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Souffrance, Suicides Paysans, Premiers résultats de l’enquête statistique et sociologique

Voilà c'est fait, les premiers résultats de l'enquête que nous avions mandatée peuvent maintenant être publiés.
C'est un travail de longue haleine puisqu'il a fallu presque 5 ans pour "défricher" et faire émerger ces données.
En voici, une synthèse succincte... 


 
Préambule

 

Tout d'abord il est important de préciser que les données proviennent de sources assez variées et pas seulement d'organismes étatiques. Ce qui permet de bénéficier de différents "angles de vue" et de tendre vers une objectivité très significative dans nos estimations. Notamment nous sommes les premiers à avoir pu, grâce à un travail de fond, intégrer les bases de données des associations qui regroupes des dizaines de milliers d'études au cas par cas de familles en difficultés.Ces données, n'avaient encore jusqu'à ce jour, jamais été explorées.

Aujourd'hui, il n'est personne de sérieux pour contester la pertinence et l'acuité que nous donne les outils statistiques. Il n'est pas un secteur des sciences qui ne les utilise pas :
- Que ce soit les assurances évidement (gestion des risques, actuariat),
 
- La finance (quantifier les fluctuations boursières, modèle de Black-Scholes),
 
- Mais aussi la biologie (biostatistique : indispensable et en pleine explosion aujourd'hui, elle permet de "faire parler" les centaines de milliers de données recueillies par les chercheurs. Son rôle est primordial dans la génomique),
 
- Le marketing (data mining, étude de marché),
 
- La physique statistique (mécanique quantique, mouvement brownien, thermodynamique...),
 
- Le traitement de l'image (Déconvolution:reconstitution d'images nettes à partir d'images floues, cette technique est très utile en imagerie médicale pour permettre de diagnostiquer précaussément dans de bonnes conditions. Elle est aussi utilisée pour retranscrire les images en provenance des sondes spatiales. ),
 
- La politique (enquête d'opinion, sondage),
 
- La sociologie (analyse de donnée),
 
...ect [la liste serait beaucoup trop longue]

Cette puissance de l'outil statistique, nous avons voulu la mettre à profit pour étudier le suicide et la souffrance dans le monde agricole.


 

Première partie

 

Les données que nous avons dû traiter sont de plusieurs types, principalement quantitatives (nombre de familles impactées, d'exploitation en faillite...) et qualitatives (Type de pathologies apparues, types de difficultés rencontrés...).
L'étude ne se limite pas au suicide car celui-ci, bien souvent, n'est qu'une des conséquences tragique de la souffrance. En effet, comme l'a montrée l'école de Palo-Alto les maladies psychiques ne peuvent être séparées d'un contexte car elles y trouvent fréquemment leurs racines.
 
Les pathologies apparues : dépressions (pour certaines liées à l'anomie), violence familiale, accidents du travail, alcoolisme, addiction à d'autres drogues, ont bien entendu été pris en compte. De même que les contraintes économiques : endettement, expropriations ou versement d'un loyer pour rembourser les créanciers (voir l'association "Une famille un toit") , reconversions forcées, personnes vivants très en dessous du seuil de pauvreté...
 
Avant d'aller plus loin, nous devons insister sur un point qu'il est crucial de bien comprendre, car c'est là, que réside toute l'originalité et la fécondité de ce travail de recherche.
 
Vous le savez, la souffrance est une notion relative, subjective : le théorème de Thomas rend compte du fait que les comportements des individus s'expliquent par leur perception de la réalité et non par la réalité elle-même !
 
Or, dans le cas qui nous intéresse, il est absolument indubitable que les familles aient ressenti de la souffrance car c'est d'elles-même, de leur propre volonté, parce qu'elles n'en peuvent plus moralement, financièrement qu'elles font la démarche, dans un dernier élan désespéré, de frapper à la porte des associations d'aides aux agriculteurs.
SOS Paysans, le nom d'une de ces associations reconnues d'utilité publique, plus qu'un long discours, vous donne une indication de la détresse dans laquelle se trouve les agriculteurs qui "échouent" à ses portes.

 

L'étude montre qu'elles le font en dernier recours et repoussent jusqu'au moment ultime (il est souvent déjà très tard) cette solution vécue comme humiliante.

