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Accueil du site > Actualités > Société > Tabous : les vrais et les faux

Tabous : les vrais et les faux

Dans la vie publique francaise, il y’a les faux tabous (“le libre-echange”) et les vrais.

Les faux tabous, ce sont ceux que tout le monde pourfend, dans une vociferante unanimite. Prenez notre campagne presidentielle : miracle, apotheose de convergence, tout le monde est oppose au libre-echange ! Protectionisme assume pour certains, euphemise (“juste echange”, “preference communautaire”, “reciprocite”) pour d’autres. Tous nos heroiques contempteurs du “liberalisme sauvage” n’en assurent pas moins s’attaquer courageusement a un “tabou”. Revenez dix ans en arriere : tout le monde s’en prenait avec la meme vigueur et la meme audace a la “pensee unique”, dont Alain Minc etait designe comme le (bien solitaire) representant en France. Designer un faux tabou, c’est s’assurer d’avoir le beurre (l’extase heroique) et l’argent du beurre (le confort du consensus). C’est aussi se dispenser d’avoir a justifier ses prises de position. Combien, parmi nos croises du protectionisme, connaissent-ils le theoreme de Ricardo (oui, un economiste Anglais, donc suspect, mais c’est tout de meme LE fondement theorique du commerce international), ne serait-ce que pour le refuter ? Combien se contentent-ils d’un vague “les Etats-Unis/la Chine pratiquent bien le protectionisme, alors…” (et alors ? Doit-on necesserairement imiter toutes les erreurs des autres pays ? Doit-on ouvrir des camps de travail en France sous pretexte que la Coree du Nord en a ?) ou bien d’un “comment peut-on rivaliser avec des pays dont le cout du travail est le vingtieme du notre ?” (facile, lisez Ricardo !).

En face des faux tabous, il y’a les vrais tabous. Ceux-la, aucun des candidats a la Presidentielle ne se risquera a s’y attaquer . Malheur a celui par qui le scandale arrive, il se fera huer et conspuer. Voila qui est trop tentant : chiche ! Analysons donc, en vrac, cinq tabous de la pensee francaise :

 -La Loi Lang sur le prix du livre

 -Le culte des “petits”

 -La Politique Agricole Commune (PAC)

 -Le logement social

 -L’exception francaise

Puis fuyons a toutes jambes avant de nous faire lapider.

1)  La Loi Lang

Cette loi, adoptee en 1981, contraint les editeurs a fixer un prix unique pour chaque livre, interdisant de la sorte la concurrence sur les prix. Ainsi un supermarche doit-il vendre les livres au meme prix qu’un petit libraire, quand bien meme il souhaiterait pratiquer une politique de prix plus aggressive. En 2011, ce principe a ete etendu, apres un vote a l’unanimite (forcement), aux livres electroniques. O merveilleuse unanimite, dans laquelle se noient les questionnements !

Notons tout d’abord que les pays etrangers font l’inverse de la France. En Grande-Bretagne, le “Net Book Agreement”, qui avait ete mis en place en 1900, a ete juge illegal en 1997. Depuis, le prix des livres est libre. Aux Etats-Unis, le Departement de la Justice intente un proces a Apple, l’accusant justement de fixer le prix des livres electroniques en collaboration avec les editeurs.

Des strategies divergentes donc, pour quels resultats ? Sans surprise, les livres francais sont chers, tres chers. Prenons deux livres a titre d’exemples, et comparons leur prix sur Amazon en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Nous choisirons des livres dont la langue originale est “neutre”, c’est-a-dire ni le francais, ni l’anglais. Un roman a succes, et un essai historique :

Titre

Langue originale

France

GB

EU

Millenium, Tome 1, de Stieg Larsson

Suedois

EUR 9,50

GBP 4,49 /

EUR 5,46

USD 9,99 /

EUR 7.63

Voyage d’un Europeen, Geert Mak

Hollandais

EUR 33,73

GBP 6,79 /

EUR 8,28

USD 17,98 /

EUR 13,73

 

Le taux de change retenu pour la conversion est le taux au 18 avril : 1 EUR = 0,82 GBP = 1,31 USD.

