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Voyageurs et Joueurs, clés métaphysiques du 21ème siècle ?

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Quel est le sens de l’existence ? Heidegger a subtilement tracé la figure de l’être jeté comme condition irréversible de « l’existentialité » qui ne peut plus revenir en arrière, vouée à avancer en se pro-jetant. En conséquence, l’homme est un pèlerin sur cette terre. Il est en chemin, autrement dit sur la route tel le voyageur pensé par Nietzsche. Ce voyageur qui parfois, retour à Heidegger oblige, parvient dans la clairière (Litchung) ou alors, finit par errer, par s’égarer et se perdre dans la déréliction.

Une autre conception de la condition humaine serait celle de l’être joué. L’homme arrivant sur terre comme le résultat de coups de dés à l’image une série de coups gagnants au jeu de la sélection naturelle. En conséquence, l’homme serait condamné à poursuivre le jeu, motivé par le désir puis la volonté de conquérir son univers naturel ; puis, une fois les bases de la civilisation établies, l’homme tente de conquérir les univers techniques et sociaux. Il joue avec les techniques, l’économie, la finance et ses congénères. Quelle serait alors la situation équivalente à celle de la clairière ? Celle du bâtisseur, qui a construit une œuvre, sans doute, figure de l’honnête homme à laquelle on opposera celle de l’arnaqueur, du tricheur, dont la caricature serait celle d’un individu qui n’a rien construit de lui-même mais tout emprunté aux autres.

Celui qui erre peut à certaines occasions retrouver son chemin ou bien en rencontrer un autre. Nombre de conversions chrétiennes et celle de saint Paul en premier, répondent à cette figure. Celui qui gagne au jeu finit parfois par perdre la main et perdre. Il doit se reconstruire, se refaire, non sans se remettre en question.

Les deux pôles de l’existence, ceux du joueur et du voyageur, interfèrent souvent. Combien ayant perdu la voie finissent par s’adonner au jeu, au travail acharné et même au divertissement, comme l’avait saisi Pascal. Ce fameux divertissement qui permet d’éviter de penser à sa situation, à l’angoisse du voyageur qui doit trouver en lui-même la lumière éclairant le chemin. A l’inverse, celui qui a trouvé une voie perçue comme radieuse ou alors vertueuse, se détache parfois du jeu, qu’il soit économique ou social. En certaines occasions il trouve que les règles du jeu économique sont truquées et que le jeu en société est une comédie jouée par nombre d’arnaqueurs. Les plus radicaux font la route ou se retrouvent dans un monastère. Parfois, le jeu fait diversion lorsque le voyage peine à avancer. Le temps de l’existence rencontre des obstacles alors, autant se plaire au jeu qui se déroule dans le temps physique. Déplacer des pions, jouer des cartes, se prêter à la comédie d’un soir, sont des dérivatifs qui réussissent à se dérouler mais la facilité ne sert pas l’existence. Le joueur rame, et parfois, il est seul et en souffre. Le retour de la conscience le ramène à son errance. Va-t-il bifurquer ? Les panneaux indiquant les aiguillages ne sont pas toujours visibles et quand ils le sont, tourner les rouages de l’aiguillage demande un effort conséquent. On peut le comprendre comme la dialectique de la matière et de l’esprit. Quand l’esprit voit, la matière ne suit pas forcément ; quand la matière ose, l’esprit est le plus souvent en alerte et il suit, accompagnant la matière dans son œuvre. L’esprit éclaire et suit la tendance comme l’aurait dit Aristote, alors dans le cas distinct, la raison éclaire la tendance qui souvent, rechigne mais finit par se laisser dompter.

L’existence humaine se configure sous un angle double, celui du joueur et celui du voyageur. C’est ce qui sépare l’humaine condition de la vie animale qui elle, n’est qu’un « jeu naturel », déterminé par les spécificités de l’espèce acquises au cours de l’évolution. Les espèces qui se perpétuent on gagné au jeu de la sélection naturelle, les autres ont perdu. Mais à un certain moment de l’évolution, l’homme est apparu, être joué mais aussi jeté dans le temps. Le jeu naturel s’acheva pour un voyage sans destination, un cheminement avec le temps, une découverte en fin de compte très récente, remontant à deux ou trois millénaires. Et d’ailleurs, les premiers philosophes ont tenté de mettre un frein à ce jeu pouvant devenir tragique, préférant aiguiller les humains vers les voies du sérieux, de la sagesse, de la construction de soi comme individu vertueux.

Le voyageur parcourt les étapes de son existence et se sent parfois perdu, comme saisi par le vertige asphyxiant de se sentir prisonnier d’un labyrinthe, hésitant pour prendre un embranchement, lassé de se trouver entre deux murs, à marcher sans voir l’issue, jusqu’au moment où il pénètre au centre pour y trouver un miroir qui lui renvoie l’image de sa personne constituée au cours du voyage. Faut-il voir dans cette allégorie une redite de la caverne ? A la différence près qu’il n’y a pas un sage montrant la sortie et des disciples l’écoutant mais un voyageur portant comme fardeau la caverne du temps et cherchant comment sortir de l’indétermination et de la pénombre. Une idée équivalente fut suggérée par Heidegger et sa clairière.

On l’aura compris, voyager constitue l’allégorie du temps creusant ses sillons dans le sujet, alors que ce même sujet avance dans le temps en projetant selon ses dispositions spirituelles la lumière éclairant son existence, lui conférant sens, esthétique, vérité et saveur. Ira-t-on jusqu’à inclure le bonheur comme conséquence d’un voyage en accord avec sa voie tout en étant éclairé par la raison et l’intuition ? Alors qu’à l’inverse, le malheur serait causé par l’errance, autrement dit le cheminement vain dépourvu de sens, d’horizon, autrement dit, le voyageur séparé de sa lanterne. Nous retrouvons le mal, le diable, se retrouver jeté, non, plutôt éjecté de la voie, disloqué entre l’action et la direction. Agitation erratique ou bien perplexité inhibant toute entreprise.

