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Vers la fin du travail ? Entre promesses et réalités

Les robots remplaceront un jour l’homme. Le dernier polar en vente dans toutes les librairies ? On imagine déjà le roman dystopique ayant pour but de dépeindre un monde dans lequel l’intelligence artificielle a réussi à prendre le dessus sur les humains. Un monde dans lequel le travail n’existe plus. Et si c’était vrai ? Le consensus économique l’envisage sérieusement. Avec un le chômage de masse rencontré dans de nombreux pays, la relocalisation de l’industrie ne suffira pas à l’enrayer. Place donc à un nouveau modèle de société pour domestiquer le nouveau rapport au travail. C’est ce que nous verrons ici en commençant des bénéfices mitigés de la ré-industrialisation pour finir au changement du rapport et de la valeur du travail.

En France, depuis les Trente Glorieuses, la croissance du PIB s’est effectuée sur un équilibre comportant l’industrie à valeur ajoutée d’une part, et les services d’autre part. En 1949, le secteur industriel manufacturier représente 27% du PIB contre 12.4% en 2014. Depuis cette date, nous avons assisté à une croissance des services (et donc du secteur tertiaire) dans la part du PIB. Elle est aujourd’hui de 21%. Le secteur primaire a également connu une chute vertigineuse (21% en 1949 contre 2% en 2014) principalement en raison de sa mécanisation ayant permis la hausse significative des rendements.

Cette « tertiarisation » de l’économie s’explique par les délocalisations successives ayant frappé le secteur secondaire depuis le début des années 1980. Un processus qui se justifie par la volonté d’aller produire les biens de consommations à moindre coûts dans des pays où la main d’œuvre coûte moins chère. Une solution qui s’avérait efficace : produire les biens tangibles à moindre coûts et spécialiser les pays développés dans la conception et les services. Un modèle de société dont les espoirs ont été douchés par la crise financière de 2008, point de départ d’une lente prise de conscience de la nécessité de relocaliser l’industrie dans les pays développés.

Cette modification profonde de l’industrie française pose question sur sa compétitivité. A l’heure où la concurrence internationale s’amplifie avec l’ouverture des marchés des pays émergents, plus que jamais notre capacité à favoriser une balance commerciale positive est une problématique centrale.

A l’instar du secteur tertiaire, l’industrie présente plusieurs avantages tout à fait considérables pour un état. Premièrement, c’est une composante motrice dans les exportations. En effet, en 2014, les produits industriels représentent 96.5% des exportations françaises. De plus, les produits industriels de haute technologie (nucléaire, aéronautique, armement…) sont des biens à très forte valeur ajoutée. Ainsi, ils permettent de valoriser une expertise et un savoir-faire. C’est le deuxième avantage d’un secteur industriel puissant : son rôle dans l’innovation. Produire des biens de haute technicité requiert des chercheurs, ingénieurs, techniciens et ouvriers qualifiés. Ainsi, un site de production a des effets multiplicateurs : l’INSEE estime qu’une emploie industriel génère 3 à 4 emplois hors-industrie. Effectivement, pour qu’un pays puisse avoir un tissu industriel solide, il lui faut les écoles d’ingénieurs et universités adéquates pour former ses cerveaux. De plus, une fois la production terminée, la logistique, le marketing, la communication entrent en jeu pour valoriser les biens produits et permettre leur exportation. Par conséquent, le secteur tertiaire sert de support au secteur secondaire pour garantir son fonctionnement optimal.

Pour une ré-industrialisation réussie, l’appareil industriel doit se moderniser pour assurer sa compétitivité. Selon Joseph Schumpeter (1883-1950), « Le nouveau ne sort pas de l’ancien, mais apparaît à côté de l’ancien, lui fait concurrence jusqu’à le ruiner. ». Ainsi, l’innovation permet de mettre au point des nouvelles technologies permettant de moderniser une filière industrielle. A la condition toutefois que ces innovations fassent l’objet d’un partenariat public-privée pour éviter qu’elles ne soient pas utilisées à des fins monopolistiques. En d’autres termes, permettre aux entrepreneurs de domestiquer ces innovations pour inciter la création de nouvelles sociétés. Le profit n’est donc pas une rente assurée par un monopole sur le marché mais l’expression de la valeur que crée l’entrepreneur.

