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Accueil du site > Actualités > Société > Un plat de haricots verts

Un plat de haricots verts

Histoires banales (4)

Il fait chaud ce matin. Un temps de saison, chaud, mais pas lourd, une petite brise s’est levée avec l’aube et la marée. Sur l’étendoir deux serviettes de bain se donnent des airs d’oriflamme. Il faudra pourtant qu’elle se décide à les ranger. Plus tard, pas tout de suite, pour le moment il faut préparer les haricots verts. C’est lui qui les a achetés, il y a deux jours, au marché. Comme d’habitude, il les a pris chez Lucien, le maraîcher de la Ferme Saint Martin. Grande gueule Lucien ! Jamais content en apparence ! Toujours trop de ci, pas assez de ça ! Trop d’eau et pas assez pluie ! Trop de soleil et pas assez chaud ! Trop de clients et pas assez d’acheteurs ! Mais au fond la crème des maraîchers à l’ancienne, le roi de la salade fraîche cueillie, le spécialiste de la fraise juste à point et des légumes comme on n’en trouvera jamais en hyper. Avec ça, toujours le petit geste qui fait plaisir, en même temps que le kilo de patates, les trois aubergines et la botte de carottes, il glisse toujours dans le panier un petit bouquet de persil, trois branches d’estragon et de basilic, ou une poignée de feuilles d’oseille avec, en prime, le mode d’emploi pour « la soupe à la Rirette, quand elle bout c’est qu’elle est faite. »

Elle déverse les haricots en tas sur la table de la terrasse. Pour une fois, Lucien a fait dans l’originalité, pas de persil aujourd’hui, ni d’estragon, du cerfeuil. Entre ses doigts, elle froisse l’extrémité d’une branche pour le plaisir de sentir le suave parfum de cette plante d’ombre et de terre épaisse. Puis elle se met à l’ouvrage. Magnifiques ces haricots, verts, brillants, gorgés de sève. Pourtant, elle s’est demandé si elle aurait de le courage de les préparer et puis elle s’est dit que si elle attendait ils seraient perdus et que ce serait dommage ! Bravo Lucien, ils sont de toute première qualité ! Pas un fil ! Un coup d’ongle à chaque extrémité suffit. Elle travaille vite, un peu mécaniquement, les yeux dans le vague. Quand elle a fini, la bassine bleue est presque pleine. Elle soupire. C’est sûr, il y en aura trop. Pas grave, avec le reste elle fera une salade. C’est délicieux en cette saison une salade de haricots verts et pas difficile à faire : une vinaigrette à l’huile d’olive, une peu de moutarde, une pointe d’ail et le cerfeuil de Lucien, une entrée parfaite pour un soir d’été.

Elle rentre dans la cuisine, pose la bassine sur la table, met sur le feu la grande casserole à moitié remplie d’eau, sale avec la petite cuiller en bois (donnée en prime par le saunier auquel ils avaient acheté trois kilos de sel quand ils avaient visité son installation lors d’un voyage du côté de La Rochelle). Quand l’eau bout, elle y jette ses haricots et elle règle le minuteur : vingt minutes, pas une de plus, pas une de moins. C’est rituel. Un héritage familial transmis par son père. Elle esquisse un sourire. « Papa tes vingt minutes elles étaient à géométrie variable, tu te débrouillais toujours pour trouver un prétexte, n’importe lequel, pour goûter un peu avant la fin du temps réglementaire. Après, si il le fallait, tu faisais semblant de ne pas entendre la sonnerie, pour gagner les cinq ou dix minutes qui manquaient.  » Là-dessus elle se rappelle que ses parents vont arriver demain et elle se demande ce qu’ils vont bien pouvoir se dire. Rien, en tous cas, sur la cuisson des haricots. Ce n’est pas un sujet de conversation adapté à la situation.

Bon, si elle profitait du temps qui lui reste pour sortir le reste de gigot à faire réchauffer au micro-ondes et le petit melon que la voisine lui a apporté ce matin en venant prendre de ses nouvelles. Ah ! et puis mettre le couvert. Elle ouvre l’armoire pour prendre les assiettes. Juste à ce moment la sonnerie retentit. Elle goûte, « Comme toi Papa, mais moi je ne triche pas et j’ai raison d’ailleurs, ils sont parfaits ces haricots.  » Elle les égoutte, les verse dans un plat, deux ou trois noisettes de beurre et elle retourne vers l’armoire. Les assiettes d’abord, une, deux. Non pas deux ! Plus jamais deux depuis qu’hier on a sonné chez elle : deux gendarmes, la mine de circonstance. « Madame ! il y a eu un accident…  » Elle a beau faire un effort, elle ne se souvient plus de la fin de la phrase, ni de ce qui a suivi. Effacé le voyage jusqu’à l’hôpital, oublié le retour, reste juste une image : lui couché sur le dos, les yeux fermés, silencieux, ailleurs, pour toujours. Alors elle s’assoit, et elle pleure devant son assiette vide. C’est ça être veuve : préparer un plat de haricots pour quelqu’un qui les a achetés il y a deux jours et qui ne les mangera jamais.

Chambolle


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3 réactions à cet article    


  • sylvie 21 janvier 2012 09:12

    Très bien écrit, merci à vous, c’est criant de réalité


    • kitamissa kitamissa 21 janvier 2012 10:40

      Un de mes fils , officier de Gendarmerie commandant un escadron de Sécurité Routière en province à l’époque, a souvent eu à faire à cette pénible démarche , annoncer la mort d’un proche ou de plusieurs dans un accident de la route chez une famille bien paisible qui ne s’attendait certainement pas qu’un tel drame lui tombe sur la tête !


      pour l’anecdote, la cuisson des haricots verts est encore meilleure à la vapeur, ils conservent tout leur croquant et leurs vitamines .

      cuits à l’eau, il faut mettre du bicarbonate de soude durant la cuisson pour conserver leur couleur et une fois cuits, les plonger dans l’eau glacée afin qu’ils conservent leur fermeté .

      • brieli67 21 janvier 2012 23:46

        Haricots : faim !!

        en horreur : haricots verts à la niçoise : les faire revenir dans un coulis de tomates.

        pour les garder bien verts : blanchir au bicarbonate dans l’eau bouillante. Quelques bouillons et zoooou sur les glaçons.
        ensacher 12 minutes au Micro-onde
        on préfèrez le haricot cuit et croquant.

        Ma préférence va au haricot jaune à rames  : Or du Rhin ou Neckarsgold
        bien 45 minutes à l’eau presque bouillante.
        Un délice même si l’haricot est gros et parcheminé :
        la chair se gonfle et devient crémeuse. si on ne sale l’eau de cuisson.

        A l’hosto ce « sport » est encore trop souvent réservé au dernier-venu des externes....
        Formation sur le tas.
        Dommage.......

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