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Accueil du site > Actualités > Société > Violences scolaires : la Corse n’est pas Créteil ?

Violences scolaires : la Corse n’est pas Créteil ?

Les débats autour des violences scolaires, passionnés quelquefois, sont d’actualité. Or, ils concentrent l’attention de manière récurrente sur les collèges et les lycées de la banlieue parisienne. Ce n’est pas par hasard que l’excellent La Journée de la jupe se déroule dans cette dernière. Pourtant, derrière l’effet de loupe médiatique, la province en est-elle si éloignée ? Et, de Paris à la Corse, en passant par d’autres régions, les problèmes de l’école ne sont-ils pas les mêmes ? L’histoire de Sonia Bergerac (l’enseignante jouée par Isabelle Adjani dans le film) pourrait bien se révéler des plus banales…

Alors que débutaient, mercredi dernier, les « Etats généraux sur la violence scolaire », à la Sorbonne, Michel Barat[1] affirmait pour sa part : « La Corse n’est pas Créteil »[2]. Tout en reprenant la formule, nous lui adjoignons un point d’interrogation qui permet l’ouverture du débat, là où son absence signifierait au contraire sa fermeture, voire son empêchement. En effet, le ton péremptoire employé par le recteur contient deux présupposés sur lesquels il nous faut revenir.
 
D’abord, concernant Créteil. La Seine-Saint-Denis (93) et le Val-de-Marne (94), qui font partie de cette académie, défrayent certes régulièrement la chronique, comme théâtre d’incidents que les médias ne manquent pas d’évoquer. D’où leur réduction, dans l’imaginaire du grand public, à quelques clichés : insécurité, agressions, écoles sinistrées. Le tableau mériterait pourtant d’être nuancé. La banlieue parisienne, ce n’est pas que ça ; et sa réalité apparaît autrement plus complexe. Si les quartiers dits « défavorisés » existent, ils alternent avec d’autres qui ne le sont pas, et même avec des endroits plus chics. Une telle diversité se retrouve dans l’offre éducative : nombre de lycées généraux y ressemblent à leurs homologues de province, et ne sont pas moins sûrs. Ce sont en revanche certains collèges et Lycées Professionnels qui, parce qu’ils souffrent d’échec scolaire et d’orientations par défaut, concentrent la plupart des difficultés. Dans un système qui reproduit les inégalités sociales, la différence ne se situe probablement pas, à cet égard, entre les académies, mais entre les types d’établissements et de filières ; à Créteil comme ailleurs. Une agression perpétrée par un élève n’implique du reste nullement qu’il ait derrière lui 400 à 600 camarades avec un couteau entre les dents… Stigmatiser toute une population, à plus forte raison une académie entière, voilà qui revient à encourager la politique du bouc-émissaire et de l’amalgame. C’est surtout se servir d’un épouvantail pour agiter un arbre cachant la forêt. Car le problème des violences scolaires, en fait, se pose sur l’ensemble du territoire ; y compris dans des zones réputées « calmes », dont on parle d’autant moins qu’elles se trouvent géographiquement éloignées des rédactions parisiennes.
 
La Corse, elle, à rebours d’une idée reçue, n’est pas plus à l’abri d’une dégradation des conditions d’enseignement qu’elle ne l’a été par le passé des invasions génoises ou des exactions barbaresques. Le pédagogisme, qui à force de mettre l’élève « au centre du système » en oublie que la parole de l’enfant n’est pas celle de l’adulte[3], y produit les mêmes dérives ; des jeunes recourent aux maux, parce qu’ils n’ont pas les mots ; des personnels d’éducation sont victimes d’agressions, dont les parents d’élèves eux-mêmes sont quelquefois les auteurs. Bien sûr, la fréquence des incidents est moindre qu’à Créteil : une île de 300000 âmes, dont les Lycées Professionnels, par exemple, se comptent sur les doigts d’une main, ne saurait être aussi touchée que trois départements[4] totalisant plus de 4 millions d’habitants. Toutefois, cette tranquillité toute relative doit plus à l’arithmétique qu’à la préservation du tissu social. La Corse est désormais urbanisée (plus de 70 % de la population vit en ville) et, toutes proportions gardées, elle reproduit des schémas similaires à ceux des grandes agglomérations. Les quartiers d’Ajaccio, par exemple, reflètent des inégalités criantes : il y a un monde entre un cente-ville bo-bo et des quartiers périphériques minés par la précarité et le chômage. Dans le premier, fait révélateur, le prix du m² atteint 5000 euros, alors que dans les seconds il peut descendre à 1500 euros[5].
 
