• jeudi 23 mai 2013
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Actualités > Société > Se battre contre des moulins à paroles...
45%
D'accord avec l'article ?
 
55%
(29 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Se battre contre des moulins à paroles...

Comment résister au pathos des Don Quichotte ? Mercredi dernier est sorti en salle le film documentaire Enfants de Don Quichotte (Acte 1), retraçant l’épopée d’Augustin Legrand. Militant associatif et acteur de cinéma, saint Augustin a la foi humaniste chevillée au corps. Ça se voit sur son visage d’apôtre. Chacune de ses interventions médiatiques respire la juste indignation citoyenne, et le généreux « coup de gueule » humaniste. La cause de ce miséricordieux comédien ? La dénonciation de la situation des sans abris. Juste cause ? Faut voir… 

- Que celui qui a donné se taise ; que celui qui a reçu parle.

  Miguel de Cervantès


On se souvient de l’action des Enfants de Don Quichotte© lors de l’hiver 2006-2007 : l’installation sur les bords du canal Saint-Martin, à Paris, de centaines de tentes Quechua© rouges, à destination des sans-domicile fixe. La fameuse tente 2 seconds©, rendue célèbre pour sa légendaire rapidité d’installation, et son faible encombrement une fois repliée. Il s’agit, en somme, de la tente du campeur moderne. On se souvient donc de ces surréalistes images de camp romain, au carré, avec les tentes alignées au taquet, à perte de vue. On se souvient du canal Saint-Martin, l’un des épicentres du néo-Paris bobo, à la perspective transfigurée par ce happening esthético-caritatif...

La sortie du long métrage Enfants de Don Quichotte (Acte 1), vient confirmer la dimension artistique de l’opération. Certes, l’action d’Augustin Legrand a abouti à un certain nombre de promesses politiques en faveur des sans-abris, ainsi qu’au vote - en 2007 - de la loi Dalo (Droit au logement opposable). Certes, ce long métrage documentaire vient évidemment supporter et prolonger l’action associative des Enfants de Don Quichotte©. Mais il nous est permis de nous interroger sur cette relation nouvelle du combattant associatif à sa propre image. Si les grandes figures de l’humanitaire ont toujours été très visibles dans les médias (on se souviendra de l’omniprésence télévisuelle de l’abbé Pierre, de sœur Emmanuelle, des french doctors de tous poils, de Léon Schwarzenberg, etc. ), cela doit être la première fois qu’une action de telle ampleur s’est presque confondue avec le projet de sa mise en images. Dès le début du mois d’octobre 2006, c’est-à-dire plusieurs semaines avant le début du mouvement des Enfants de Don Quichotte©, un article de La République du Centre[1] évoque la volonté d’Augustin Legrand de tourner un documentaire sur l’exclusion. L’article de Charlotte Robinet rend compte de la visite du comédien à Orléans, à l’occasion de la présentation du film L’Héritage dans lequel il est à l’affiche ; et s’achève sur cette confidence : « Et déjà dans l’esprit d’Augustin, l’idée de réaliser son propre long métrage : un documentaire militant, "façon Michael Moore", sur le thème de l’exclusion... » Inutile de relancer ici la querelle sur la génération spontanée, et la prééminence de l’œuf sur la poule ou et de la poule sur l’œuf... mais il est évident que le projet de mise en images de l’action des Enfants de Don Quichotte© semble s’être imposée dès le début. De fait, seize jours après la publication de cet article Augustin Legrand amorçait le mouvement en s’installant volontairement dans la rue, auprès des plus démunis. Nul doute que ce mouvement associatif aurait vu le jour sans ce désir de documentaire « à la Michael Moore », mais il convient de se poser plusieurs questions : quel est ce nouveau militantisme humanitaire de la « transparence » et de la « mise en scène », qui ne laisse dans l’ombre aucune de ses actions, et livre le moindre de ses gestes à l’œil d’une caméra amie, de témoignage et de « propagande » ? Si l’ancien militantisme humanitaire à la papa s’exposait bien volontiers aux caméras des médias, il n’était pas encore producteur de ses propres images. Voilà que l’action du néo-humanitaire se confond désormais avec l’activité de filmer sa propre démarche. L’action humanitaire est donc devenue une extraordinaire fabrique d’icônes.

