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Accueil du site > Actualités > Société > Revenu de base : le grand débat avant la grande panne ?

Revenu de base : le grand débat avant la grande panne ?

Pourquoi consentir encore à la précarité érigée en règle commune, au chômage de masse voire à la barbarie ? « Un autre monde est possible »… Le journaliste Olivier Le Naire et sa fille Clémentine Lebon, ingénieur agronome, se penchent, après bien d’autres économistes et philosophes, sur une vieille idée qui refait surface et « pourrait changer notre vie » : promu enjeu de justice sociale et marqueur de nos grandes interrogations contemporaines à la faveur de la prochaine « compétition » présidentielle, le revenu de base posera-t-il les « jalons d’un nouveau contrat social ou d’un nouvel ordre mondial » ?

 

L’affaire semble (enfin…) sur le point d’être entendue : le droit de vivre peut-il se mendier encore sur un « marché du travail », dans un monde d’incertitudes croissantes en pleine dislocation sociale - et en pleine dévalorisation de la « valeur travail » ? Qui de sensé consentirait à être condamné à l’exclusion … dès l’instant où il naît comme étant déjà « de trop » pour espérer remporter la « compétition » obligatoire sur le dit « marché du travail », compte tenu des mutations du mode de production de la richesse ?

Aujourd’hui, à l’heure d’une « révolution digitale » se soldant par des destructions d’emplois jamais vues dans l’histoire de l’humanité, les « travailleurs » se retrouvent bien démunis face à une panne de « croissance » comme de sens – et face à cette contradiction majeure : comment prélever de plus en plus de cotisations sur un nombre décroissant de « salariés » pour assurer une « redistribution » à un nombre d’exclus en « croissance » exponentielle ?

 L’espoir de plus en plus hypothétique d’ « occuper » un « emploi » de plus en plus introuvable ne tiendrait-il pas d’un leurre collectif alors que la machine infernale à détruire les « emplois » et la cohésion sociale s’est emballée à plein régime depuis la « mondialisation » ?

 

Inventer la société post-salariale ?

 

Dans ce contexte de rareté de « l’emploi », le « salaire » est-il encore le moyen approprié pour distribuer à tous les revenus indispensables à la satisfaction des besoins fondamentaux ? Comment assurer un autre mode d’allocation de revenus susceptible de donner accès à une vie digne et décente alors que « l’emploi » a perdu sa force d’intégration sociale ?

Comment garantir un « droit à vivre » à tous ceux qui, privés d’ « emploi » par un programme informatique, se voient refuser par là tout accès à la richesse sociale produite ? Peut-on encore décemment faire de la « valeur travail » la condition nécessaire et suffisante du droit à la vie alors que les « experts » nous promettent au mieux une « reprise sans emplois » ?

 La question d’un revenu d’existence garanti, inconditionnel et universel, protégeant des « travailleurs » de plus en plus intermittents des interruptions du « rapport salarial » est posée, bien davantage que celle d’un « droit à l’emploi », au sein d’une organisation sociale privilégiant la production sans salariés permanents.

Olivier Le Naire et Clémentine Lebon, auteurs de cours en ligne sur le sujet, rappellent que « trouver un travail stable et correctement rémunéré n’est plus aujourd’hui la règle mais bel et bien l’exception ».

Pourtant, « l’obligation de « gagner sa vie » est si prégnante et le cercle économique si vicieux, uniquement pour permettre au plus grand nombre de se rendre au travail le matin »… S’agit-il de « souffler sur les dernières braises d’une croissance en voie d’extinction » à grand renforts de bullshitt jobs (les « emplois de merde » dénoncés par David Graeber) qui « encouragent la surconsommation, l’obsolescence programmée et la pollution » ? Au nombre de ces « jobs de merde » nuisibles : lobbyiste, trader, télémarketeur – ou ces « banquiers » qui, avant la crise des subprimes, ont encouragé sans vergogne les pauvres sans apport personnel à s’endetter pour « accéder à la propriété »... Autant inventer la société post-salariale à venir sur des « bases équitables plutôt que conflictuelles » - sans « effet désincitatif » sur « le travail »… Car enfin, « faut-il aller travailler parce que la société a besoin de nous ou simplement parce qu’il est « immoral » de ne pas se rendre au travail, même lorsque dans certains cas cela ne sert à rien » ?