La focalisation sur l’académie de Créteil favorise une communication administrative tendant à minimiser, voire à nier, en Corse et ailleurs, des phénomènes scolaires qui sont le corollaire de telles disparités ; et ce n’est pas anodin. Alors que le social et la formation ont été au cœur des dernières élections Territoriales (et Régionales sur le continent), il est important que les bons diagnostics puissent être réalisés, ce qui exclut bien entendu la politique de l’autruche. « Il n’y a pas de loi du silence dans nos établissements », soutient de surcroît Michel Barat ? Encore faudrait-il que les enseignants puissent s’exprimer librement. Il est hélas devenu fréquent de les museler en prétextant un « manquement au devoir de réserve », comme en témoignent Maurice T. Maschino ou Pierre-Yves Chéreul[6]. Pourquoi cela serait-il différent de ce côté-ci de la Méditerranée ? La violence de la hiérarchie sur ses propres agents, voilà une question qu’il faudrait également pouvoir traiter…
 
Les dérives observables dans l’Education nationale sont globales, et elles appellent des réponses globales. En termes de moyen, évidemment ; car il n’est pas concevable de supprimer des postes de professeurs quand l’école va mal. Or, le fait de détourner l’attention en stigmatisant Créteil peut devenir un prétexte, dans certaines régions, pour justifier de telles suppressions. La Corse, à l’instar d’autres académies, n’est malheureusement pas épargnée par les coupes franches dans la fonction publique : mais pourquoi y maintenir le taux d’encadrement, si elle « n’est pas Créteil » ? Cependant, la dénonciation d’une politique qui ne fait plus de l’instruction une priorité ne suffit pas. Les solutions passent encore par une revalorisation du statut du maître. Contre une démagogie qui conduit trop souvent à inverser les rôles entre l’élève et lui, il est urgent de restaurer sa parole et son autorité non seulement devant la classe, mais encore devant l’administration. Les savoirs n’ont pas à être à la botte du pouvoir ; et celui qui les transmet doit être soutenu dans sa mission par l’ensemble des personnels d’éducation, quel que soit leur rang dans l’institution scolaire.
 
 
Daniel Arnaud
Auteur de Dernières nouvelles du front, choses vues dans un système éducatif à la dérive, L’Harmattan, 2008.
 
Retrouvez ce texte dans sa version originale sur http://generation69.blogs.nouvelobs.com/.
 


[1] Recteur de l’académie de Corse depuis 2008.
[2] Corse-Matin du 7 avril 2010.
[3] Un effet pervers dénoncé par Michel Barat lui-même dans La Fin des Lumières (Michel Lafon, 1999). Mais le philosophe n’était pas encore recteur…
[4] A la Seine-Saint-Denis et au Val-de-Marne, il faut ajouter la Seine-et-Marne (77), plus rurale.
[5] Cf. Le Nouvel Observateur du 8 au 14 avril 2010.
[6] Cf. Maurice T. Maschino, L’Ecole de la lâcheté, Jean-Claude Gawsewitch, 2007, et Pierre-Yves Chéreul, Un blâme académique flatteur, Golias, 2008.
 

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11 réactions à cet article    


  • Paul Villach Paul Villach 13 avril 2010 11:37

    @ Daniel Arnaud

    Je partage volontiers votre analyse.

    Je mets seulement l’accent, personnellement, sur le remède à la carence majeure qu’il m’a été donné d’observer et qui ne coûte pas un sou : une volonté politique d’assurer l’ordre dans un établissement par le simple respect des règles.