Augustin Legrand est l’une de ses icônes du Bien. Partout, dans la presse, il frôle la canonisation. Mathieu Kasovitz, qui est le producteur du film documentaire Enfants de Don Quichotte (Acte 1), résume bien - dans Le Journal du dimanche - le sentiment général qui entoure le sympathique saint Augustin : « (il) marche dans les pas de l’abbé Pierre et de Coluche. Ce qui est beau dans cette histoire, c’est que tout le monde est capable de faire ce qu’il a fait. Mais comme tout le monde se taisait, il a été obligé de se bouger pour nous réveiller. » A mi-chemin entre le religieux et le showman, entre l’abbé Pierre et Coluche, Augustin Legrand fait comme le Christ : il souffre pour nous. Et sa souffrance est partout visible : il souffre de voir souffrir les sans-domicile fixe, il souffre de son impuissance à leur venir en aide rapidement, il souffre de l’ampleur du mouvement, il souffre de l’indifférence de certains décideurs politiques, il souffre même d’être une icône. Il pleure même parfois. Les médias sont conquis par sa belle gueule de mater dolorosa  ; Le JDD le décrivant ainsi : « Bloc d’énergie chaleureuse culminant à plus de deux mètres ». Sa souffrance est photogénique. Saint Augustin, entre fragilité et prestance physique d’acteur, est non seulement une icône du Bien, mais aussi une incarnation des plus démunis. Incarnation plutôt improbable de ces sans-domicile fixe brisés par la vie, qui ont dû longtemps se demander ce que cet homme du show-business recherchait en devenant leur porte-parole. Le Journal du dimanche, en mission promotionnelle, répond à la question... Saint Augustin est désintéressé, il ne recherche ni la gloire médiatique ni l’aura d’un activiste du Bien... il a simplement cela dans le sang : « Legrand a tellement bataillé pour les SDF, de réunions ministérielles en tables rondes associatives, qu’il en a oublié son métier de comédien. Faute d’avoir assez travaillé, il a perdu le statut d’intermittent du spectacle. Il n’a plus un sou en poche. » Pauvre parmi les pauvres, il n’est plus possible de s’interroger à haute voix sur la pureté de l’action augustinienne. Augustin rejoint là les plus hautes figures spirituelles du dénuement et du don de soi.

Cette pureté en viendrait presque à nous faire oublier que son action s’inscrit aussi dans une accablante habitude du show-business français de se piquer d’humanitaire. Là où les grandes stars hollywoodiennes se contentent souvent de faire de fracassants dons en millions de dollars à des fondations caritatives chic, les stars françaises ont souvent le désir de montrer leur générosité à l’œuvre. Ces figures de l’indignation et du « coup de gueule », du « C’est pas normal ! », du « Ça peut plus durer comme ça ! », du « J’accuse ! », sont connues, elles viennent souvent du monde du cinéma et de la chanson. On citera pêle-mêle Jacques Higelin, Emmanuelle Béart, Josianne Balasko, etc. Le mouvement des Enfants de Don Quichotte© n’a pas échappé à cette recherche du piment people : on se souvient de ces baroques images de Jean Rochefort sortant d’une Quechua© rouge 2 seconds©, en dénonçant le sort des sans-abris avec tout le pathos dont son génie est capable. Le tout à côté de saint Augustin, au visage transfiguré par l’humanisme, souffrant pour lui. Et souffrant aussi pour la caméra qui le filme. Déformation professionnelle ? Mélange des genres ? 

A force de se rêver en Don Quichotte, sympathique chevalier idéaliste à la barbe de trois jours, ne risque-t-on pas de se transformer un jour en moulins à vent ? Ces géants qui brassent de l’air et que l’on voit à des kilomètres...



[1] République du Centre, mercredi 10 octobre 2006.

 

Documents joints à cet article

Se battre contre des moulins à paroles...



par François-Xavier Ajavon (son site) vendredi 31 octobre 2008 - 23 réactions
45%
D'accord avec l'article ?
 