Pourquoi persister à réserver le droit à un revenu aux seuls « titulaires » d’un « emploi », pourquoi le faire dépendre encore de la quantité de travail fournie, alors qu’il existe un instrument d’émancipation rendant à chacun sa place dans un processus de transformation sociale « gagnant-gagnant » ?

Pourquoi persister davantage à en appeler à la « valeur fondatrice » d’un « travail » devenu facteur d’exclusion pour des millions d’individus ne parvenant plus à s’employer, faute de « compétences » adéquates ou reconnues dans un système qui désormais paie les individus en promesses de « visibilité » et en « référencements » sur « la toile » - quand il ne les fait pas payer pour « travailler » ?

 Les auteurs citent Albert Jacquard : « Le travail n’a rien à voir avec la civilisation. La civilisation c’est lorsqu’on s’aperçoit que l’on a du temps pour peindre des bisons, créer, faire de la poésie, de la peinture, construire. Le travail est une perversion dans cette action civilisatrice »… Et entendent briser vieilles chaînes et idées reçues : que vaut le « devoir de travailler » alors que « le droit à l’emploi est foulé aux pieds depuis des décennies » ?

Militants d’une économie « alternative », Oliver Le Naire et Clémentine Lebon interrogent les fondements mêmes de cette « grande transformation » que vit une société dont la cohésion ne peut plus se fonder sur un « emploi » vécu comme une forme de « citoyenneté »…

 

Une incitation à l’initiative individuelle ?

 

Seule la garantie d’un revenu suffisant, versé à chacun sans démarche ni condition aucune (si ce n’est de résidence), indépendamment de la possession d’un « emploi », permettrait à l’activité humaine de s’épanouir librement, hors des « rapports de travail », alors qu’une majorité croissante des « forces de travail » n’est plus de loin « utile » à la « production de valeur » - comme elle permettrait précisément de « responsabiliser » l’individu en le sortant de « l’assistanat »… En d’autres termes : ce filet de sécurité peut fonctionner comme une véritable incitation à l’initiative individuelle sans contribuer à une croissance artificielle et polluante

« Faire société », ne serait-ce pas déjà permettre à chacun de vivre en toute sérénité l’expérience d’une sécurité qui ne découlerait pas des revenus d’un emploi précarisé dans une mise en concurrence perpétuelle - ni d’aides sociales conditionnelles ? N’est-ce pas aussi permettre, par l’attribution d’un revenu à chacun « parce qu’il existe et non pour exister », de vivre l’expérience d’une liberté qui lui permettrait d’investir dans son potentiel, dans une contribution choisie à la communauté et une libre participation à l’échange social au sein d’une autre économie, créatrice de richesses qui ne seraient ni quantifiables, mesurables ou monnayables sur un « marché » ?

Sachant que le coût de la protection sociale s’élève à 700 milliards, le versement d’un revenu de base de 1000 euros par mois coûterait 675 milliards, lesquels pourraient être captés sur les ressources employées pour la dite protection sociale… et/ou sur une taxe sur les robots ?

La longue histoire du revenu universel, esquissée par le théologien anglais Thomas More (1478-1535), le révolutionnaire Thomas Paine (1737-1809) avec sa « dotation inconditionnelle » et l’économiste Jacques Duboin (1878-1976), l’éternel oublié des études sur le sujet, aboutira-t-elle enfin à une convergence partagée quant à un mode de répartition des richesses que le « travail » ne permet plus, compte tenu de la délocalisation des productions nationales et de leur automatisation ?