    Mais vous savez comme moi, que dans la perspective d’une privatisation, plus il y aura du désordre dans un établissement, plus les familles se détourneront de l’École publique vers le privé. 


    Il faut garder à l’esprit le fameux rapport de l’OCDE de 1996 intitulé d’un euphémisme mystérieux, « La faisabilité politique de l’ajustement  » : il fournit le mode d’emploi qui vise à amoindrir la qualité du service public pour rendre désirable sa privatisation sans provoquer de révoltes chez les usagers. C’est écrit cyniquement en toutes lettres page 30 : « Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population. » Paul Villach


    • Jojo 13 avril 2010 13:45

      Mouloud comment ? Le nom de famille vous l’avez ? J’ose espérer qu’il en a un ce petit con. Même pas hé bé, pas étonnant alors...




    • heliogabale boug14 13 avril 2010 13:49

      Ce n’est pas en faisant chanter la marseillaise que l’on va régler les problèmes structurels de l’EN. L’EN est une institution où les passe-droits sont la règle. Il ne faut pas s’étonner que les élèves soient à l’image de l’institution. Sinon, on arrête d’être hypocrite. Dans les collèges du 93, par exemple, lorsque les élèves rentrent en sixième, on leur fait passer des tests et on leur dit objectivement ce à quoi ils peuvent aspirer. Ainsi, on les convoque un par un en présence de leurs parents et lorsque les résultats sont jugés insuffisants, on leur propose (impose ??) une voie d’orientation professionnelle courte et ils seront actifs à 16 ans. La minorité qui peut suivre un enseignement « plus théorique », aura plus envie de progresser. C’est cynique mais ça peut marcher ; ça s’appelle la fin du collège unique...mais j’ignore quelles seraient les conséquences sociales d’une telle réforme.


      • oncle archibald 13 avril 2010 14:01

        Quand un prof qui veut noter les copies pour ce qu’elles valent et dire à un petit con qu’il nuit au déroulement de la classe n’est pas soutenu par son administration il faut penser quoi ?? 

        L’education nationale, le fleuron de notre République, s’est foutu en l’air toute seule, elle n’a eu besoin que de quelques idiots manipulés et manipulateurs pour faire croire que ce qui est important c’est de faire de la politique au lycée. Ce qui était important c’était d’y apprendre quelque chose. Ca n’est même plus d’actualité.
        J’en parle d’autant plus à l’aise que j’ai fait toutes mes etudes secondaires dans un grand et beau Lycée, Pierre de Fermat à Toulouse. Quand j’y étais elève entre 1956 et 1962, c’étaient les cancres et les turbulents qui étaient virés et qui allaient dans le privé. Maintenant dans la plupart des établissements c’est l’inverse : ce sont ceux qui veulent et peuvent travailler dur qui s’en vont dans les établissements privés parce que c’est devnu impossible dans les établissements publics. Quelle honte pour la République !.

        • Daniel Arnaud Daniel Arnaud 13 avril 2010 19:29

          Pour information :

          l’ouvrage de Pierre-Yves Chéreul Un blâme académique flatteur est publié non pas chez Golias, mais chez Lacour.

          Le blâme pour fautes imaginaires tend à se propager, dès qu’il s’agit de faire taire un enseignant qui dérange... C’est-à-dire qui fait son travail : instruire et refuser l’intolérable...


          • Arafel Arafel 14 avril 2010 00:19

            Je suis Corse, j’’habite en Corse, et je confirme, la Corse n’a rien à voir avec Créteil...........ni avec le continent d’ailleurs, tant à l’école qu’à l’exterieur.


            • Daniel Arnaud Daniel Arnaud 14 avril 2010 13:13

              Je suis Corse, j’habite en Corse, et je confirme, la Corse n’est pas si loin... En fait, nous sommes de plus en plus nombreux à mettre en cause le mythe d’une île qui n’aurait « pas les problèmes du continent », il est vrai courant ; car marteler une formule n’en fait pas une vérité...

