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Suisse : du voile intégral au nu intégral

Qu’ils soient entièrement livrés à la vue ou totalement camouflés sous des voiles orientaux, tous les poils sont les bienvenus dans la Confédération helvétique. Enfin presque...

 Comme chacun sait, la Suisse est un pays plus contrasté qu’il n’y paraît. La preuve, tous les actes législatifs de la Confédération sont rédigés dans les quatre langues officielles : l’allemand, le français, l’italien et le romanche. Et les tenants de la fondue fribourgeoise portent un regard condescendant sur les amateurs de la croûte valaisanne. De même, les inconditionnels neuchâtelois du « cortaillod », un pinot noir gouleyant et fruité, ne peuvent évidemment s’entendre avec les farouches partisans tessinois du « ticino », un merlot saturé de soleil. Par chance, tous ces braves gens font corps pour défendre leurs biens les plus précieux : la Constitution fédérale et les banques.

Les banques mais aussi les exilés fiscaux, particulièrement nombreux sur les rives du lac Léman, et les touristes fortunés. Il faut dire que ces derniers font entrer chaque année dans les caisses de la Confédération de bien juteux profits directement issus des dépenses effectuées dans les boutiques chic de Genève ou de Lausanne, et plus encore dans les stations huppées de Gstaad, Saint-Moritz ou Zermatt.

Après quelques années d’absence, mon épouse et moi sommes retournés en Suisse cet été, pour renouer avec les randonnées dans un Oberland Bernois où nous n’avions pas remis les pieds depuis une vingtaine d’années. Mis à part des chalets supplémentaires dans les alpages, une spectaculaire augmentation des prix (exemple : le café à 3,5 euros !) et un usage du schwyzerdütsch (le suisse-allemand) en net recul, rien n’a véritablement changé au cœur des montagnes du Canton de Berne symbolisées par le formidable triptyque composé de l’Eiger, du Mönch et de la Jungfrau. Et s’ils ont été rejoints par des touristes russes, indiens et chinois au pouvoir d’achat renforcé par la mondialisation, les Japonais continuent de fournir les gros bataillons de visiteurs de la petite ville d’Interlaken et des superbes stations de montagne qui jalonnent le parcours du Berner Oberland Bahn  : Grindelwald et Wengen. Parmi ces Japonais (auxquels se mêle désormais un nombre croissant de Coréens), se trouvent bien évidemment des randonneurs et des alpinistes, mais aussi des touristes moins sportifs venus en groupes compacts de l’Empire du Soleil levant réserver des wagons entiers du train à crémaillère centenaire du Jungfraujoch qui les amènera sur le glacier d’Aletsch, à près de 3500 m d’altitude.

Des personnages de mangas

Mais revenons aux poils. Les habitudes évoluant avec le temps, la pilosité corporelle est de plus en plus visible chez les randonneurs. Les Germaniques et les Anglais eux-mêmes troquent peu à peu leurs traditionnels knickers et leurs chemises de coton pour des T-shirts et des shorts. Une tenue débraillée que désapprouvent manifestement les randonneurs japonais. Généralement couverts de la tête aux pieds, certains – particulièrement les femmes – n’hésitent pas à porter des gants sur les mains et un voile de protection sur le visage. Les indispensables lunettes de soleil finissent de les soustraire à la vue des autres, ce dont ne s’étonnent plus les autochtones, habitués, comme les Savoyards de Chamonix ou les Valaisans de Zermatt (autres hauts-lieux de la présence japonaise) à la présence de ces personnages de mangas aussi parfaitement typés. 

Á l’invisibilité corporelle des Japonais répond celle des musulmanes – beaucoup plus rares mais néanmoins présentes – qui déambulent dans les rues des stations ou partent, elles aussi, à l’assaut du Jungfraujoch. Curieux spectacle que ces femmes en route pour les cimes en niqab dans les trains à crémaillère. Plus étonnant encore, la tenue de leurs époux. Car si la religion impose à leurs yeux une prison de tissu à leurs compagnes, les obligations ne valent pas pour eux, et c’est dans une tenue de vacances parfaitement décontractée, faite le plus souvent de jeans et de T-shirts, qu’ils se promènent en compagnie de leurs femmes, à l’image de cet homme aux avant-bras velus, vu à Grindelwald en compagnie de ses... quatre femmes entièrement voilées. Ou de ces deux autres, tout aussi décontractés sur le plan vestimentaire, dégustant en riant à une terrasse d’Interlaken la bière locale tandis que leurs épouses, muettes, levaient de temps à autre leur voile pour ingurgiter une gorgée de jus d’orange sous le regard blasé des serveuses. 