55%
(29 votes) Votez cet article



2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par jakback (---.---.---.103) 31 octobre 2008 11:26
    jakback

    Les freres Legrand, ou comment utiliser la marginalité pour culpabiliser la sociéte, a son profit, s’associer a Kasowitz, réputé appre au gain, n’est pas innocent (demander donc aux frèrs Cassel, vincent & mathieu ).
    Les Legrand sont des nuisibles, enquêter auprès des riverains et commerçants du canal de l’ourq, selon les réponses, posez vous la question : suis je prêt a accepter autant d’inconvenients, pour un résultat quasi nul pour les marginaux, si la réponse est OUI , les moulins vous attendent.

  • Par daniel (---.---.---.244) 31 octobre 2008 19:02

    1- La question de la sincérité des Legrand est accessoire. Le fait qu’ils en profitent en termes de notoriété n’a aprés tout rien de scandaleux. Faut bien manger...

    2- La question qui se pose vraiment c’est la pertinence et la légitimité du probléme soulevé : le logement pour les SDF. Et là j’ai de forts doutes....La façon dont s’est "réglé" le probléme et ses conséquences en termes d’action publique sont claires : il y a toujours autant sinon plus de SDF, et on nous a pondu une loi qui de toute façon ne concernera pas 99 % des SDF . Le droit opposable au logement s’il devient effectif, ne concernera qu’une fraction minime des familles en difficulté de logement aujourd’hui , et de toute façon n’améliorera à priori quasiment rien....Au mieux cette loi risque de causer plus de dégâts que d’améliorations en bloquant un marché du logement déja exangue.
    Ca reviendra à réquisitionner un logement dont le loyer sera payé par la collectivité (nos impôts) et à faire grimper les prix du bâti (tout simplement parce que les investisseurs seront morts de trouille et investiront ailleurs). Et on bâtira moins de HLM (le fric qu’on aurait pu y passer servant à payer les loyers des logements réquisitionnés).Voir la situation à Paris : pour y habiter faut être soit plein de fric, soit pris en charge par la collectivité...Résultat : le prix du logement y est inabordable pour la classe moyenne qui émigre en banlieue. Les bobos y agitent les pancartes de RESF pour éviter que leurs domestiques sans-papiers (payés au lance-pierre ) soient expulsés (un drame : nos bobos seraient obligés de payer le tarif syndical...).
    Avec l’application de la loi , la classe moyenne et les ouvriers seront bons pour aller se loger dans une cabane au fond de la province et 3 h de transport par jour.
    La solution elle a pas besoin des fréres Legrand ou de Soeur Béart ou de St Depardieu : faut construire des logements,des tours, des HLM , construire à outrance ....Tout le reste c’est pipeau.
    Cela dit le probléme des SDF ne sera toujours pas résolu.
    La plupart ne veulent pas de logements, ne veulent ni payer ni travailler.
    C’est leur droit le plus strict.
    Par beau temps il n’y a d’ailleurs pas de soucis...
    Ce qu’il faudrait ce sont des foyers gratuits pour l’hiver(il n’y en a pas assez aujourd’hui).
    Et aussi la possibilité d’y emmener et loger "de force" les SDF qui ne veulent pas y aller, et sont en danger de mort certains soirs d’hiver.

    3- La médiatisation à outrance de tout probléme "bien-pensant" existe depuis fort longtemps.
    L’Abbé Pierre ou Lino Ventura y ont fait appel avec raison en certaines occasions.
    Mais toutes les causes ne se valent pas. Et toutes ne sont pas légitimes. Toutes ne sont pas exemptes d’arriéres pensées nauséabondes (voir les palinodies autour des immigrés irréguliers) .
    Alors la belle gueule de Legrand ou le décolleté de Béart ne doivent pas nous faire oublier que les outils réels pour améliorer nos vies sont le bulletin de vote et un poil ou plus d’engagement militant "sérieux " (les pavanes du cul de nos ’stars" ne feront jamais rien améliorer en profondeur, sauf peut être leur notoriété).

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération