(suite de Criminalité et délinquants ne sont pas des mots innocents)
Il est important de mettre des mots sur les craintes d’une population en proie au sentiment d’insécurité, parce que le simple énoncé d’un diagnostic lui procure le sentiment d’être mise en sécurité.
À peine le mal est-il identifié, qu’un remède est prescrit. Qu’importe l’effet placebo sur un malade imaginaire, la thérapie passe par le verbe : il faut savoir que le sentiment d’insécurité est inversement proportionnel au risque véritable de se trouver en insécurité. Ce qui est tout de même la preuve d’un discours très efficace.
La grande messe médiatique est la courroie de transmission essentielle, dans un sens comme dans l’autre. À force d’asservissement au discours politique, et de micros-trottoirs pour servir la cause populiste, n’importe quel fait divers est traduit en fait de société.
Le journaliste-prédicateur quotidien, tout en se donnant des airs d’analyste averti capable de faire autre chose que de la paraphrase de dépêches AFP, sait transformer un épiphénomène délictuel en endémie criminelle.
Les faits divers, quels qu’ils soient, sont multiples et nombreux tous les jours. Il suffit d’en faire une sélection calculée, et en faire de l’information, pour donner l’illusion d’une aggravation particulière, préambule de mesures répressives ciblées... ou d’effets d’annonce.
Les relations entre médias et services de presses policiers sont mystérieuses, mais le fait est – par exemple – qu’un accident mettant en cause un chien dit dangereux réveille aussitôt une meute d’autres chiens dangereux partout en France, mordant et mutilant tout et n’importe qui dans un temps limité. Une loi est promulguée dans la foulée, catalysée par les médias et applaudie par les adeptes du tout-sécuritaire. Qui dans leur urgence d’interdiction, ont oublié de relever que les chiens les plus mordeurs sont les labradors, les plus tueurs les bergers allemands, qui eux sont pourtant autorisés à continuer de gambader sans muselière. La loi sur les "chiens dangereux" avait donc un objectif plus obscur, mais là n’est pas le sujet.
Pour maintenir la peur au niveau nécessaire et suffisant permettant la perméabilité au discours sécuritaire, il faut donc parfois inventer de nouveaux mots, des formules nouvelles. Ainsi, on peut croire à des infractions émergentes, des crimes inédits, produits par des délinquants d’un nouveau genre.
Un état de crise sémantique, une intensification de la communication, où la prévention s’appelle désormais gestion des risques, et où on met en place des stratégies territoriales de sécurité. Rien que ça.
Nouveaux mots, nouvelles cibles, potentiel de victimes exponentiel, nouvelles peurs.
La peur annihilant le jugement, la question de savoir si la frénésie des mots est proportionnelle à une augmentation de la délinquance devient sans objet.
J’aime beaucoup le mot ultra. Il a le goût d’un point de non retour.
On connaissait l’extrême-gauche, et on a vu arriver l’ultra-gauche sous les traits d’un exalté sans envergure politique qui aurait balancé des saloperies sur les caténaires du TGV en guise d’acte qualifié de terroriste. Avant, on disait vandalisme.
Alors si le vandalisme est d’inspiration ultra-gauchiste, comment pourrait-on aujourd’hui désigner Action Directe ou la bande à Baader ? Hypra-méga-supra-gauche ?
La rhétorique s’emballe, joue de surenchère.
Dans le même ordre d’idée, on a vite fait de rebaptiser un manifestant d’activiste, ou encore un Arabe de musulman, et un musulman d’islamiste, un islamiste d’intégriste, un intégriste de fondamentaliste et un fondamentaliste de terroriste – voire lui coller un muezzine en fond sonore au montage, ces incantations moyen-orientales tout droit sorties d’un minaret laissant entendre qu’un type mal intentionné pourrait exploser d’un moment à l’autre.
Et après, on nous fait rigoler avec le "vivre-ensemble"...
Dans la catégorie des ultra-concepts, l’ultra-violence a désormais sa place dans les faits divers, comme s’agissant qualitativement de faits nouveaux.
Faux. Complètement faux.
Le nombre de crimes très violents, faits de déséquilibrés, viols, actes de barbarie, et autres sauvageries listées dans le code pénal, est linéaire dans le temps. (À condition bien sûr que le temps sur lequel s’opère la mesure soit significatif. Des fluctuations de faits peu nombreux enregistrées sur des périodes courtes n’ont aucun sens, c’est une contrainte de la statistique.)
Il y a toujours autant de dingues, c'est-à-dire pas tant que ça pour une société qui marche sur la tête.
On a beau retourner les chiffres dans tous les sens, les homicides sont en baisse constante.
On a beau regarder les gamins d’un sale œil, depuis des années l’âge du premier délit a tendance à croitre.
En fait – quitte à faire hurler de réprobation les convertis – globalement, la violence est en baisse.
Ce serait un affront à l’intelligence de rappeler la violence des pratiques infractionnelles d’un passé lointain, de citer des extraits de Zola, ou de se souvenir que le baron Haussmann a fait installer l’éclairage public dans Paris parce qu’on s’y égorgeait au coin des rues. Etc.
Et même si les plus intégristes du tout-sécuritaire appellent de leurs vœux une répression implacable, l’histoire du droit et de la criminalité démontre que – hormis un effet de catharsis sur une société qui in fine reconnaît quelques bienfaits à la violence – la brutalité de la sanction pénale (de la torture à la peine de mort en passant par les travaux forcés) n’avait pas d’effet sur la délinquance qui lui était contemporaine.
La violence scolaire est un autre exemple intéressant. Elle fait partie de ces nouvelles catégories d’infractions, et pourtant elle a toujours existé aussi, à ceci près qu’elle était indifférenciée, et considérée comme du fait divers. Le véritable changement est l’augmentation des effectifs et de l’âge de la population scolaire de l’enseignement secondaire, et de fait, le transfert de délits inhérents aux post-adolescents et jeunes adultes dans l’enceinte de l’école.
Quoiqu’on en dise aujourd’hui, quelque soit l’écho qu’on lui donne, la vraie violence à l’école a toujours été marginale. Les incivilités et autres dégradations relevées seraient plutôt à mettre en rapport avec les suppressions de postes opérées dans l’Éducation nationale.
Dans le même esprit de saturation en incantations sécuritaires, la loi se gonfle de mots nouveaux, comme autant d’infractions non encore prévues par les textes.
Mais à y regarder de plus près…
Le guet-apens rentre dans le cadre de l’association de malfaiteurs
L’inceste était superflu, la loi dispose déjà qu’une agression sexuelle ou un viol commis sur un mineur par un ascendant ou toute personne ayant autorité constitue une circonstance aggravante.
Un senior fait partie des "personnes vulnérables." Prévu par la loi aussi.
Etc.
" Si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité,
tu ne mérites ni l'une ni l'autre."
Thomas Jefferson
Les sources que je consulte régulièrement :
- Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales
- Délinquance, justice et autres questions de société
- Champ Pénal - Nouvelle revue internationale de criminologie
- Cairn.info
- Journal d'un avocat

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