              Les avis sont partagés en Corse comme ailleurs, et l’école fera sans doute encore débat dans les mois et les années à venir...


              • Arafel Arafel 19 avril 2010 04:29

                Trouvez moi un seul cas, ou un élève ou un étudiant en Corse aurait attaqué son professeur.
                Sur le continent, c’est monnaie courante, il suffit de lire les journaux sur ce qui se passe dans vos banlieues.
                Je suis sur que ce genre de chose ne peut arriver, car croyez vous vraiment que la famille du prof tolérerait cela ?
                En tout cas, je peux vous certifier que ma famille ne saurait le tolérer, et les représailles ne se feraient pas attendre.
                Et mêle la famille du « délinquant » ne l’admettrait pas.
                Il peut y avoir quelques pbs, c’est clair, comme dans toute société, mais cela n’atteint jamais le niveau que vous connaissez sur le continent.


              • Halman Halman 18 avril 2010 09:49

                Que ce soit en Corse ou à Creteil, les ados sont toujours les ados.


                • peace06 18 avril 2010 22:38

                  Il ne vous vient pas à l’esprit que toutes ces affaires ne servent encore que le grand capital ?
                  L’ecole est gratuite pour tous et coute de l’argent à létat...le privé coute moins chers (et pourrait meme à terme ne plus rien couter si on lui enlève les subventions) et les gens payent pour y aller....
                  Bonne aubaine pour certains donc de discrediter l’ecole publique... au profit du privé !!!


                  • Daniel Arnaud Daniel Arnaud 19 avril 2010 21:06

                    @ Arafel

                    D’abord, les « banlieues » dont vous parlez ne sont pas plus les miennes que les vôtres. Et puis, vous parlez de quoi au juste : du continent en général, y compris de ses zones rurales ? des banlieues en particulier ? desquelles, Clichy-sous-Bois ou Neuilly-sur Seine ? Ce sont là des réalités bien différentes, qu’il faudrait peut-être distinguer...

                    Un exemple d’agression de personnel enseignant en Corse ?
                    Pas plus tard que le 8 mars dernier au collège de la Casinca (Haute-Corse) : une Conseillère Principale d’Education (CPE) agressée par un parent d’élève (cf. « Corse-Matin » du 14 mars 2010).
                    Comme vous pouvez le constater, les « familles » ne partagent plus toutes les mêmes valeurs. Je concède que le tissu social insulaire a peut-être résisté plus longtemps qu’ailleurs à cette dégradation. Mais elle est aujourd’hui bien réelle et, comme le remarque fort justement un intervenant, « que ce soit en Corse ou à Creteil, les ados sont toujours les ados »...

                    Ils ont les mêmes préoccupations, le même accès aus nouvelles technologies, éventuellement les mêmes comportements à risques :

                    «  »[...] Nous savons qu’il y a un problème d’alcoolisme qui touche une partie des jeunes. Il arrive que certains d’entre eux entrent ivres en classe et nous savons que des cas de coma éthylique ont été constatés« , déplore Michelle Gandon, bénévole au sein de l’APC. »« ( »Corse-Matin« du 17 avril 2010).

                    L’association de parents d’élèves avait déjà évoqué, voilà quelques années, une »banlieurdisation« de la société corse. Nous pourrions poursuivre la liste des »incidents« , et ce n’est probablement que l’arbre qui cache la forêt...

                    Vous m’objectez peut-être que c’est »rare« , alors que sur le »continent« , ça arriverait »tout le temps". Mais il faut comparer des choses comparables. Dans un établissement donné de la banlieue parisienne, il n’est pas dit qu’il arrive plus de choses que dans un établissement donné de Corse (ou de toute autre académie). Il faut, me semble-t-il, se méfier à cet égard du prisme déformant des médias.

                    En revanche, ne pas prendre acte, concernant notre île, qu’on peut y rencontrer les mêmes difficultés qu’ailleurs serait une grave erreur. Parce qu’à entretenir le déni, on risque de ne pas envisager les solutions permettant d’endiguer la dégradation... et de se laisser un jour rattraper pas la marée.

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