Au risque de se râper les roubignolles

Poil caché ici, poil apparent là. Et je ne parle évidemment pas de ceux des bouquetins, chamois et autres marmottes que l’on peut observer lors des balades en montagne. Précisément, le Niederhorn – magnifique point de vue sur les sommets et sur le lac de Thoune – est, non loin d’Interlaken, l’un des lieux privilégiés pour observer les bouquetins de l’Oberland, souvent peu farouches, qui vivent en nombre sur les flancs du Gemmenalphorn voisin. Pas de chance cette fois-ci : mis à part un grand mâle au repos sur un rocher et quelques jeunes vite disparus dans les chaos rocheux, très peu de ces formidables acrobates au rendez-vous. Une déception vite effacée par l’arrivée, au croisement d’un sentier, d’un trio d’animaux à poils inattendu : deux mâles et une femelle bipèdes, équipés de chaussures de marche, de sacs à dos et, comme l’impose de plus en plus la mode en montagne, de bâtons de randonnée nordique. Mis à part ces équipements, rien sur le corps, au risque de subir la morsure du soleil ou, lors des pauses, d’exposer ses parties intimes à la morsure de fourmis agressives. Mais le naturisme est, paraît-il, plus qu’un mode de vie : une philosophie, affirment les plus accros.

Un mode de vie présent partout en Europe dans des lieux dédiés, mais rarement en pleine nature, hors des camps autorisés. En cela, la Suisse fait désormais exception, et les adeptes de la randonue se multiplient, notamment dans les cantons de l’Est du pays où, malgré le risque d’une amende pouvant atteindre 200 francs suisses, il n’est pas rare de rencontrer des randonneurs dévêtus, voire des skieurs de fond n’ayant froid ni aux yeux, ni au reste ! Certains, dans le sillage de Puistola Grottenpösch, pratiquent même l’escalade et l’alpinisme en tenue d’Ève ou d’Adam, au risque, pour les hommes, de se râper la chipolata ou les roubignolles sur les aspérités de la roche. Mais il faut savoir ce que l’on veut, et les menus désagréments semblent ne pas décourager les amateurs. De là à affirmer, comme le font certains, que la randonue est en voie de progression semble pourtant sujet à caution, des spécialistes de la question affirmant le contraire en se référant à un retour marqué de la pudeur chez les jeunes.

Cachés ou apparents, les poils font parler dans la Confédération et ne manquent pas de susciter, ici et là, chez nos amis suisses, des commentaires parfois désobligeants. Mais la tradition d’accueil est là qui impose, la plupart du temps, le silence en public et limite même les regards désapprobateurs. Avec une pointe d’ironie, on peut même affirmer que le respect pour les cartes Visa ou Mastercard l’emporte en définitive sur toute autre considération... Grüetzi voll, amis de l’Oberland, nous retournerons vous voir avec plaisir, ne serait-ce que pour déguster un verre de Féchy bien frais sur le vénérable Blümlisalp  !




par Fergus lundi 25 juillet 2011 - 41 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Nomade (---.---.---.77) 25 juillet 2011 12:26
    Nomade

    Bonjour Fergus,
    Article amusant s’il en est, mais quand même pas dénué des habituels clichés français à propos de la Suisse et des Suisses.
    En effet, vous avez payé 3.50Euro votre café dans un des hauts lieux touristique en Suisse , mais avez-vous déjà bu une bière aux Champs-Elysées ?
    Et non, ce n’est pas uniquement grâce aux cartes de crédits que les Suisses sont tolérants mais plutôt par tradition. 20% de la population en Suisse est d’origine étrangère et cela ne nous amène pas encore à un débat sur l’identité nationale !
    On lit souvent dans les médias français des propos acerbes au sujet des réfugiés fiscaux, notamment français en Suisse.il est clair que ceux-ci sont là pour des raisons économiques, mais pas seulement, c’est aussi parce que on leur fout une paix royale.
    Le Suisse est par nature discret et tolérant et il se mêle de ses affaires, il peut donner l’impression d’être froid et distant mais il ne l’est pas, c’est souvent un individu paisible qui ne galvaude pas son amitié lorsqu’il l’a donnée.
    En tous cas cher Fergus soyez toujours le bienvenu en Suisse avec ou sans votre carte de crédit...
    Bien à vous et Bons Baisers de Suisse !
    Nomade

  • Par Jean d’Hôtaux (---.---.---.148) 25 juillet 2011 11:53
    Jean d'Hôtaux

    Bonjour Fergus et merci pour cet article élogieux consacré à l’Oberland bernois !