 

Pas etonnant, avec de tels prix, que les Francais achetent de moins en moins de livres (440 millions en 2010 contre 739 millions en Grande-Bretagne). Notre fameuse “exception cuturelle” consiste a rendre les livres inabordables. Beau succes ! Et pour quelle justification ? “Il faut proteger les petites librairies”. Les petits libraires meritent bien entendu la meme compassion que toute autre personne menacee dans son emploi. Mais au nom de quoi precisement devrait-on privilegier les petites librairies ? De deux choses l’une : soit l’image d’Epinal du libraire “qui connait vos gouts et vous conseille” est vraie, et dans ce cas-la, ils ont un marche captif, quel besoin d’une loi ? Soit les Francais preferent, en majorite, acheter leurs livres dans des grandes surfaces de type FNAC, ou ils auront plus de choix, ou bien par Internet, ou ils ont encore plus de choix : et dans ce cas-la, pourquoi les en dissuader par des prix prohibitifs ? Il n’est nullement question d’imposer l’un ou l’autre mode d’achat : juste de laisser tout simplement au marche le soin de determiner comment les Francais veulent acheter leurs livres, sans decreter ex ante qu’un mode de consommation est superieur a l’autre.

2)  Le culte des “petits”

La preference a priori accordee aux petits libraires sur les grandes surfaces et sur l’Internet s’inscrit dans une ideologie plus generale qu’on peut qualifier de “petitisme”. Le Francais ideal vit dans un petit village, c’est un petit artisan qui fait ses courses chez un petit commercant, il achete ses livres, on l’a vu, chez un petit libraire… 

A l’inverse, les grandes surfaces sont vouees aux gemonies (Marine Le Pen voudrait meme les interdire dans toutes les villes de moins de 30 000 habitants), accusees de tous les vices, il est urgent d’augmenter les impots sur les grandes entreprises du CAC 40, qui sont devenues des repoussoirs universels, les grands patrons sont des monstres, le role des citadins est de subventionner les campagnards, et quant a la grande finance, n’en parlons pas… Grand, mechant, petit, gentil.

Sur quoi se fonde ce culte du “petit” et cette horreur du “grand” ? Sur la nostalgie, sans aucun doute. Terrifies par le “grand” large de la mondialisation, les Francais fantasment sur le retour a une France traditionnelle revee, tellement plus rassurante. Pourtant, les grandes entreprises payent en moyenne mieux leurs salaries que les petites, investissent plus en formation et en recherche & developpement, exportent plus. Le Portugal et l’Italie sont des pays qui, pour des raisons reglementaires, fiscales et bancaires, ont un beaucoup de petites entreprises familiales mais tres peu de grandes entreprises. A l’inverse, la Suede est portee par de nombreux grands groupes (Volvo, Ericsson, Scania…). Qui resiste le mieux a la crise ? Qui est le plus innovant ? Il ne s’agit evidemment pas de brimer les petites entreprises. Simplement, pourquoi les autorites publiques, pourquoi le discours politique ne se contenteraient-ils pas de rester neutre entre petites et grandes entreprises ? Un pays est un eco-systeme : il faut de petits villages et de grandes villes, des PME et de grandes multinationales. Pourquoi porter un jugement moral a priori sur les uns ou sur les autres ? Que gagnons-nous a perturber les equilibres naturels ?

3)  La Politique Agricole Commune (PAC)

La PAC, c’est la vache sacree de la politique francaise. Pour un politicien, emettre la moindre reserve a son sujet, c’est un suicide. A ce racket institue par de Gaulle envers l’Allemagne (“vous nous subventionnez en echange de notre soutien en Europe”), nulle opposition. Alors que l’agriculture s’etait fort bien portee depuis des millenaires d’etre confiee aux agriculteurs, il a ete decrete voila 50 ans que, desormais, tout (les cultures, leur quantite et leur prix) serait decide le plus loin possible de la terre et de la ferme, a Bruxelles, par des fonctionnaires qui ne sauraient reconnaitre la difference entre du ble et du mais. On nous l’assure desormais : sans la PAC, mais c’est bien sur, l’agriculture francaise s’effondrerait ! La France deviendrait un desert agricole ! Surprenante affirmation, etant donne l’augmentation continue de la consommation alimentaire dans le monde, qui entraine l’explosion des prix agricoles. Dans un tel contexte, pourquoi les terres francaises, fertiles et beneficiant d’un climat tempere, seraient-elles laissees en jachere ? Comme toujours lorsqu’on ne sait plus comment justifier une politique, on etablit un inventaire a la Prevert de justifications possibles. Choisissez celle qui vous plaira, on espere bien que, noyes sous la quantite, vous n’oserez plus emettre de reserve quant a leur qualite. Servez-vous, a vot’ bon coeur :

