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Suicides chez France Télécom : mise au point

Vingt-cinq salariés de France Télécom ont mis fin à leurs jours. L’émotion suscitée par cette série noire est légitime. Cependant, elle ne doit pas conduire à l’erreur de diagnostic.

Le risque est grand, en effet, de focaliser le débat sur "l’entreprise" (au sens de "société privée", ou soumise à un processus de privatisation, et dans laquelle les conditions de travail se dégraderaient du fait de la recherche effrénée du profit).

Les phénomènes de stress et de harcèlement moral au travail peuvent avoir des causes multiples, et ils ne sauraient être mis systématiquement sur le compte d’une pression exercée sur le salarié pour qu’il augmente sa "productivité". La volonté de dominer l’autre, dans le cadre d’une relation de supérieur à subordonné, le refus d’une personnalité qui dérange, parce qu’atypique, la crainte de la mise au jour d’irrégularités par un employé scrupuleux, l’intolérance ou l’envie : voilà autant de facteurs déclanchants (et nous pourrions en énumérer bien d’autres). Aussi la question du mal-être dans la vie professionnelle peut-elle survenir sur des lieux où il ne s’agit pas forcément d’engranger des bénéfices.

Sans pour autant retourner les choses en occultant les abus liés au management dans le secteur privé, il conviendrait à cet égard de ne point trop idéaliser le service public. La logique des "missions" fait que l’agent y est souvent considéré comme un simple pion qu’on déplace sur une case, avec l’impossibilité de faire valoir un avis. Certes, le fonctionnaire possède la sécurité de l’emploi. Mais elle recèle ses effets pervers : comme il s’avère particulièrement difficile, voire impossible, de licencier un salarié, les pressions destinées à pousser un "indésirable" au départ se révèlent parfois plus violentes qu’ailleurs. Le système étant très hiérarchisé, un subordonné qui rencontre un problème avec un supérieur peut du reste immédiatement se trouver confronté à l’ensemble de la pyramide bureaucratique, prête à l’écarter sans ménagement. Dans l’Education nationale, des enseignants se suicident, et des livres comme celui de Véronique Bouzou (Ces profs qu’on assassine, Jean-Claude Gawsewitch, 2009) devraient amener à se poser les questions qu’on se pose bien pour France Télécom. Losqu’un inspecteur d’académie martèle "incident isolé" ou "aucun lien n’est établi avec le travail", en quoi se montre-t-il plus humain qu’un certain Didier Lombard parlant de "mode des suicides" ? On vit également des situations insupportables dans les commissariats, dans les hôpitaux, etc. Le secteur privé est loin d’avoir le monopole sur la maltraitance du travailleur :

"L’enquête [réalisée par l’auteur sur le harcèlement moral au travail] nous donne un taux de réponses identique dans le secteur privé et le secteur public, ce que confirment toutes les autres enquêtes, avec :

- 50 % pour le public (42 % titulaires, 2 % contractuels, 6 % dans des entreprises nationalisées) ;

- 50 % pour le privé.

Mais, étant donnée la répartition inégale du public et du privé dans la population active (l’Etat gère environ un actif sur quatre), on peut en déduire une prédominance du harcèlement moral dans le secteur public.

[...] On y voit bien que le harcèlement moral n’est pas lié à la productivité, mais à des enjeux de pouvoir. Dans ce cas, on ne peut pas déresponsabiliser les personnes en incriminant le profit lié au capitalisme et à la mondialisation, on ne peut que le ramener à une dimension psychologique fondamentale, la pulsion d’emprise qui amène les individus à contrôler l’autre et à vouloir l’asservir." (Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement moral dans la vie professionnelle. Démêler le vrai du faux, Paris, Syros, 1998, pp. 152-153.)

Paul Moreira, qui intervient lui aussi sur le site du Nouvel Observateur*, insistait voilà peu sur la nécessité de "libérer la parole" dans "l’entreprise". A juste titre. Encore faudrait-il se rappeler que le fonctionnaire, lui, est soumis à un "devoir de réserve" qui restreint précisément sa liberté d’expression.. Un agent qui voudrait témoigner d’une situation de harcèlement dans le cadre de son service risquerait d’être sanctionné par sa hiérarchie... ce qui ne ferait qu’amplifier le processus. D’où la difficulté de mener une enquête sur le sujet dans la fonction publique, où l’on a essentiellement pour interlocuteurs les responsables (qui à les entendre ne sont jamais responsables de rien) qui ont précisément intérêt à étouffer les affaires qui dérangent...