Les témoignages des responsables et bénévoles d'associations, quelles que soit leurs sensibilités (religieux comme laïque), sont unanimes : angoisse, traumatisme, stupeur, état de choc, stress, dépression en corrélation avec des conditions d'existence ressenties par les familles comme instable et précaire...
Les signes cliniques sont tels, qu'il est nécessaire de mettre en place une aide et un suivi psychologique (Approche globale) avant même d'entamer les démarches administratives.

 

Il est à noter que les personnes qui font ce travail crucial d'aide aux familles et qui contribuent ainsi à préserver le "tissu social" le font gratuitement et sans contrepartie. Sans le travail de fourmie de ces bénévoles, les familles n'auraient quasiment aucune chance face à leurs créanciers.
Avant l'émergence de ce type de structure, la grande majorité des exploitations traduites devant le tribunal d'instance étaient mis en liquidation. Aujourd'hui grâce au dévouement et à l'abnégation de ces accompagnateurs anonymes, la situation s'est améliorée.
Néanmoins, bon nombre d'entre elles, continuent malheureusement chaque année à être déchues de leur propriété privée et de leur toit.
 
Il y a en moyenne 25 nouvelles familles qui, chaque année, sont accueillies par les antennes départementales de cette structure. Dans certain département, où l'association est implantée depuis le début des années 80 ou 90, le nombre de nouveaux dossiers tourne plus autour de 60 comme dans le département du Nord, du Pas de Calais, ou du Gard, 50 en Vendée ou dans les Bouches du Rhônes. Dans d'autres département, l'antenne mis en place très récemment ne bénéficie pas encore du "Bouche à oreilles" et ne traite qu'une quinzaine de nouveaux appels par an. 
 
Globalement et c'est paradoxal, la baisse des effectifs agricoles n'a que peu d'incidence sur le nombre de dossiers traités.
C'est environ 2500 familles qui potentiellement rejoindraient l'association chaque année sur toute la France si une antenne existait dans chaque département.

 

Deuxième partie

 

Pour aller plus loin, et mieux se rendre compte de toute l'ampleur du phénomène, nous pouvons en première approche, utiliser un argument heuristique mais qui a le mérite d'être facile à comprendre par le plus grand nombre :
En trente années (1980-2010), si chaque département avait été doté d'une antenne d'accueil pour famille en détresse on peut estimer à environ 30*2500 = 75 000 le nombre de familles potentielles qui auraient été suivies, rien que par cette seule association : Solidarité Paysans
 
Ce chiffre, relativement important, a été le déclencheur de notre volonté d'en savoir plus et de mandater une étude faite par des experts afin de valider ou d'infirmer ce qui au départ n'était qu'une simple conjecture.
Il faut signaler en outre, que d'autres réseaux plus traditionnels aide aussi chaque année des milliers de familles (la MSA, ATD quart monde ;le secours catholique, les CMP...)
Mais quel que soit le circuit utilisé par les familles, dans un cas comme dans l'autre, il faut bien comprendre que ces données ne représentent que la petite partie émergée de l'iceberg... et comme on le sait, 90% de la masse des icebergs se trouve en dessous de la ligne de flottaison et se dérobe à notre vue !
 
En effet, comme nous le disions plus haut, les familles répugnent à faire appel à l'aide, la pudeur et le sentiment de culpabilité paralysent la majorité d'entre elles qui préfèrent essayer de résoudre seules leurs problèmes et souffrent en silence. Pour mieux pouvoir "sonder" et appréhender cette réalité cachée, invisible pour les yeux, nous avons eu recours, non pas à un sonar... mais à la puissance de l'outil statistique et de l'ingénierie mathématique.
 
Les statisticiens, grâce à des techniques non triviales d'échantillonnage, de modélisation judicieuse, de projection, de recoupement et en confrontant leurs données à d'autres sources, arrivent à une estimation de près de 20% des familles d'agriculteur quichaque année, se trouvent en situation de profonde détresse. En effet, ces familles possèdent 80% des symptômes décrits plus haut. 
Chez les éleveurs laitiers, le taux de familles en "détresse psychologique élevée" dépasse même 40% comme le montre l'étude réalisée par la chercheuse Ginette Lafleur.

Si on veut raisonner en terme de nombre, cela veut dire par exemple qu'en 2010, il y a eu environ 120 000 familles dans ce cas, et en 1980 (date à laquelle nous avons fait démarrer notre étude) 240 000 familles. Cela correspond en moyenne à 180 000 familles chaque année depuis les années 80.

 

L'étude montre de plus que dans le domaine qui nous intéresse, la loi du tout ou rien ne prévaut pas : Si 20% des familles sont particulièrement impactées, il ne faut pas en déduire trop hâtivement, que les 80% restant n'ont rien eu, bien au contraire...

Pour bien faire comprendre les choses, on pourrait utiliser le terme plus parlant "d'épicentre". De la même manière que lors de la survenue d'un séisme, les dégâts provoqués sont plus importants en cet endroit qu'ailleurs, mais la zone d'impact quand à elle, s'étend bien au delà.

En terme de coûts humains, si dans la zone des 20% correspondant à l'épicentre, le voyant est rouge, la zone intermédiaire (de 20% jusqu'à 50%) est bel et bien à classer en orange. En effet, aujourd'hui, un agriculteur sur deux est en difficulté.

 

10 000 chefs d'exploitations sont au RSA et on estime à 20 000 autres ceux qui pourraient y prétendre mais n'osent même pas le demander.
Dans au moins 40 000 exploitations agricoles, le revenu agricole par actif est inférieur à un demi SMIC sans autre source de revenu significative (source INRA, 2001,voir page 4)

Par ailleurs, 5000 familles sont déchues chaque année de leur propriété privée par le biais des mises en liquidation.(Signer la pétition)

                   

        Troisième partie : Le Tabou du suicide 


En 1897, Émile Durkheim, le fondateur de l'école française de sociologie, consacra tout un ouvrage "Le Suicide" à l'étude de ce qu'il considérait comme un phénomène social : le taux de suicide est ainsi envisagé en tant qu'indicateur de la morale prévalant dans une société donnée. 

Selon lui, "Le suicide varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l'individu."

Les chiffres obtenus au cours de notre étude viennent malheureusement confirmer cette thèse puisque plus de 600 agriculteurs par an se suicident, soit presque 2 personnes par jour ! Ce chiffre est plus de trois fois supérieur à la moyenne des autres catégories sociaux professionnelles...

Deplus, on évalue à 8000 le nombre de tentatives chaque année !

Nos chiffres tiennent compte des suicides cachés par les familles (Tabou d'une mort "honteuse", volonté de préserver la réputation contre les rumeurs de faillite, garder le secret vis à vis des assurances vie, etc...)

Ses résultats viennent corroborer ce que certains sociologues pensaient déjà : les difficultés morales ne sont pas toujours directement imputables aux difficultés financières et à l'endettement.

En effet, même dans les cas où économiquement l'exploitation est viable, et la trésorerie saine, des dépressions apparaissent.

La surcharge de travail, les changements brutaux dans les modes de production, l'impossibilité de se projeter dans l'avenir sont des facteurs importants dans l'apparition des maladies psychiques. Ceci explique l'écart que l'on constate entre les indicateurs économiques et les chiffres plus élevés sur la souffrance et les suicides.

Il n'a pas été facile de faire émerger ces données à cause du tabou qui pèse sur le suicide et plus particulièrement sur le suicide agricole. Le suicide fait partie de la face cachée du développement, volontairement cachée !

Il est plus que temps d'exiger un débat sur ces questions et une reconnaissance des familles de victimes par l'état pour qu'un véritable devoir de mémoire puisse avoir lieu. 
 

 

Remerciement :

 

Nous tenons à remercier toutes les personnes qui ont participé ou été consultées pour la réalisation de cette étude :

 

-LPED (Laboratoire Population Environnement Développement) Université de Provence

 

- Michèle Salmona, professeur émérite à l’université Paris-X et membre du Centre

d'Anthropologie économique et sociale

 

-Christophe Giraud, Statisticien-économiste de l'INSAE, Maître de conférences à l’Université Paris Descartes et Chercheur au Cerlis

 

- Solidarité Paysans (Association de défense des agriculteurs en difficulté)

 

-MSA (Mutualité Sociale Agricole)

 

-L'APLI (Association des Producteurs de Lait Indépendants)

 

- René Jean, AvocatJuriste docteur en droit, professeur à la faculté d'Aix en provence

 

-Guillaume Zambrano, Avocat, Juriste docteur en droit





par arsfp (son site) lundi 13 août 2012 - 42 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par reprendrelamain (---.---.---.123) 13 août 2012 14:30
    reprendrelamain

    je ne rappelle pas qui a dit :

    "Notre société et son modèle économique sont tellement malade qu’ils affament et tuent ceux qui nous nourrissent..."

    mais il a tout dit !

  • Par ROBERT GIL (---.---.---.171) 13 août 2012 17:20

    Les paysans sont obligés de vivre d’aides et de subventions payées par nos impôts. Et lorsque nous nous rendons aux supermarchés, nous repayons une deuxième fois les produits issus de l’agriculture et de l’élevage. Le système est implacable, il exploite honteusement ceux qui produisent, et vident les poches de ceux qui consomment. Il faut en finir avec la libéralisation agricole et le pillage par les grands groupes capitalistes de l’agroalimentaire et de la grande distribution qui appauvrissent et précarisent les éleveurs, les agriculteurs et les consommateurs....................
    http://2ccr.unblog.fr/2011/10/31/le-probleme-est-dans-le-pre/

  • Par Nestor (---.---.---.41) 14 août 2012 11:16
    Nestor

    Salut ...

    Merci pour cet article ....

    Je n’écris pas souvent d’article car je suis nul en français, mais malgré mes difficultés j’en avais écrit un sur ce sujet ... Car cela mérite d’être souligné ... ici

    Quand à la pétition il est clair que je vais la signer, j’ai vu tellement de souffrance à cause de ça dans le monde paysan qu’il est pour moi inconcevable de ne pas signer cette pétition ...

    « J’en ai marre de voir mes amis qui possèdent des fermes pleurer du matin au soir parce qu’ils n’y arrivent plus, oui j’en ai marre de voir ces personnes souffrir, ces personnes vaillantes qui triment du matin au soir, sans week end, sans jours fériés, qui ne prennent jamais de vacances et qui sont des gens sympathiques qui ne demanderaient qu’à vivre de leur travail et de pouvoir élever leur enfants convenablement.

    J’en ai marre de voir les huissiers débarquer dans les fermes, pour y saisir ce que des gens se sont crevés toute leur vie à gagner, des fermes qui appartenaient à leurs parents et autrefois à leurs grands parents, il y en a ras le bol de cette connerie humaine.

    J’en ai marre que le téléphone sonne et d’entendre la femme d’un amis, d’un voisins qui me dit »on ne sait pas où est Raymond, il n’est pas rentré soupé« des femmes qui n’osent même plus aller dans le corps de ferme pour appeler leurs maris de peur de tomber sur l’horreur, car elles savent que ça fait six mois ou plus qu’ils tournent en rond, qu’ils ne savent plus quoi faire qu’ils ont perdu tout espoir, tout humour, méconnaissable ... 

    J’en ai marre d’aller décrocher de leur corde ceux qui ont mi fin à leurs jours par désespoir , j’en ai marre des bains de sang où je vois des amis adorables pour la dernière fois, quel massacre, des enfants anéanties par la mort de leur père, des femmes qui ne peuvent même plus parler, qui entre leurs larmes hurlent »non non mais pourquoi, pourquoi« .

    J’en ai marre de voir ce monde sans compassion ou le capitalisme et l’économie de marcher règne en maitre et qui considère leurs frères comme du bétail, qui sont près pour quelques poignées de billets à anéantir des familles, des gens intéressants qui avaient autrefois la joie de vivre et vivaient dans l’espérance pour eux et leurs enfants. »

    IL Y EN A MARRE !

  • Par entrecote (---.---.---.203) 14 août 2012 11:34
    entrecote

    Merci de votre coup de gueule... il est tellement réaliste !!

    Nous, paysans, devons lever la tête et ... le poing !

    oui, Y EN A MARRE !

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