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Accueil du site > Actualités > Société > Ségrégations urbaines aux États-Unis et en France : comparaison

Ségrégations urbaines aux États-Unis et en France : comparaison

Les événements récents dans certains territoires des banlieues françaises invitent à interroger les dynamiques ségrégatives dans leurs dimensions sociale et spatiale. La comparaison entre la situation française et celle des États-Unis est susceptible d’apporter des éclairages intéressants.

Les stéréotypes ont cela d’intéressant qu’ils évitent de penser, facilitent les prises de position toute faites, les affirmations péremptoires. Ainsi de la perception des réalités urbaines des États-Unis, vues depuis la France. Les États-Unis constituent le contre-modèle par excellence. Là-bas, les quartiers péricentraux des villes seraient en déshérence ; là-bas, les catégories aisées investiraient des espaces périphériques toujours plus lointains ; là-bas, des processus de ghettoïsation puissants remettraient en permanence en cause le modèle affiché de « melting pot » ; là-bas, aucune politique urbaine digne de ce nom ne viendrait compenser les logiques d’exclusion. Inversement, en France, il serait possible de s’enorgueillir d’une prise de conscience précoce des enjeux urbains et de politiques ayant contribué, avec une belle continuité depuis plus d’une vingtaine d’années, à résorber les risques de la fragmentation socio-spatiale. Les évènements récents dans certains territoires qu’on nomme les banlieues, incitent à regarder avec humilité les réussites de notre modèle et à évaluer l’intérêt d’initiatives prises dans d’autres contextes.

La question des ségrégations nécessite, dans un premier temps, de disposer d’un certain nombre d’outils susceptibles de les appréhender. De quoi parle-t-on exactement, de quelle grille de lecture dispose-t-on ? Dans ce domaine, de profondes différences d’approches distinguent celles des Anglo-Saxons en général et les Américains en particulier, de celles mises en œuvre en France, dans la mise en évidence de la question ethnique. Leurs recensements intègrent ainsi une catégorie « appartenance ethnique ». Elle renvoie à une identité susceptible d’évoluer au fil du temps. S’il est inconcevable de décalquer les catégorisations américaines, il est un domaine, néanmoins, où des modifications pourraient être attendues, celui de l’accès aux données. Certaines variables sont présentées par l’Insee comme des variables « sensibles », il en est ainsi de la catégorie « population étrangère ». Un chercheur en sciences sociales se trouve alors confronté à des verrous dans l’accès à l’information (variables disponibles et échelle à laquelle celles-ci seront accessibles), justifiés par l’instrumentalisation politique susceptible d’en être faite par des partis extrémistes. Ces verrous prétendent défendre les individus, mais contribuent, de fait, à rendre invisibles les dynamiques à l’œuvre dans la société. On est en droit de s’interroger sur leur pertinence. L’accès aux données ne résout cependant pas tous les problèmes, celles-ci doivent ensuite être traitées, ce qui suppose l’élaboration d’indicateurs cohérents. La mesure des dynamiques ségrégatives se révèle donc plus complexe qu’il n’aurait pu a priori le sembler.

S’il est un domaine où des similitudes pourraient être établies entre les deux rives de l’Atlantique, c’est probablement celui des dynamiques conduisant au renforcement des ségrégations socio-spatiales. Dans les deux sociétés, les ménages cherchent à maximiser leur position socio-résidentielle ; les territoires les plus valorisés n’étant pas distribués à l’identique dans les deux situations. Il ne s’agit pas d’une évolution décalée de dix ans de la France par rapport aux États-Unis, mais bien davantage de la résultante d’un contexte global où les catégories aisées disposent des choix les plus étendus et contribuent à piloter les réorganisations sociales dans leur dimension spatiale, provoquant en retour des formes d’exclusion ou de relégation des catégories les moins mobiles de la population. Les choix de ces populations aisées sont donc à étudier avec la plus grande attention, car ils annoncent des tendances susceptibles de se généraliser. Il en fut ainsi aux États-Unis du modèle des gated communities.

Est-il possible, sur de telles questions, d’occulter la dimension politique ? Évidemment non, et cela pour deux raisons. D’abord, les distributions sociales des populations ont des incidences sur les comportements politiques. Il n’est qu’à regarder la spatialisation du oui ou du non au référendum du 29 mai 2005 pour s’en persuader. Les catégories aisées sont celles qui ont le plus fortement soutenu le oui au traité constitutionnel et mécaniquement, les seuls territoires où celui-ci fut majoritaire correspondirent à ceux de la sur-représentation de ces catégories (centre des agglomérations, en particulier Paris ; périphéries aisées, par exemple de l’Ouest parisien). La géographie sociale génère une géographie politique. Tout n’est pas si simple cependant, lorsqu’il s’agit des phénomènes de société, il existe des distorsions par rapport à la norme (ce que l’on appelle des résidus en statistiques, qu’ils soient positifs ou négatifs).

La dimension politique doit enfin être intégrée, du fait même des décisions mises en œuvre et s’appliquant aux territoires. Là, pour reprendre les analyses de Jacques Donzelot, sont souvent opposées les approches françaises privilégiant une action sur les territoires (la discrimination positive dans sa version territoriale existe en France depuis de nombreuses années, les ZEP en constituent un exemple), à l’approche étatsunienne, privilégiant l’aide aux individus. Les deux présentent des avantages et produisent également un certain nombre d’effets pervers. S’il ne saurait être question, de façon simpliste, de conclure à l’avantage de l’option « place strategy » sur l’option « people strategy » ou inversement, il semble néanmoins indispensable de parvenir à articuler les deux.

Ces différents axes de réflexion structurent les phases d’un colloque devant se dérouler à l’université de Cergy-Pontoise [1], les 8 et 9 décembre prochains. S’il ne s’agit pas d’y proposer des réponses pré-définies, l’ambition n’en restera pas moins, dans une logique comparative, de dégager certains des défis auxquels sont confrontées nos sociétés urbaines.

[1] Toutes les informations concernant le colloque : « France - États-Unis ; les territoires urbains face aux défis de la ségrégation », figurent sur le site : www.u-cergy.fr


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