Ce même entrepreneur qui devra se doter d’une véritable chaîne de production pour la réalisation de son bien manufacturé. Une différence notable avec le tertiaire au niveau des qualifications requises par les salaries. En effet, le secteur manufacturier à besoin de compétences techniques et opérationnels nécessitant une main d’œuvre non cadre moins qualifiée que les ingénieurs. Une main d’œuvre particulièrement affectée par la désindustrialisation : sur la période 2009/2012, 96% des suppressions d’emplois en France concernait les emplois industriels les moins qualifiés (niveau BAC à BAC+2). Une caractéristique importante puis qu’une économie de ne peut reposer uniquement sur ses ingénieurs, chercheurs, économistes et financiers.

Par conséquent, la ré-industrialisation soutiendra la croissance sur le long-terme grâce aux investissements réalisés dans la R&D (l’industrie représente 85% des efforts d’innovation) mais également avec le savoir-faire accumulé du secteur industriel.

Notons toutefois que l’automatisation et le progrès technique rendent le potentiel de création d’emplois industriel inférieur à celui qui put être par le passé. De plus, cette même automatisation se fait au détriment des tâches nécessitant le moins de qualification. Une manière de réduire la pénibilité du travail mais également de supprimer des emplois humains. Raison pour laquelle il ne faut pas faire de la ré-industrialisation la solution miracle au malaise économique français. Cette propagation du progrès technique doit faire place à un vrai débat de société pour redéfinir la place du travail dans la vie de l’homme.

Il est tout à fait réaliste de penser que la quantité de travail ne fera que décroitre dans un futur relativement proche. Sur le plan quantitatif, il est difficile d’estimer avec précisions le nombre d’emplois supprimés grâce à l’automatisation mais les diverses études économiques sur ce sujet tendent toutes vers une baisse. Fin 2014, une étude largement relayée par les médias alerte sur les risques majeurs que la révolution digitale en cours fait peser sur les emplois le travail[1]. En France, dans les dix années à venir, 42 % des métiers risquent d’être transformés par la numérisation. 3 millions d’emplois pourraient être détruits. La robotisation va ainsi contribuer, promet l’étude, à « déstabiliser en profondeur les classes moyennes françaises ».

Concrètement, l’étude menée par le cabinet de consultant Roland Berger explique qu’une nouvelle génération de robots et de machines va désormais s’attaquer à des secteurs jusque-là épargnés par l’automatisation des tâches : dans la santé, des logiciels de diagnostics médicaux et des robots distributeurs de médicaments pourraient se substituer aux agents de soin. Les voitures automatisées, déjà opérationnelles, risquent de remplacer les chauffeurs. Même le métier de journaliste n’est pas épargné : des logiciels comme Quill sont déjà capables de rédiger des articles financiers et des comptes de matchs sportifs…

Par conséquent, l’automatisation des tâches qui a supprimé des emplois dans l’industrie s’attaque désormais aux secteurs des services et des emplois plus qualifiés. Après les classes populaires, ce sont les classes moyennes qui sont menacées.

Une nouvelle « usine » va donc émerger, différente de son ancien modèle où une véritable hiérarchie des compétences et qualifications était présente. Adieu l’usine où il y de la place pour tout le monde, une très grande majorité des tâches seront automatisées. Pour gérer une usine, le travail à la demande semble être la perspective. Par exemple, le robot de la ligne 12 tombe en panne : il y a donc une demande de quelques heures de travail pour le remettre sur pied. Un technicien interviendra donc, tâche qui ne sera sans doute pas son seul emploi. C’est ce qu’on appelle le travail à demande, « Cette formule, attribuée à Robin Chase, fondatrice de ZiPcar et l’une des icônes de l’économie collaborative, montre que la révolution digitale n’est pas seulement technologique mais s’appuie également sur de nouvelles valeurs sociales. Le potentiel des technologies numériques ne se limite pas à l’optimisation de nos modes de travail ; elles contribuent aussi à l’essor du « travail à la demande » qui permet à chacun de trouver, sur les plateformes numériques, des opportunités de revenu.  »[2]

Dans un futur proche, l’homme n’aura peut-être plus besoin de travailler. La prophétie de Karl Mark serait-elle la bonne ? Travailler moins (voir plus du tout). L'emploi et le travail sont voués à disparaître. Des questions essentielles se poseront alors : comment donner un revenu aux gens qui ne soient pas lié au travail ? Comment occuper les gens ? N’oublions pas non plus qu’en 1930 déjà, l'économiste anglais John Maynard Keynes prédisait - dans une fiction - qu'un siècle plus tard, on pourrait se contenter de travailler 15 heures par semaine, et que le principal problème résiderait dans la répartition du travail.

