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Stratégies contre le silence

« La mort ne surprend point le sage ; il est toujours prêt à partir », écrit La Fontaine (« La Mort et le Mourant »). « Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir », affirme Montaigne à la suite des stoïciens (Essais, I, XIX, « Que philosopher c’est apprendre à mourir »).

Toute peur, qu’elle soit maquillée de futile ou d’ultime, est un esclavage. Réserver à notre prochaine et totale absence du monde des plages fréquentes de représentation mentale, n’épuise donc pas toute révolte de la conscience devant la certitude de sa finitude, mais permet d’en domestiquer un tant soi peu l’effroi. En bonne stratège, la pensée de la mort s’utilise en outre comme électuaire efficace contre cette perte de temps qu’est la peine à vivre : consommer des durées indues à craindre, geindre ou feindre, comme s’il s’agissait d’expérimentations à mener dans une existence avant de pouvoir en corriger les résultats dans une autre, conduit à mésuser gravement de ses possibilités de bonheur, à ne pas accorder à sa vie la considération que sa fragilité lui devrait. Une vie que l’on néglige ou craint de s’efforcer à mettre en accord avec ses désirs, aspirations, idéaux, avec l’ensemble du paysage intérieur de notre conscience, est un lac d’ennui et d’inutilité opaque. A trop gâcher, notre vie n’est plus flux primordial mais mortier épais…

Introduire l’idée forte de la mort au sein d’une attitude quotidienne précédemment trop heurtée, circonspecte ou lénifiante, contribue ainsi à la contenir dans des limites philosophiquement utiles et à l’empêcher de s’inviter en subreptice dans le reste de l’existence ; car la mort est sournoise et prend le masque de bien des renoncements, des lâchetés, des résignations, des irritations, des ressentiments. Pour éviter que ses méfaits explosent un jour à notre conscience en une gerbe horrifique de regrets, il faut la traquer sans relâche dans les méandres de notre réalité, cracher son goût dès qu’il nous monte à la bouche. « L’amour de la vie, hors duquel l’amour n’est que foutaise », écrit le situationniste Raoul Vaneigem (Entre le deuil du monde et la joie de vivre). « Suis-je parvenu à me défaire de la pliure que le pointillé du sursis imprime aux existences ? (…) La crainte est au centre d’un monde sans cœur. (…) Combien d’années a-t-il fallu pour que la vie s’incarne en moi, pour qu’elle devienne au sein de mes déséquilibres le centre de gravité, au fond de mes déperditions le pôle d’irradiation ? »… Et si l’on ignore encore comment bien vivre, ne pas oublier que donner de soi à autrui, créer, apprendre et réfléchir, produire de l’amour et de l’art, restent les meilleures façons de conférer à nos actes la nécessité qui nous est propre. Nous sommes notre sens et notre cause.

Mais lorsqu’il n’y a vraiment plus rien à jouir, plus personne à réjouir, quitter la vie… Pour Spinoza, le suicide est l’échec du conatus (le désir de chacun de persévérer dans son être) ; l’esprit s’engloutit, mutilé par les passions tristes. Mais que l’on cherche, en s’annihilant volontairement, à détruire la déchéance de l’extrême vieillesse, les souffrances de la maladie incurable, ou une douleur psychologique insupportable, ne peut-on cependant considérer le suicide, en tant que produit de notre choix de circonstance et de temporalité, comme la moins mauvaise des fins ? Par rapport à la troisième, les deux premières raisons semblent toutefois plus solidement objectives parce que totalement extérieures à nous au sens spinozien : les souffrances physiques ne font pas partie de notre essence, mais découlent de contraintes biologiques ; alors que se tuer par amour, par exemple, est un produit de notre imaginaire, de la narrativité dont nous sommes pétris. Mais il n’y a dans les faits aucune différence : les peines morales (comme d’ailleurs les satisfactions) acquièrent pour nous une réalité aussi pure que les phénomènes naturels qui touchent notre corps.

