proximité et l’insuffisance d’éducateurs, médiateurs territoriaux, car ils sont les mieux à même de connaître les singularités et de travailler avec elles. Les réactions primaires de peur ou de provocation de ces jeunes face à l’autorité sont logiquement différentes selon qu’ils ont affaire à des policiers, à des personnes connues localement, ou à des brigades extérieures d’interventions répressives.
Ces explications ne doivent pas occulter l’existence d’une délinquance dans les cités, nécessitant des mesures policières et judiciaires sans faille. Mais il me semble qu’un amalgame entre une jeunesse en perte de repères et des malfrats qui exploitent ces situations est opéré par certains hommes politiques. Leur vision simpliste des choses ne permettra en rien de résoudre les problèmes, mais mettra l’ensemble de notre démocratie sous un contrôle de plus en plus coercitif, avec son lot de caméras de vidéosurveillance et ses zones privilégiées surveillées par des sociétés privées ou des polices municipales renforcées. La fracture sociale ne fera alors qu’empirée pour aller vers ces sociétés décrites dans un film tel que Soleil vert.
Certains commentateurs de mes articles ont contesté mes remarques en dénonçant une médicalisation de problèmes socio-économiques. Ils n’avaient pas totalement tort, puisque des propositions gouvernementale, parlementaire ou experte de l’Inserm, soutiennent un dépistage précoce du trouble de la conduite, avec le risque d’une stigmatisation des individus et celui de procédures prédictives douteuses. Cependant, il serait regrettable de ne pas prendre en compte les savoirs médicaux et en sciences humaines pour décider des ajustements utiles. Les propos du psychiatre Denis Leguay, dans Le Monde du 14 septembre 2006, nous apportent un éclairage complémentaire pour une compréhension approfondie de ces comportements violents. Il nous rappelle tout d’abord que « la violence est une dimension normale de l’être humain » et qu’elle n’est pas l’apanage des malades mentaux. En construisant sa personnalité, l’individu renonce à la violence primitive en privilégiant des comportements sociables dont les bénéfices compensent largement les efforts que ces comportements impliquent.
Si les cadres familiaux et sociétaux sont défaillants, et si nous laissons ces jeunes contester collectivement les figures de l’autorité, l’ancrage psychique de l’abandon de la violence ne pourra se faire correctement en eux. Cependant, des mesures répressives systématiques n’amèneront que partiellement certains au respect des règles collectives. C’est une palette de mesures psychologiques, éducatives et judiciaires qui permettront au cas par cas d’éveiller les capacités de progrès des individus. Encore faut-il que les politiques et la population en saisissent l’intérêt et que les institutions aient les moyens de gérer ces dispositifs personnalisés. Les développements du chômage et de la précarité professionnelle des parents, avec ses conséquences sur les enfants, la paupérisation des services judiciaires de la jeunesse, la dégradation des conditions de travail et du métier d’enseignant dans les quartiers difficiles, le renoncement aux mesures d’accompagnement de proximité ne peuvent qu’aller dans un sens contraire. Le désengagement de l’Etat et le transfert de ses missions sur des collectivités territoriales plus ou moins riches méritent notre réflexion. Nos représentants politiques nationaux ne pourront pas longtemps nier la gravité des situations et le besoin de mesures appropriées relativement coûteuses.
Dans son article, Denis Leguay nous parle aussi des pervers qui ne renoncent pas à la violence et qui relèvent d’un diagnostic psychiatrique, mais dont la prise en charge ne peut être que judiciaire. Dans tous les cas, mais à plus forte raison chez des jeunes de ce type, des mesures carcérales adéquates devront être humanisées, en particulier par la présence suffisante de personnels éducatifs et médicaux permettant à certains de ces jeunes de surmonter leur déviance. Une police de proximité, des médiateurs de quartier et des enseignants informés sur ces risques et sur les mesures correspondantes sont indispensables si l’on veut éviter que des personnalités perverses manipulent leurs pairs à des fins antisociales. Il ne s’agit pas de divulguer des repères qui pourraient être utilisés de façon hâtive et pernicieuse, mais de se donner les moyens de construire une vie collective le moins déséquilibrée possible.
Enfin, si les troubles psychiques ne créent pas la violence, ils en permettent parfois l’expression. Cette approche psychopathologique de la jeunesse violente relève d’experts médicaux qui, en nombre suffisant, devront garantir des diagnostics approfondis et des mesures médico-psycho-pédagogiques de qualité. Les citoyens doivent avoir connaissance du manque de pédopsychiatres, d’enseignants formés pour encadrer ce type de jeunes, et de la nécessité d’une amélioration des moyens de prises en charge spécialisées.
Avec Denis Leguay, nous comprenons bien qu’il est illusoire de croire qu’un traitement strictement médical de la violence, de la délinquance et de la barbarie serait possible. Mais c’est en coordonnant et en partageant les éclairages et les actions des professionnels concernés que nous aurons le plus de chances de résoudre ce type de problème. Les stratégies politiques qui consistent à cloisonner les institutions et leurs missions sont néfastes et vouées à l’échec : la Police montrant du doigt la Justice, les familles braquées contre l’Education nationale, les services sociaux laissés à eux-mêmes alors qu’ils sont débordés par l’augmentation des situations difficiles, etc. Bref, à la veille d’élections importantes, des politiques responsables auraient plutôt intérêt à parler vrai au sujet des problèmes d’une partie de notre jeunesse et des efforts coûteux qu’ils nécessiteront à long terme.
Didier LESCAUDRON

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