 -l’independence alimentaire nationale

 -le “jardinage” du territoire

 -la protection de l’environnement

 -la politique d’amenagement du territoire (encourager les Francais a habiter dans les “petits” villages plutot que dans les “grandes” villes)

  -une politique sociale d’aide aux agriculteurs.

Aucune de ces “justifications” ne resiste a une analyse rigoureuse. Mais qu’importe, puisque nul n’osera s’y risquer.

4) Le logement social

C’est LA reponse a la crise du logement : il faut developper le logement social ! Et d’imposer, via la Loi SRU (Loi relative a la Solidarite et au Renouvellement Urbain) un minimum de 20% de logements sociaux.

Il est tres malvenu de mentionner l’evidence : s’il y’a 100 logements pour 110 foyers, 10 foyers se retrouveront prives de logement, qu’il y’ait parmi les 100 logements 0, 20, 50 ou 100 logements “sociaux”. Le fait de soustraire une fraction du parc immobilier a la logique du marche pour le soumettre a une logique d’attribution administrative n’augmente pas d’un iota le nombre de Francais loges. Cela deplace tout simplement le probleme du mal-logement, dont les victimes deviennent ceux dont les revenus sont juste au-dessus des seuils qui leur donneraient droit aux logements sociaux. Par ailleurs, l’administration administrative des logements genere tous effets pervers bien connus des historiens de l’URSS :

 -injustice : pourquoi une personne qui gagne juste un peu plus que les seuils d’attribution de HLM devrait-elle etre moins bien logee qu’une personne qui gagne moins ?

 -corruption, favoritisme et nepotisme dans l’attribution des logements

 -inertie : une personne qui beneficiait d’un HLM le garde meme si ses revenus ont augmente et sont desormais superieurs au seuil d’attribution des HLM

 -arbitraire : selon quels criteres decide-t-on qui aura un HLM dans un quartier chic de Paris, tandis que d’autres devront se contenter d’un HLM dans “les quartiers” ?

 -clientelisme : les detenteurs de HLM deviennent redevables des politiques qui le leur ont attribue

 -immobilite : une fois qu’on a un HLM, on le garde, quitte a sacrifier un emploi qu’on aurait pu obtenir dans une autre ville

 -mauvais entretien des locaux, vandalisme : apres tout, “c’est a eux de le reparer, ce n’est pas mon probleme”

 -gaspillage : une famille se voit attribuer un grand HLM ; les enfants quittent le foyer, les parents restent seuls dans le grand appartement alors qu’on pourrait y loger une famille avec enfants.

Ces maux sont consubstantiels a la logique d’allocation administrative des ressources, pourtant on fait semblant de croire que “Ah oui, on va faire quelque chose, on va remplacer le Maire Duchemolle par le Maire Torchedu, ca devrait resoudre le probleme”. Un peu comme Gorbatchev revait de “reformer le communisme”, sans remettre en cause ses principes de base. Ca ne marche pas.

Il serait beaucoup plus efficace de restituer les HLM au secteur prive, et de remplacer les subventions cachees qu’ils representent par une aide directe et explicite aux foyers les plus defavorises, qui decideraient mieux que n’importe quel fonctionnaire de la facon dont ils souhaitent la depenser. Mais entre les interets des politiques, qui veulent garder leur clientele d’obliges, et ceux des beneficiaires des HLM, il y’a bien peu d’espoir de faire prevaloir l’interet general.