    Bravo pour vos connaissances acquises du schwyzerdütsch, cet idiome si cher à nos compatriotes alémaniques, dialecte dont vous vous êtes imprégné : Grüetzi voll !
    Ici en Suisse romande, nous avons coutume de dire sur un ton taquin, qu’il ne s’agit pas d’une langue, mais d’une maladie de la gorge ... (rien de méchant dans ces propos !)

    Bravo également pour vos connaissances en œnologie helvétique, mais dans ce domaine nous vous connaissions déjà ce talent ...

    Quant à cette « spectaculaire augmentation des prix (exemple : le café à 3,5 euros !) », en la traduisant en euros vous avez raison, toutefois en Francs suisses les prix ont peu augmenté en Suisse (inflation faible).
    Cette « spectaculaire augmentation » doit tout à la parité du Franc suisse qui s’est beaucoup apprécié face à l’euro depuis plus de trois ans maintenant et notamment au cours de ces derniers mois. Ce matin l’euro valait moins de 1.16 CHF, alors qu’il en valait encore 1.68 CHF à la fin de 2007.

    Voir l’évolution du cours ici .

    Ce Franc suisse trop fort fait le malheur de l’économie suisse, celui de l’industrie d’exportation notamment, mais aussi celui du tourisme ...

    Cela dit, vous avez bien choisi la période de vos vacances car actuellement la météo n’est pas brillante ici en Suisse, à l’image de ce qui se passe ailleurs en Europe. Toujours la faute à ce maudit anticyclone des Açores qui fait la pluie et le beau temps !

    Bien cordialement !

  • Par Fergus (---.---.---.42) 25 juillet 2011 16:35
    Fergus

    Bonjour, Furio.

    Le fait est que le vote nationaliste a fortement progressé depuis quelques années en Suisse. Doit-on pour autant boycotter un pays dont un pourcentage des habitants choisit une voie politique discutable ? Pourquoi pas ? Mais ce serait faire du tort non seulement à ceux que l’on prétend combattre, mais aussi à tous leurs opposants qui, jusqu’à preuvre du contraire, restent majoritaires.

    Faudrait-il, sur les mêmes bases, fuir comme la peste les régions Alsace ou Paca ainsi que quelques villes ouvrières ici et là où le Front national atteint des niveaux élevés ? Personnellement, je ne vois pas les choses ainsi, et si l’on cherche à me convaincre du bien-fondé d’une idéologie que je réprouve, j’en débats avec mes contradicteurs en avançant mes propres arguments. Et, s’il le faut, j’abandonne toute relation avec ces personnes. Mais sans renier pour autant toute une population.

  • Par Fergus (---.---.---.42) 25 juillet 2011 13:43
    Fergus

    Bonjour, Dom y Loulou.

    Mon propos n’était pas d’établir un constat exaustif et sans concession de l’état actuel de la Confédération, mais de souligner un contraste amusant auquel nous avons, mon épouse et moi, été confrontés durant notre séjour à Grindelwald. Rien de plus.

    Qu ’il y ait une réalité du « chantier permanent » en Suisse, c’est bien possible, et j’y ai été confronté sur la rocade de Berne. Cela relève-t-il d’une stratégie délibérée, c’est possible aussi. Mais manifestement je ne dispose pas des mêmes informations que vous. C’est pourquoi je vous suggère, pourquoi pas ? d’en faire un article et de nous éclairer sur les motivations des gouvernants. Cela dit, sachez qu’à Paris et même dans la ville où je réside, Rennes, on évoque également le « chantier permanent » !

    Sur les autres plans, libre à vous de développer. Je serais curieux, par exemple, d’en savoir plus sur ces fermes incendiées.

    Non, je n’étais pas en recherche d’une image d’Epinal. Mais l’image d’Epinal est, d’une certaine manière, plus ou moins inévitable dès lors que l’on évoque ce qui se passe, de manière visible, au coeur des grands sites touristiques. Sans doute y aurait-il sujet à des articles d’une toute autre nature au terme d’un séjour à Zurich. Une prochaine fois peut-être...

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