Sans surprise, le débat sur le revenu universel prend de l’ampleur à une époque où l’on commence à se rendre compte qu’il n’y aura plus de travail pour tout le monde. En France, Nathalie Kosciusko-Morizet lance le débat lors des primaires de la droite et du centre de 2016. Un sujet jusqu’à lors tabou avec un revenu universel considéré comme une forme d’oisiveté et le fruit d’une « lente fatigue collective  »[3]. Sauf que c’est peut-être l’une des seules solutions pour répartir les richesses et éviter que les seuls détenteurs du capital de l’automatisation ne génèrent des richesses. En somme, grâce au progrès technique et à l’innovation, l’homme aura pu s’affranchir du travail. Une idée qui suscite forte réflexion, tant sur le plan économique que philosophique. Le travail n’est-il pas nécessaire à l’homme ? Voltaire disait déjà que « le travail éloigne de nous trois mots : l’ennui, le vice et le besoin ». Pour en savoir plus sur le revenu universel, je vous invite à la lire un article rédigé par mes soins sur ce sujet (vous trouverez le lien ici). L’idée du revenu universel part du constat suivant : il n’y aura plus assez de travail pour tout le monde alors verser un revenu inconditionnel à chaque citoyen semble être la solution. Mais au lieu d’être une véritable révolution, le revenu universel est en faite le statuquo et clos le véritable débat sur la répartition des richesses. Sur le plan philosophique, il pose la question de la place du travail dans la vie des hommes. Est-il nécessaire à l’émancipation ou aliénant ? Cet article n’a pas pour but de répondre à cette vaste question (elle fera l’objet d’un autre article).

Au final, le véritable effet du progrès technique sur le travail est inconnu. En Janvier 2017, une nouvelle étude sur le sujet est publiée par le Conseil d’orientation pour l’emploi estime que seulement 10% des emplois sont vulnérables face aux nouvelles technologies. Un chiffre loin des 42% cités précédemment. Pour établir leur estimation, les experts du COE sont partis du terrain. En l’occurrence, de l’enquête de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) sur les conditions de travail d’un échantillon représentatif d’actifs. Ces derniers ont été interrogés sur leurs tâches et la façon dont ils les accomplissent. Une méthode qui laisse supposer que les résultats sont un minimum fiable puisque l’étude a été réalisée directement dans les usines. La conclusion de l’étude ? Le COE estime que les emplois d’agents d’entretien (ménage, espaces verts) sont de loin les plus menacés par l’automatisation, suivis des ouvriers qualifiés des industries de process et des ouvriers non qualifiés de la manutention. Sans grande surprise, des emplois manuels et peu qualifiés.[4]

L’idée principale est que la tendance est baissière mais l’horizon est incertain. Si une société sans travail doit voir le jour, la date à laquelle cette nouvelle société émergera est inconnue. Ce bouleversement sera historique car jusqu'à présent, l’Homme a toujours eu à recourir au travail pour assurer sa survie : produire sa nourriture, ses vêtements…

La relation philosophique entre l’homme et le travail ? Réponse dans un prochain article.

 

[1] Roland Berger, « Les classes moyennes face à la transformation digitale », http://www.rolandberger.fr/actualites/ACTUALITES/2014-10-27-la-transformation-digitale-classes-moyennes.html

 


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8 réactions à cet article    


  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 21 février 14:16

    « Sans surprise, le débat sur le revenu universel prend de l’ampleur à une époque où l’on commence à se rendre compte qu’il n’y aura plus de travail pour tout le monde ».


    • La Voix De Ton Maître La Voix De Ton Maître 21 février 19:33

      Si vous voulez devenir un économiste accompli, je vous conseille d’aller travailler dans une usine pendant un mois, idéalement deux.

      L’expérience de l’usine transforme radicalement la perception de la vie en donnant une dose indispensable de pragmatisme quel que soit le métier pour lequel vous vous destinez. Je vous la conseille.