On peut aussi envisager le suicide comme un acte de liberté philosophique. Ne plus trembler devant la fatalité et l’ignorance du moment où elle se manifestera, mais lucidement décider de ne plus persévérer dans son être. Vivre debout, en tâchant d’épuiser de chaque journée toute possibilité d’intensité, de satisfaction, de jubilation, puis tomber d’un coup, comme un arbre… Spinoza nie pourtant le suicide, quelques soient ses causes, comme manifestation volontaire, lui donnant une explication qu’on pourrait qualifier de moléculaire. « Spinoza ramène le suicide à une maladie d’erreur. A savoir : toute une zone de particules sous des rapports donnés, ne reconnaissent plus les autres particules sous leurs autres rapports comme étant les leurs, et se retournent contre elles. Si bien qu’il faudrait dire des maladies auto-immunes, à la lettre, que ce sont des suicides organiques. Tout comme les suicides sont des espèces de maladies auto-immunes psychiques », analysait Gilles Deleuze (cours du 6/1/81 à l’Université de Saint-Denis) - ce qui n’a pas empêché le philosophe d’y succomber puisqu’il s’est défenestré en 1995… Tout effort pour motiver le suicide serait ainsi une tentative de rationalisation d’un processus pathologique.

Du suicide philosophique, il resterait donc seulement l’idée à caresser : « la pensée du suicide est une puissante consolation : elle nous aide à passer maintes mauvaises nuits » écrit Nietzsche (Par delà Bien et Mal). En tant qu’éventualité d’achèvement d’une vie accomplie, le suicide est un éperon pour la pensée, une incitation à toujours poursuivre le travail inachevé de la production de sens, un regard aiguisé sur la contingence. Pureté de contingence qu’on ne rencontre cependant jamais ; un acte qui à chaque instant peut ne pas être, s’extrait d’un déterminisme dont il nous est impossible, pilotés que nous sommes par les gènes et les affects de notre condition humaine, de totalement nous départir. Notre liberté s’arrêterait ainsi à la connaissance des actions possibles, sans se prolonger dans leur réalisation : le suicide, dissolution effective de nos atomes au sein du monde, est forcément toujours une perte d’autonomie, une anticipation sur la soumission finale.

L’éparpillement ultime de soi, que constitue ce passage entre une liberté de mots et un assujettissement de fait, peut se comprendre par conséquent comme le dernier stade de la Nausée existentielle décrite par Hofmannsthal, Musil ou Sartre : l’impuissance à établir des rapports ordinaires avec les choses et avec autrui, la scission douloureuse entre le langage et la pensée, l’évanouissement de la capacité de synthèse, la fragmentation du réel en minuscules morceaux que la perception ne parvient plus à relier, la survie à coups de petites euphories aussitôt évanouies, c’est la perte vertigineuse et écoeurante de l’unité de l’Etre.

Fulgurance de la vision « moléculaire » de Spinoza qui annonçait, deux siècles et demi avant la psychanalyse, l’angoisse de néantisation qui saisit ceux qui sont atteints par une sensation terrifiante de dépersonnalisation, de disparition du Moi. Mais la psychologie ne suffit peut-être pas à rendre compte du profond défaut de cohésion qu’est la perte d’identité. Des analogies fondamentales ne se trament-elles pas entre le petit échantillon d’architecture cellulaire que nous formons et la vastitude infinie ou indéfinie dont nous sommes issus ? La physique quantique démontre qu’au niveau subatomique, l’état de la matière dépend de l’observateur ; hors notre regard embrassant, le monde serait donc non seulement neutre de beauté, mais ne ressemblerait qu’à une sorte d’agrégat perpétuellement hésitant. Peut-être alors qu’on se tue quand on ne sait plus voir du monde que ses erratiques composants, et que crie en nous le pulvérulent vertige de cet émiettement...

Pour bien vivre, la mort est utile, pourvu qu’on n’oublie pas que sa couleur est silence d‘atomes solitaires…


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29 réactions à cet article    


  • John Lloyds John Lloyds 24 mars 2009 11:31

    Article qui rejoint, sans les pousser jusqu’au suicide, les théories du chamanisme de Castaneda. La mort comme première conseillère, accompagnant l’individu, en haut et à gauche de son épaule. Toutefois le suicide n’y a pas de sens, puisque la mort ne frappe qu’au travers du combat.

    "La physique quantique démontre qu’au niveau subatomique, l’état de la matière dépend de l’observateur".

    Lumineux ! Au niveau de la perception et des états de conscience, c’est le mouvement du point d’assemblage. Ce qui rejoint le titre, car ce mouvement s’opère par "la force du silence". Un équilibre très ténu, entre nihilisme et vie. Superbe article, vous avez mon respect, l’auteur.


    • Sophie Sophie 24 mars 2009 12:06

      Merci beaucoup, John Lloyds, votre commentaire me touche.


    • Aafrit Aafrit 24 mars 2009 12:18

      La mort saisit le vif brusquement et sans attendre son avis elle le jette silencieusement dans une autre dimension.Le vif saisit la mort pour la comprendre, négocier son échéance, interpeller ses mystères et ses injustices, prenant toutes les créatures, ayant une seule déstinée commune, pour témoins, voulant avec des propos audibles faire parler ce grand Silence incontournable qui glôutonne seule et sans commensaux sans dire un seul traître mot, même pas l’intéressé esseulé, trop tard pour lui et pour nous tous la gouffre est caché derriere ce mot , la mort, on doit tous s’y confier ; comment ? elle en est artiste..
      "Pour bien vivre, la mort est utile, pourvu qu’on n’oublie pas que sa couleur est silence d‘atomes solitaires…"
      C’est pour cela l’Homme (DONT LES FEMMES) d’antan a trouvé une arme redoutable réconfortante contre celle ci, vivre pleinement en cotoyant la mort, et si on est mort, la mort n’est qu’une réalité parmi d’autres faisant parti de lui, de nous, elle concerne toute sa communauté et la peine est partagée par tous, n’ayant aucune couleur, on est mort tous simplement....avec l’Homme seul, celle ci prend sa couleur et accentue sa mort, on est beaucoup trop et plus encore mort que d’habitude..
      La mort est une constellation de morts dont le suicide qui est une chose qui lui ressemble et l’attire..


      Merci pour ce joli texte qui donne envie de vivre !


      • Antoine Diederick 24 mars 2009 13:17

        d’accord avec vous, ce texte donne envie de nous précipiter à vivre.....


      • Sophie Sophie 24 mars 2009 16:46

        Alors tant mieux, mon but est atteint... 


      • Romain Desbois 24 mars 2009 12:51

        Belle écriture merci.

        La peur de la mort ne serait -ce pas d’abord la peur de l’inconnu voire la peur de la souffrance ?

        C’est sur cette peur que se sont construites les religions et autres croyances. L’esprit humain a horreur de ne pas savoir, ce qui fait les beaux jours de la voyance également.
        C’est également sur cette peur de la mort que s’appuient toutes les dictatures et oppressions (un être qui n’a plus peur de la mort n’est plus contrôlable).

        Que se passerait-il si l’on connaissait l’heure de sa mort ?
        L’on se sait tous mortels mais on vit comme si c’était le contraire, certainement grâce au fait justement que l’on ne connait pas l’heure de sa mort.
        Cette inconnue nous permet de vivre avec cette épée de Damoclès que l’on tente d’enfouir dans l’inconscient le plus profond.

        Choisir l’heure de sa mort est une façon pour certain de continuer à maitriser sa vie, son corps, mais cela peut être aussi dans certaines circontances un acte de résistance, subversif.

        Hélas on est plus sensible à sa propre mort qu’à la mort d’autrui (au sens large) dont on fait bien peu de cas.


        • zelectron zelectron 24 mars 2009 13:03

          @kiniki
          je vous ai "plussé" et oh ! stupéfaction c’est un moins qui est apparu, n’y attachez aucune importance : c’est hélas de + en + fréquent sur AVX.


          • John Lloyds John Lloyds 24 mars 2009 13:19

            "je vous ai "plussé" et oh ! stupéfaction c’est un moins qui est apparu, n’y attachez aucune importance : c’est hélas de + en + fréquent sur AVX"

            Non, quand vous restez trop longtemps sur un article, pendant votre lecture, d’autres lecteurs plussent ou moinssent, et votre note a pour effet de faire une réactualisation du commentaire, et y intégrer les autres notes de ce laps de temps.


          • zelectron zelectron 24 mars 2009 18:38

            @john
            effectivement et ça me remet en mémoire une idée pour le site : rendre le nombre de (-) et les (+) visibles
            dans certains débats ce serait plus juste (moins injuste ?)


          • Antoine Diederick 24 mars 2009 13:08

            pas mal....séduit.



            • Sophie Sophie 24 mars 2009 13:31

              "Enfouir cette épée de Damoclès dans l’inconscient le plus profond", c’est justement ce qui me semble inutile et néfaste. La souffrance est obscène, la mort d’un jeune être est injuste ; mais l’idée de notre mort doit se concevoir avec un effort de courage. Chacun se débrouille comme il peut, assurément, avec la certitude de sa fin ; et tant que cela ne déborde pas dans le domaine public et ne devienne pas un vecteur de pouvoir, on peut comprendre que croire à une quelconque entité supranaturelle soit un outil contre la peur - même si à titre personnel, je considère la religion comme une aliénation mentale.

              Sans tomber dans un attrait morbide, inviter la pensée de la mort dans son quotidien permet d’en chasser peu ou prou la futilité, et de faire justement plus de cas de la mort et de la souffrance d’autrui.

              Le suicide poussé par une immense douleur, quelqu’elle soit, est totale désolation. Mais le suicide comme choix philosophique est somme toute assez séduisant à un premier abord ; le geste n’est cependant pas exempt de bravade à destination des vivants, et ne peut s’apparenter à un véritable acte de liberté. En mourant, on ne se libère pas ; la liberté, le repos, sont des concepts pour l’esprit et la chair, pas pour la chose que l’on devient.

              Le "point d’assemblage", oui, ni aveuglement ni désespoir, meilleure position existentielle pour produire du sens, c’est tout un art de vivre...


              • easy easy 24 mars 2009 21:40

                "En mourant, on ne se libère pas ; la liberté, le repos, sont des concepts pour l’esprit et la chair, pas pour la chose que l’on devient"


                Ne commettons pas l’erreur qui consiste à confondre la pensée, le raisonnement des survivants avec celle du suicidé, du mort.
                C’est en tant que personne encore vivante, à une seconde d’appuyer sur la détente, que différents concepts dont ceux de la Liberté ou du Repos, ont un sens. Passée cette ultime seconde, rien, il n’y a plus rien, plus de pensée, plus de raisonnement, plus de sens pour le suicidé.

                Alors les survivants, s’ils veulent tenter d’imaginer la pensée du suicidée, doivent s’en tenir à ses dernières secondes de vie et ne jamais aller au-delà. 

                Evidemment que pendant leurs dernières secondes, certains suicidés voyaient quelque chose de l’ordre de la Liberté ou du Repos. Mais c’est la liberté d’aller vers le néant (ou le ciel pour certains) de passer de vie tourmentée à trépas où plus rien ne se passe qui les intéresse. 
                Evidemment qu’il n’y a pas de liberté ou de repos pour le suicidé mais il y a bien Liberté et Repos pour le suicidaire.

                La rhétorique du vivant s’arrête au seuil de la mort. C’est si vrai qu’aucune prose ne peut retenir un suicidaire décidé (Alors qu’un geste minime venant de La Bonne Personne peut tout inverser)

                Tout le bla-bla qui est fait autour d’un suicide ne vaut que pour les survivants (qui n’ont pas encore pris la décision fatale et qui cherchent encore à consolider leur libido vitalis ou conatus)



                Cela dit, pour essayer de trouver La Formule, je dirais qu’on se suicide toujours par destruction du Moi.
                Destruction et Construction ou Consolidation du Moi dépendant toujours de ce qui se passe entre soi et des Autres.

                La chose la plus mal comprises par les survivants c’est que beaucoup d’entre eux ont l’impression d’avoir participé positivement à la consolidation du Moi du suicidé et leurs impressions sont justes. Or, pour le suicidaire, c’est très souvent de la part d’une certaine Personne qu’il espère le geste positif, le geste consolateur et consolidateur. 
                Mille personnes entourent plutôt positivement un suicidaire mais il va tout de même finir par se tuer parce qu’il manque La Bonne Personne à l’appel.

                Faut-il déplorer ce problème de focalisation à la "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" ?
                Le déplorer reviendrait à prôner l’interchangeabilité. 
                Exit l’Amour en ce cas.

                Et là, malgré les apparences, je ne suis pas en train de ne parler que des dépits amoureux. Toutes les formes de souffrances, hormis celles liées uniquement à la maladie, peuvent être consolées par La Bonne Personne (Cas de ruine, de faillite, de déshonneur, de torture, d’emprisonnement compris).


                 
                 


              • Marsupilami Marsupilami 24 mars 2009 14:00

                 @ Sophie

                Très belle méditation. On pourrait aussi dire que la mort est notre biosphère paradoxale. Si la mort est l’inverse de la vie, alors nous naissons de la mort pour y retourner. Mais la mort est-elle vraiment l’inverse de la vie ? Nous n’avons aucune certitude sur ce sujet.

                En passant, une petite correction. Tu écris que "La physique quantique démontre qu’au niveau subatomique, l’état de la matière dépend de l’observateur". Ce n’est pas exactement ça. Il serait plus approprié d’écrire que "Selon la physique quantique, toute mesure physique, lorsqu’un observateur la répète à de très nombreuses reprises sur un même système, perturbe ledit système, étant donné qu’à chaque mesure, l’état de ce système se présente différemment, et donc que les mesures observées ne donnent qu’un résultat statistique pour tout changement d’état ayant été mesuré". Ce qui n’est pas la même chose : ce n’est pas l’observateur qui modifie l’état de la matière, c’est l’intervention de ses mesures répétées, donc à des moments différents qui ont chacun leurs propriétés.

                Ce qui ne change rien, sur le fond, à l’interpénétration entre le subjectif et l’objectif mais… Ne chantez pas la mort !


                • JL JL 24 mars 2009 14:19

                  @ Marsupilami, permettez moi de rebondir sur cette hypothèse que vous formulez et qui selon moi, est une erreur trop répandue : ""Si la mort est l’inverse de la vie, ...""

                  La mort n’est pas l’inverse de la vie, mais seulement le contraire, l’alter ego inverse si l’on peut dire de la naissance. A ce sujet, il ne me parâît pas inintéressant de faire une allusion au film " L’étrange destin de Benjamin Button", l’histoire inventée d’un monstre dont l’enveloppe charnelle aurait vécu à l’envers.
                   
                  Quant au néant, il va de soi qu’il ne saurait être l’inverse de quoi que ce soit, puisqu’il n’est pas. Il faut lire à ce propos, l’essai d’André Comte Sponville : "L’esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans dieu".

                  Cet excellent ouvrage m’a inspiré, entre autres, la réflexion que voilà : "Dieu, comme le sucre dans le café, c’est ce qui rend à ses adeptes le goût de la vie si amer quand il leur fait défaut".  smiley


                • Sophie Sophie 24 mars 2009 16:40

                  Merci, Marsupilami, et merci pour la précision, mais puisque l’état de la matière dépend des mesures répétées effectuées par l’observateur, en raccourci il n’est pas faux de dire que l’état de la matière dépend de l’observateur.

                  Je ne sais pas si on peut dire que la mort est l’inverse de la vie. La mort est le passage de l’existant au rien. Dans notre corps, meurent tous les jours des cellules, ce qui nous permet de continuer à vivre. Mais en tant que propriété émergente du cerveau, la conscience de soi dépend forcément de l’état des cellules de la dite matière. Une fois qu’elles sont mortes, que voudrait-on qu’il subsiste de nous, hors des souvenirs dans la conscience de quelques autres ?...


                • SANDRO FERRETTI SANDRO 24 mars 2009 17:32

                  @ Marsu et Furtif, vous étes éclairants dans ces ténèbres, comme d’habitude.
                  @l’auteur ;article interessant et original. Il y a 30 ans , qu’en j’étais en khagne, j’aurais passé des heures à débattre avec vous.
                  Aujourd’hui, à bientot 50 ans, après 15 ans de pratique professionnelle des morgues et trop d’enterrement où "il y a méme pas de vent pour agiter les fleurs", je ne sais plus. Plus envie d’en parler.
                  Sauf à lire Céline et Cormac Mc Carthy, et écouter encore Alain Bashung en boucle.

                  La seule chose dont je suis sur, c’est que le doute m"habite, comme disait Desproges.
                  Ou encore, cette merveilleuse phrase de Camus :

                  "je parle de la mort, parce qu’il n’y a pas d’autre sujet".


                • Marsupilami Marsupilami 24 mars 2009 19:50

                   @ JL

                  Si tu m’a bien lu, il est pour moi évident que la mort n’est pas l’inverse de la vie. Vu je n’aime pas les smileys, faut comprendre mon ironie… et mon amour des paradoxes !


                • JL JL 24 mars 2009 14:05

                  Je crois qu’on se suicide quand la mort nous apparaît préférable à la vie, c’est hélas, aussi simple que cela. Maintenant, il existe des millers de situations qui peuvent conduire à ce sentiment.


                  • Kalki Kalki 24 mars 2009 17:17

                    Fasciné par ces propres processus d’intellectualisation, perdue dans le miroir Alice ?, n’est-ce pas une dépersonnalisation ?

                    L’intellectualisation, la conscience, l’absolue, toute absolue conduirait elle à la folie, d’une ame perdue.

                    Il n’y a rien sur quoi se raccrocher, les mots, la pensée, le sens, on ne peut même pas se faire confiance finalement.

                    La mort du sens ne détruit pas du but. Même s’il nous appartient qu’ a moitié ou pas du tout, nous ne somme que des chevaux de la mort traversant un pont entre deux rives.
                    Sur notre dos pèse un cavalier dont nous ne pouvons voir le visage, nous sentirons ça présence toute la vie ou nous servirons de monture.

                    Bon article, merci.
                    La mort peut être romantique, ou en tout cas avoir des représentations romantiques dans l’imaginaire des individus.

                    La mort c’est la tragédie humaine.

                    Mais pour le moment je préfère encore la vie, je laisse la mort aux autres.

                    http://fc03.deviantart.com/fs13/f/2007/096/f/8/Apple_of_Death_by_Rajala.jpg

                    http://fc32.deviantart.com/fs6/i/2005/064/0/2/Raito_and_the_snake_by_Go_Dev il_Dante.jpg

                    http://fc57.deviantart.com/fs5/i/2004/347/4/2/Death____by_2Dark.jpg

                    http://fc07.deviantart.com/fs12/i/2006/300/b/8/Embracing_Death_II_by_Merdah n.jpg

                    “Les Maîtres Si, Yu, Li et Lai parlaient :
                    ” Qui peut faire de l’Absence la tête,
                    De la vie l’épine dorsale et de la mort le cul ?
                    Qui sait que vie et mort, conservation et destruction
                    Ne sont qu’un seul et même corps ?
                    Celui qui sait cela sera notre ami. ”
                    Les quatre hommes se regardèrent et sourirent,
                    Sans objection ils devinrent amis. “


                    • Emmanuel Aguéra LeManu 24 mars 2009 19:33

                      Vivre avec ou sans la mort...
                      Le suicide "est forcément toujours une perte d’autonomie, une anticipation sur la soumission finale." Soumission finale qui ne serait donc pas elle même une perte d’autonomie ? La silencieuse compagnie de la mort, que vous appelerez la conscience de la vie, continuera de faire de nous des apprentis dompteurs pour quelques années encore...
                      C’est de vous ce dessin ?
                      Belle Mort.


                      • maharadh maharadh 24 mars 2009 20:25

                        Très belle plume et sujet passionnat s’il en est, bravo Sophie !
                        Le suicide ! Mais c’est la force de ceux qui n’en ont plus, c’est l’espoir de ceux qui ne croient plus, c’est le sublime courage des vaincus.

                        Guy de Maupassant

                        Si les religions premières, antiques, païennes, polythéistes… n’ont jamais interdit le suicide, même si la mort, chez les peuples premiers, peut être tabou., en revanche, toutes les religions monothéistes (et leurs avatars divers et a-variés) l’ont condamné et le condamnent encore au motif qu’il est une rupture de la relation de dépendance, de soumission de l’Homme à dieu : aussi, l’homme, en tant qu’individu ne peut être maître de sa vie et, a fortiori, de sa mort puisque sa vie appartient à dieu. Fortes de leur puissance temporelle directe ou de la pression qu’elles pouvaient-peuvent exercer sur l’opinion publique et les gouvernements, via la morale dominante, les chiens de garde de l’Ordre établi (médias, École…), et la bigoterie des notables, elles ont même fait en sorte que le suicide soit considéré comme un… crime (d’où sa condamnation par le Code pénal, l’exclusion des cimetières des dépouilles des suicidé-e-s…).

                        Dans les sociétés modernes soumises à l’influence d’une religion, que celle-ci soit religieuse ou politique, lorsqu’il n’y a pas d’interdiction explicite, notamment au niveau de la Loi, du suicide, celui-ci est généralement psychiatrisé pour être assimilé à une maladie (mentale), une "perversion" qu’il faut prévenir chez les personnes "suicidaires" ou dont il faut guérir els personnes qui ont raté leur suicide. Ce n’est alors pas le bâton du flic ou du gendarme, les barreaux de la prison qui sont appelés à la rescousse mais la camisole chimique.

                        C’est pourquoi, aucune philosophie, aucune éthique se prévalant de l’humanisme, ne peuvent condamner et, a fortiori, interdire le suicide. L’être humain ne vit pas en raison de sa propre volonté mais de celle de ses géniteurs. Il ne naît pas humain mais naît à son humanité par le choix qu’il en fait. En accédant à cette liberté il "constitue" son humanité sur sa liberté d’être, laquelle est, ipso facto, celle de penser, de s’exprimer, de faire et ne peut être qu’absolue ou… ne pas être ; dès lors, devenu son propre "maître", il doit pouvoir pleinement jouir de la totale maîtrise de sa vie et donc de sa… mort.

                        Cette liberté je la revendique pour moi, je navigue sans cesse entre les deux , vie ou mort par mon fait.
                        life-in-the-dead.over-blog.com/

                        Suis-je un lâche pour me réserver ce droit ?


                        • Walden Walden 25 mars 2009 14:06
                          Non, la mort n’est pas l’inverse de la vie. La vie apparaît objectivement comme un processus ressortant du registre phénoménal. Au plan subjectif, elle est vécue comme un flux d’évènements - dont la mémoire consciente ne retiendra d’ailleurs que quelques uns.

                          La mort n’est objectivement que la cessation de la vie ; elle n’est pas un phénomène en soi, et qu’un évènement ponctuel. Certes cet évènement singulier que constitue la mort des autres, par ce qu’il nous affecte potentiellement, peut marquer plus sûrement le souvenir. Au plan personnel, la mort n’existe pas, excepté dans notre imaginaire, et nous ne la connaîtrons jamais : on ne rencontre pas sa propre mort, puisque la conscience part avec elle. C’est pourquoi même si « La mort ne surprend point le sage ; il est toujours prêt à partir », néanmoins, même y étant préparé, la mort nous prend toujours par surprise, car au dernier instant l’on croit toujours être vivant, et celui d’après toute croyance a cessé.
                           
                          « Réserver à notre prochaine et totale absence du monde des plages fréquentes de représentation mentale, n’épuise donc pas toute révolte de la conscience devant la certitude de sa finitude, mais permet d’en domestiquer un tant soit peu l’effroi » Ces tentatives de représentation mentale pourraient aussi bien sembler dérisoires, puisqu’on ne peut se représenter l’absence. Le sujet ne peut penser l’absence de lui-même. Si l’on demeure dans la crainte de la mort, c’est donc poursuivre un expédient artificieux que de vouloir se figurer l’inconcevable.
                           
                          « Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les évaluations prononcées sur les choses : ainsi la mort n’est rien de terrible (car même à Socrate elle serait apparue terrible), mais l’évaluation prononcée sur la mort : qu’elle est terrible - voilà qui est terrible. » écrivit Epictète. Le point de vue stoïcien pourrait se résumer ainsi : Il ne sert de rien de craindre les choses au regard desquelles nous demeurons impuissants. S’il faut s’habituer à penser aux choses qui nous semblent redoutables, ce n’est pas pour s’habituer à la peur qu’on en pourrait avoir, mais pour comprendre que, ne dépendant aucunement de nous, nous n’avons rien à en craindre (NB : de plus la mort n’est pas une chose, mais la disparition d’une « chose »). Nous devons seulement craindre notre propre imagination.
                           
                          En revanche, l’idée « philosophique » du suicide, quels qu’en soient les motifs, relève de la représentation. Bien souvent, et bien heureusement, elle ne reste d’ailleurs qu’au niveau conceptuel, sans franchir le cap de l’expérience (dernière). La réalité du suicide se rapporte bien davantage au domaine de la psychopathologie. Voire exclusivement, tant il serait difficile de démontrer que le passage à l’acte suicidaire, fut-il commis par un philosophe, ne marque pas le terme d’une pathologie pendante – hormis le fait d’un suicide ordonné (comme pour Sénèque), auquel cas, il ne s’agit en réalité que d’un meurtre par procuration. « Ne plus trembler devant la fatalité et l’ignorance du moment où elle se manifestera, mais lucidement décider de ne plus persévérer dans son être. » Fatale erreur philosophique née du sentiment trompeur de pouvoir, par ce biais extrême, récupérer la maîtrise de ce qui nous échappe, pour ne pas reconnaître (encore une fois) notre totale impuissance…
                           
                          « Mais lorsqu’il n’y a vraiment plus rien à jouir, plus personne à réjouir, quitter la vie… » Parole d’hédoniste qui ne rechercherait que le plaisir, à prendre ou à donner ? « L’esprit s’engloutit, mutilé par les passions tristes. » Triste passion de la chair, nourriture vaine pour l’esprit : pour que sa joie demeure, il faut lire tous les livres, et ne se pas lasser, puis par dessus tout ne cesser de méditer.
                          La méditation, cette stratégie du silence... smiley
                           
                          « Pour bien vivre, la mort est utile, pourvu qu’on n’oublie pas que sa couleur est silence d‘atomes solitaires… » On dirait du René Char… C’est dire que je n’y comprends goutte smiley Merci pour ce beau texte littéraire. Etes-vous également l’auteuse de ce remarquable dessin ?

                          • Sophie Sophie 25 mars 2009 14:31

                            Merci à tous d’avoir si bellement prolongé et enrichi ma réflexion. Je me retrouve dans la plupart de vos propos. Oui, ce dessin est de mon fusain.


                            • freeal freeal 25 mars 2009 18:30

                              Bonjour,
                              Personne, dans ces textes n’a cité Jankélévitch, son essai sur la mort.
                              Un petit extrait qui me ravit : " Si la mort n’est pensable ni avant, ni pendant, ni après, quand pourrons nous la penser ?"
                              Encore une petite : " Chronologiquement, la "préoccupation" (de la mort) est l’état d’une conscience occupée à l’avance par ce qui n’existe pas encore, par la présence absente de ce qui sera plus tard.
                              Merci pour ce texte très posé.


                              • Sophie Sophie 26 mars 2009 10:26

                                Oui, vous avez raison, c’est un ouvrage important. Mon texte traite cependant moins ce qu’est "penser la mort", que "penser à la mort" ou "désirer la mort". Mais conceptualiser la mort, qui ne nous concerne pas en tant qu’objet, puisque nous sommes vivants, mais seulement en tant qu’idée, est évidemment un thème philosophique majeur.


                              • Dominique Giraudet Dominique Giraudet 25 mars 2009 18:51

                                Bonjour Sophie,

                                 Je tiens aussi à dire combien j’ai apprécié la qualité de votre article , qualité qui n’est pas si courante que cela sur le web . Si par hasard , vous aviez le désir de vous exprimer sur le cas trés controversé du philosophe Martin Heidegger ainsi que sur sa pensée , qui malgré de vives controverses sur son "odeur "nazie , me parait tout de mème dépasser ce stade .
                                N’hésitez pas non plus ,si le coeur vous en dit à venir vous exprimer aussi sur mon blog ( penser) , vous y serez la bienvenue !Merci .

                                Bien amicalement,

                                Dominique Giraudet



                                http://penser.over-blog.org/


                                • Sophie Sophie 26 mars 2009 10:28

                                  Merci, Dominique, je ne manquerai pas de visiter votre blog.

                                  Heidegger, oui, intéressant par sa pensée mais tout autant par les critiques qu’on peut lui faire... !


                                • Walden Walden 26 mars 2009 13:01

                                  Monsieur Giraudet, "odeur nazie" est un bel euphémisme pour désigner l’engagement de Heidegger au parti national-socialiste dès 1933...


                                • Dominique Giraudet Dominique Giraudet 28 mars 2009 18:39

                                  Merci Sophie ! J’attend vos commentaires avec impatience !


                                  Mr Walden , sachez bien que je suis aussi scandalisé que vous par l ’aveuglement incroyable de Martin Heidegger par rapport à sa perception remarquablement erronée du pouvoir hitlérien . D’aprés ce que j’ai lu , il semble s’ètre assez rapidement rendu compte de son égarement . Pour l’instant il m’est difficile de me faire une juste idée de tout cela , en France nous sommes "coincés" entre les "pro-heideggerriens" convaincus et passionnés et les "anti-heideggerriens" qui ne le sont pas moins ! La bataille fait rage, me
                                  semble-t-il ,au détriment de la vraie recherche, du véritable esprit philosophique . Je vais faire l’effort minimal d’aller y voir au sein des textes mèmes , seul moyen , décidément ,d’essayer d’y voir un peu plus clair ! Mais j’ai l’impression que pour essayer d’aborder et de comprendre une pensée d’une telle ampleur , il faut avoir la constance d’y consacrer sérieusement quelques années ( au minimum !) . Je parle pour moi , évidemment , des esprits plus brillants y arriveront peut-ètre plus rapidement ...

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