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Accueil du site > Actualités > Société > « Sacting »

« Sacting »

La télévision, plus petit dénominateur commun pour une grande partie de la population, agit comme un miroir déformant et grossissant de l’état d’une société. Son observation, loin d’être neutre, agit alors comme un révélateur de ce que nous sommes ou de ce que nous devenons. Ainsi depuis 4/5 ans l’avènement de la « télé-réalité », en tant que genre-roi du petit écran a fait l’objet de multiples commentaires mettant en avant l’individualisation de notre société, nos pulsions voyeuristes et exhibitionnistes, ou encore l’appât du gain. Si la « télé-réalité » porte si mal son nom, en cela qu’elle ne montre absolument pas la réalité, en revanche ce qu’elle indique et ce qui la sous-tend nous dit beaucoup sur notre monde.

Or une évolution récente, qu’on pourrait qualifier de « télé-réalité acte II » semble apparaître sous nos yeux : au casting, acte fondateur et indispensable de toute émission de télé-réalité qui se respecte, se substitue peu à peu ce que je qualifierai de « sacting », ou encore de casting de l’humiliation. Un de ses premiers exemples a été « La Ferme » diffusée dans sa première version il y’a un an environ sur TF1 ou de vieilles gloires ou de jeunes has-been acceptaient de se faire ridiculiser dans les étables de nos campagnes. Nous assistions là à une double humiliation dont les spectateurs se délectaient : la présence de ces « people » attestait de leur échec - qu’irait faire une « vraie » star dans cette galère ? - et leur gaucherie, leur naïveté, leurs pleurs, nous les montraient sous un jour peu flatteur. Que cela soit mis en scène, feint ou réel, ou que le spectateur puisse éprouver une vraie tendresse pour les déboires des protagonistes devenant alors secondaire. Ce qui compte c’est l’humiliation.

Le nouvel avatar du genre, toujours diffusé sur TF1, apparu quelques mois plus tard se nommait la « 1ere compagnie » et poussait l’exercice un peu plus loin, puisque les « recrues », c’est comme ça qu’on les appelait , devaient se plier à une vie de type caserne par 30° et 90% d’humidité. On espère pour eux qu’elles étaient payées très cher pour accepter de se vautrer dans la gadoue en mimant des combats de catch...

Mais les « people » ne sont pas les seules cibles du « sacting », le quidam, l’inconnu, qui aspire à son quart d’heure de célébrité wharolien, doit désormais lui aussi accepter l’humiliation. Un exemple frappant de cette tendance est cette fois diffusé sur M6 : c’est une espèce de concours de top-model baptisée pour l’occasion formation où l’on suit dans la durée des jeunes filles de 16 à 24 ans, qui espèrent décrocher le titre de Top Model 2005 et sans doute obtenir un contrat de mannequinat. Tout d’abord ce qui frappe c’est la jeunesse des candidates : des adolescentes pleines d’illusions et pour la plupart desquelles une vie réussie ne semble pouvoir passer que par les podiums. Nous avons bien sûr l’inévitable jury de spécialistes qui élimine les candidates au fur et à mesure en prononçant des jugements aussi définitifs que « aucune classe », « vulgaire » ou découvrant soudain que telle candidate est « trop petite » ou « trop vieille » pour être mannequin - on se demande quels étaient les critères de pré-sélection... On ne sait si le jury surjoue son rôle de méchant, ou si la chaîne a simplement décidé de diffuser et de scénariser ces moments, mais on assiste au final à des séances d’humiliation en règle des candidates avec une violence très forte surtout quand on pense à leur âge et au caractère impudique, physique et psychologique, de certaines scènes. On imagine le retour de la candidate exécutée en public dans sa ville, sa cité ou sa famille...

Mais alors comment expliquer ce mouvement ? Les audiences de ces émissions sont globalement bonnes, les diffuseurs ne sont pas des philanthropes et s’ils ont décidé d’exploiter la veine c’est que cela plaît. Et c’est bien là que la télévision joue son rôle de révélateur, en cela qu’elle nous dit que nous aimons cela, que aujourd’hui nous aimons voir les autres humiliés. Dans une société où le déclassement, le sarcasme et l’humiliation sont devenues des modes d’existence et de survie - en humiliant l’autre - que cela soit au travail, à l’école ou dans la cité, voir ses contemporains, célèbres ou inconnus, subir à leur tour la même violence, les mêmes injustices, car l’humiliation n’est jamais juste, nous soulage, nous venge ; la télévision joue alors un rôle cathartique pour le spectateur. La télévision en son miroir ne fait donc que nous tendre la surface brillante de nos peurs, elle nous montre un monde violent et humilié, une société du spectacle qui devient une société du « sacting », et qui malheureusement ne semble pas prête de disparaître.


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