L’affirmation d’un droit inconditionnel, universel et opposable au revenu de base ne constituerait-il pas le plus rationnel des « investissements », une fois rétablie l’évidence économique de « l’intérêt général » dans des processus de « marché » enfin « responsables » - et une fois restaurés tant le prix réel que la « valeur » de la « citoyenneté » ?

 « C’est l’assistanat universel ! » grincent les opposants à ce « bouclier social » - après avoir applaudi le ruineux « bouclier fiscal » qui avait plombé le pays lors du dernier quinquennat.

Mais une question demeure absente du débat en cours : le revenu de base ne serait-il pas l’autre nom de notre consentement à la substitution de « l’homme au travail » par les algorithmes ? Ne serait-ce pas l’autre nom d’un « renoncement institutionnel » qui ferait nous entériner le « grand remplacement » de la société salariale par un « modèle siliconien » venu « d’ailleurs » ?

Ne serait-ce pas ce nous ferait sceller notre soumission à la nouvelle religion en vogue, un « digitalisme » que rien ne semble plus arrêter ? Tout dépendra des mises en œuvre concrètes et notamment monétaires de cette idée dont l’heure est venue dans un monde où les espèces sonnantes et trébuchantes pourraient bien être retirées aux « vrais gens » - tout comme la réalité pourrait bien leur être retirée…

"L'utopie ce n'est pas l'irréalisable, c'est l'irréalisé" écrivait Théodore Monod. Pas sûr que ce qui sera proposé dans l'ordre du réalisable corresponde vraiment à la réalité des besoins humains vitaux...

 

 

Olivier Le Naire et Clémentine Lebon, Le Revenu de base, une idée qui pourrait changer nos vies, Actes Sud/Colibris, collection « Domaine du possible », 160 p., 18 €

 


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6 réactions à cet article    


  • zygzornifle zygzornifle 30 mars 09:27

    Le revenu de base de Miss Pénélope Fillon me parait bien plus attrayant que cette aumône ......


    • Raoul-Henri Raoul-Henri 30 mars 19:06

      Toute entreprise a deux culs : l’un d’où sort la marchandise (ou le service) et l’autre d’où sort la monnaie. Le premier est conforme au cycle économique naturel car la matière est périssable et le savoir s’oublie ; tandis que l’autre cul, monétaire, ne respecte pas ce cycle naturel. En effet cette monnaie, comme l’a dit Jacques Duboin, devrait être tout aussi périssable que les matières contre-parties.

      Le ’salaire’ (lire : sale air), comme les ’revenus’ (lire : revenants), sont deux figures de la mort qui ne passent pas à ’trépas’ (lire : trois pas -> ou trinité monétaire par le circuit de transformation Or > Argent > Bronze ; les trois figurés monétaires symboliques) et qui nous reviennent directement dans l’auge.
      Pour faire plus clair : les salaires comme les revenus sont l’étape du Bronze dont nous ne sortons jamais ; pour faire encore plus clair notre fric est de la merde et nous baignons dedans.
      Révolution.


      • lephénix lephénix 30 mars 19:41

        @zygzornifle

        effectivement à 450 ou 750 c’est une aumône pour solde de tout compte mais nous n’y sommes pas encore... alors que c’est le prix de la minute de « travail » pour d’autres...


        • lephénix lephénix 30 mars 19:46

          @ raoul-henri

          la désargence a déjà été traitée sur ce fil sans susciter beaucoup d’intérêt : au seuil de l’après-pétrole, on passera à l’après-« argent » - on frôle déjà l’escamotage du cash au profit du "digitalisme, le nouveau fondamentalisme qui pointe son groin......


          • soi même 30 mars 21:14
            Revenu de base ; vue et entendu sur le sujet, il est visible pour les candidats qui pourraient être pour, c’est une campagne de marketing politique et en aucun cas leurs sujets prioritaires.

            • lephénix lephénix 30 mars 21:53

              @soi-même

              effectivement, une entêtante odeur de synthése de pur marketing politique sans finalité ni conviction flotte sur ce débat qui n’a pas encore vraiment commencé sur le fond...

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