Une mesure concrète pour "libérer la parole" ? Lever le "devoir de réserve", éventuellement légiférer pour le supprimer.

 

Daniel Arnaud

Retrouvez cette note dans sa version originale sur http://generation69.blogs.nouvelobs.com/

 

* Et qui vient de publier, avec Hubert Prolongeau, Travailler à en mourir (chez Flammarion).

 

par Daniel Arnaud (son site) lundi 19 octobre 2009 - 35 réactions
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  • Par manusan (xxx.xxx.xxx.46) 19 octobre 2009 10:23

    on redonne les chiffres une énième fois puisqu’aucun article ne les livre, ils sont pourtant bien connus et trainent sur le net :

    2000 : 28 suicides pour un effectif de 130 000 (taux de suicide : 0,21%)
    2001 : 23 suicides pour un effectif de 122 000 (0,18)
    2002 : 29 suicides pour un effectif de 116 500 (0,24)
    2003 : 22 suicides pour un effectif de 116 000 (0,19)
    2004-2007 : n.c.
    2008 : 12 suicides pour un effectif de 92 000 (taux de suicide : 0,13%)
    2009 : 12 suicides à la date du 1er octobre

    Que se passe-t-il entre 2004 et 2007 ? Mystère. De sources syndicales, on avance le chiffre de 34 pour la seule année 2007. Mais alors 2008 et 2009 marqueraient plutôt un net recul des suicides ? Difficile de l’affirmer compte tenu du trou statistique de quatre ans, mais la tendance est clairement et heureusement à la baisse.

    La « com », c’est pas de l’info. La preuve par France Télécom.

     
  • Par Robert Biloute (xxx.xxx.xxx.100) 19 octobre 2009 11:07
    Robert Biloute

    Votre article apporte des nuances que je trouve pertinentes. La pression dans une entreprise public prend effectivement une forme détournée du fait même de la sécurité de l’emploi.

    J’ajouterais que dans certaines, on cumule les inconvénients : aspect rigide et centralisé du fonctionnariat + méthodes de management sur les résultats (ou disons plutôt les fameux indicateurs). Et là ça peut faire vraiment mal : on se retrouve dans une espèce d’URSS livrée à la loi du marché.. en chine en somme ??

  • Par Le Hérisson (xxx.xxx.xxx.131) 19 octobre 2009 13:29
    Le Hérisson

    A l’auteur,

    Quelque soit le lieu, l’entreprise, etc. le suicide (ou la dépression) signifie que le salarié se trouve, à un moment donné, dans "une impasse" psychologique.

    Par exemple, pour ce qui est de France Telecom, il me semble que beaucoup de salarié ont mis en avant le fait qu’ils étaient sans arrêt mutés, sans forcément que ces changements d’affectation aient du sens avec leurs compétences.

    Cette méthode de management donne alors au salarié le sentiment qu’il se trouve dans un labyrinthe professionnel, exactement comme un labyrinthe de jeu où l’issue serait devenue invisible à celui que l’on fait passer de chemin en chemin.

    A partir d’un certain moment d’épuisement à errer dans ce labyrinthe, l’impasse dans laquelle il se trouve s’impose alors totalement dans le psychique. Il n’a réellement plus aucune issue, excepté l’arrêt de travail, la dépression, ou encore le suicide.

    Par conséquent, le remède me semble, outre de redonner la parole, de montrer des issues professionnelles possibles et valorisantes.

    Il semble que l’on en soit encore loin !

  • Par Gazi BORAT (xxx.xxx.xxx.192) 20 octobre 2009 13:41

    Selon certaines études, il apparaitrait aussi que le nombre de victimes de la Shoah ait été exagéré.. Isn’t it ?

    Le négationnisme, c’est simple : il suffit d’oser !

    gAZi bORAt

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