      On ne peut pas tout automatiser aussi simplement et surtout : à un coût intéressant. L’automatisation de tâches intellectuelles complexe s’avère même plus rentable que des opérations manuelles complexes mais non qualifiées. Logique puis qu’il suffit d’un logiciel copiable à l’infini et non pas de matériel coûteux placé à un endroit précis.

      Enfin :
      - Le travail à la demande n’est qu’un prétexte pour ne pas payer l’employé pendant qu’il s’absente pour boire un café. Compétitivité oblige
      - Le revenu universel ne sera socialement efficace que si l’on repense complètement le cycle de l’argent à la manière du dividende universel. Sinon vous aurez deux économies parallèles et donc deux castes imperméables : ceux qui possèdent et qui ne font rien, ceux qui ne possèdent pas et ne font rien. Et cela conduira tout droit vers le clash.


      • zygzornifle zygzornifle 22 février 10:13

        il est sur que sur 7,5 milliards d’individus tous juste 1 milliard travaillera , mais auront t’ils la capacité et le vouloir (si on leur demande bien entendu) d’entretenir les 6,5 milliards qui resteront sur le carreau ?


        • Spartacus Spartacus 22 février 12:10

          « L’emploi et le travail sont voués à disparaître »......Démagogie bobo qui cite Shumpeter sans l’avoir compris.... 


          Le progrès technique détruit des emplois, c’est ce qu’on voit
          Mais il induit ce que l’on ne voit pas....
          Il fait baisser les prix et ouvre de nouveaux usages et perspectives.

          Il crée du pouvoir d’achat qui va s’employer ailleurs ; C’est la « destruction créatrice » qui crée le changement permanent.

          Le progrès technique libère du facteur travail, ce qui permet de produire autre chose et d’accroître production et consommation, tout en réduisant pour ceux qui le veulent la durée du travail. 

          Il n’y a aucune raison que cela s’arrête !.

          • Alren Alren 22 février 12:43

            @Spartacus
            Il n’y a aucune raison que cela s’arrête !

            Ben si, il y en a une : la planète a des capacités limitées et la course à la consommation que vous sous entendez dans le cadre d’une croissance continue, indispensable au capitalisme certes, arrêtera ce processus de produire n’importe quoi pour alimenter la rente.

            Bien qu’on ne sache pas réellement quelles seront les limites de l’intelligence artificielle et donc sa capacité à effectuer le travail d’usine, les transports, les services, etc. il est certain qu’elle va diminuer la peine des hommes et le besoin de leur travail.

            Aussi il faudra abroger le capitalisme pour que la diminution du temps de travail profite à tous.


          • Yvance77 Yvance77 22 février 13:05

            @Spartacus


            « Il fait baisser les prix et ouvre de nouveaux usages et perspectives. »

            Ce que tu devrais surtout voir est que la machine qui va remplacer la caissière au Super U qui elle ne pourra pas acheter de quoi se sustenter, rendra inutile ta putain de machine qui ne verra rien se poser dessus car celle qui est sensée faire les achat avec son job l’a perdu

            Alors hormis tes perspectives à la con de remplacement par du vide.... je ne vois pas en quoi c’est un progrès


          • samuel 22 février 15:56

            @Spartacus

            « Il n’y a aucune raison pour que cela s’arrête ! »

            pleins de raisons en fait :

            - la pénurie/le pic énergétique.
            - la non reconnaissance par la population de la propriété lucrative qui divise inégalement l’accès aux bien produits par les machines ou les industries fortement automatisées ! Les propriétaires jouissant et la plèbe devant vendre son temps pour gagner le droit de consommer.
            - le détournement des gens du consumérisme forcené
            - la production de « l’autre chose » ne fait pas toujours sens dans la vie des gens.

            etc... etc...


          • Jao Aliber 22 février 12:11

            Le travail est une activité vitale de l’homme et ne peut disparaître.Les robots ne suppriment pas des emplois mais suppriment des anciennes fonctions spéciales du travail et créent de nouvelles fonctions spéciales [ évidemment les travailleurs qui sont rivés toute leur vie à une spécialité ne peuvent plus travailler une fois leur spécialité supprimée].Cette dépendance à une spécialité préparée par des diplômes spécialisés est la véritable source du chômage .


            C’est seulement lorsqu’on dépasse le spécialisme du travailleur que le chômage sera supprimé.


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