5)  L’exception francaise

Essayez, dans une discussion politique, de mentionner l’exemple d’un pays etranger. Vous vous ferez tres vite rappeler a l’ordre : “Mais on ne peut pas comparer la France a …” ! La premiere arme de l’arsenal des “anti-comparatistes”, c’est la taille : “Mais on ne peut pas comparer la France au Danemark ! Elle en a 10 fois la population !” L’avantage de l’argument de la taille, c’est qu’il est presque toujours utilisable : il y’a peu de pays qui aient la meme taille que la France. L’inconvenient, c’est qu’il ne prouve rien, sauf dans les rares cas ou la taille du pays a un impact direct sur le parametre compare. Par exemple, une strategie de “paradis fiscal” n’est applicable que par un petit pays. La strategie monegasque de supprimer les impots pour attirer les grosses fortunes est redoutablement efficace dans un pays de 30 000 habitants, mais ne pourrait pas fonctionner dans un pays de 65 millions d’habitants. Par contre, rien n'empeche de comparer la politique educative de la France avec celle du Danemark, par exemple. Un argument a utiliser avec discernement donc !

Autre mode d’”anti-comparatisme” : tel pays a un trait deplaisant, cela suffit a discrediter toute comparaison avec ce pays. Prenons l’exemple d’un petit pays montagneux, enclave et sans ressources naturelles, qui fait partie des pays les plus democratiques, les plus prosperes et les plus stables du monde : la Suisse. Coup de chance : c’est un pays limitrophe, pas besoin donc de voyager bien loin pour y chercher des idees, et en plus, c’est un pays (partiellement) francophone ! Pourtant, toute evocation de nos voisins helvetiques suscite l’indignation la plus virulente de votre interlocuteur : c’est un paradis fiscal ! Leur modele de democratie directe ? Ah, oui, ils ont vote contre les minarets ils y’a deux ans, c’est du beau ! Fermez les bans.

Et de fait, certes, la Suisse est un paradis fiscal, ce qui n’est pas la façon la plus noble de gagner sa vie. Certes, le “non” aux minarets etait mesquin. Cela suffit-il a disqualifier leur systeme politique, qui permet de concilier au plus au point la democratie, le respect sourcilleux de la Loi, la stabilite, la modestie et l’efficacite de l’Etat ? Cela doit-il disqualifier une economie qui, au-dela de la banque, se montre redoutablement competitive dans les domaines de la machine-outil, de la pharmacie, de la chimie et de l’horlogerie, tout en versant des salaires astronomiques ? A l’heure ou l’Union Europeenne agonise, n’aurait-on pas interet a s’inspirer de ce pays qui gere harmonieusement depuis des siecles ses multiples langues et religions ? Quand les Gouvernements francais, Penelopes hysteriques, s’epuisent a defaire inlassablement ce que leurs predecesseurs ont fait, ne devrait-on pas s’interroger sur les secrets d’un peuple qui reussit a garder le cap avec une telle constance ? Il n’y aurait donc rien, vraiment rien a en retirer ?

Voila donc cinq tabous écornés. Cela vous fait-il réfléchir ? C’était l’objectif recherché. Cela vous choque, vous scandalise, vous révolte ? C’est de la propagande anglo-saxonne, ultra-liberale, infeodee aux interets de la finance ? Du calme ! Il vous reste toujours le tabou du libre-échange à combattre ! Aux armes, citoyen !


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4 réactions à cet article    


  • eric 20 avril 2012 10:08

    D’accord sur tout. Peut etre auriez vous pu insister sur le fait que ce n’est pas uniquement du a une coupure d’avec le reel et a une meconaissance du monde, mais a la la defense de solides interets par les classes sociales beneficiaires nettes de la depense publique qui refusent absolument de definir et de compter leurs avantages relatifs.


    • Nanar M Nanar M 20 avril 2012 13:51

      C’est de la propagande anglo-saxonne, ultra-liberale, infeodee aux interets de la finance ?

      OUI


      • Nanar M Nanar M 20 avril 2012 13:55

        manque pu qu’un petit graphique et ça sera beau comme du Fran9ois Lenglet (pour ceux qui connaissent c’est l’insupportable crane d’oeuf de BFM qui fait les gros yeux à qui ose remettre en cause l’orhodoxie néo libérale)


      • cancrela 20 avril 2012 18:44

        Vive bilderberg
        Vive la trilatérale

        Morts aux cons de pauvres, sauf ceux que l’on gardera comme esclave.

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