« C’est errer que de s’obstiner à aller de l’avant quand on a perdu sa route » (Han Fei, le Tao du prince)

Voyager, c’est l’aventure du sujet, c’est le chemin de l’homme éclairé dans sa conscience, un homme qui sait aussi bâtir, jouer et parfois, tricher, ou alors détruire plutôt que construire. Parfois, la destruction s’avère être un mal pour bâtir un autre édifice, par exemple les tranchées de Paris diligentées par le baron Haussmann. Vaste sujet. Déconstruire pour construire ensuite. Comme si le voyageur du temps trouvait qu’à certains instants, le dispositif qui l’accompagne ne correspond plus à « l’esprit du temps ». Il faut alors mettre en place une autre structure adaptée au monde qui advient. Telle est la condition du voyageur qui a rencontré le monde des bâtisseurs. Ou qui devient bâtisseur. Le voyageur sait aussi être joueur. Casanova et don Juan. Les jeux n’ont pas la même saveur. Et de plus, les règles du jeu sont différentes. Même s’il s’agit de deux séducteurs. Qui ont décidé des règles devant régir leur existence. Les règles doivent du reste composer avec les autres. Personne ne peut imposer sa loi. Même le tyran est contraint de respecter un minimum de règles.

Heidegger, le Ge-stell, dispositif, instrument du voyageur qui se dévoile dans la technique ? Oui mais laquelle, celle matérielle ou celle de l’esprit ou une combinaison des deux ? La figure du Ge-tell est assez énigmatique chez Heidegger. Elle dit beaucoup de choses mais ne révèle pas l’essentiel. Sans doute parce que l’essentiel se découvre le long du chemin et que le voyageur est aussi un bâtisseur, lorsqu’il faut bâtir, et un joueur, lorsqu’il faut jouer.

Le jeu de l’existence serait-il une stratégie pour contourner les difficultés dans la réalisation matérielle ? Ou bien l’inquiétude du chemin. Le joueur a sa conscience figée sur le dispositif, sur les coups joués, la raison calée sur la règle et la tactique. Le joueur doit se rendre prisonnier d’un espace-temps où il manipule librement les objets conformément aux règles. Il s’adapte à un milieu dont il épouse les règles. Tarot, belote, casino, échecs… Et dans la société, le joueur participe à la structuration collective du jeu auquel il se prête. Les conventions sociales sont le résultat d’un processus de mise en œuvre d’un jeu interactif pratiqué par les hommes lorsqu’ils agissent en commun, se confrontent, finissant par composer ensemble.

Jünger avait dessiné la marque du vingtième siècle commençant à travers la figure métaphysique du Travailleur. Comment alors tracer le 21ème siècle. A la figure du Travailleur s’ajoutent celles du Joueur et du Voyageur. Etant entendu que ce Voyageur ne date pas d’hier mais remonte à des âges ancestraux. A l’époque moderne, quand Dieu fut déclaré mort, le Voyageur est apparu dans le courant du 19ème siècle, quelque part entre Kierkegaard et Nietzsche, pour se disséminer dans les existences singulières dont certaines ont laissé des traces dans les écrits poétiques, les romans, les spéculations romantiques sur l’existence. Le Voyageur moderne est sur son chemin de Damas mais il ne rencontre pas Dieu. Quelques peintres ont pratiqué l’art d’acquérir un appareil photo spirituel, faisant de la peinture un voyage subtil dans les formes esthétiques diffusant les indicibles signaux de la présence inspirée. Un nom pour illustration, Dante Gabriel Rosseti. Autre voyageur, cette fois dans la forêt, Thoreau.

Jouer, travailler, voyager, tel est ce triptyque des figures métaphysiques où, le lecteur averti l’aura compris, se joue le sort de la civilisation au 21ème siècle. Un dessein de société privilégiant les joueurs ou les voyageurs. Enigmatique clé métaphysique d’une humanité parvenue à l’ère des choix fondamentaux. Un livre à écrire, dont le thème aurait été parfait pour un Nietzsche.

Le 21ème siècle a offert, après le précédent, le visage de sociétés devenues hypermodernes, organisées autour d’un appareil politique et industriel performant, mais vouées aux activités futiles. L’industrie du divertissement et des jeux est florissante. Dans la vie, l’individu est lui aussi épris de penchants ludiques. Les formes traditionnelles du folklore ont fait place aux déhanchement dans les discothèques sur fond de musique techno ou d’autres genres hérités de l’époque disco. Le jeu est aussi pratiqué en société, dans les fêtes, les rencontres, le monde professionnel, publicité, événementiel, médias, finance, parc à thème, tout se joue et quelque part, la tension entre la figure du Joueur et celle du Voyageur pourrait bien tracer l’opposition entre une société qui avance, forte des voies prises par ses « voyageurs », et une société qui, privée de ses voies, de la Voie, semble vouée à l’errance ou plutôt à l’erratique, voire au déraillement. Le « jeu » est coûteux en temps et en argent. Il engendre du chaos. Le « voyage » génère différents sentiments, angoisse, étonnement, ravissement. A notre époque d’achèvement du système industriel, pratiquer l’art du voyage pourrait bien être une solution pour le 21ème siècle.


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3 réactions à cet article    


  • Marc P 23 novembre 2010 14:34

    Et si le sens de l’existence, c’était de préparer aussi ce qui vient après,... après le voyage, après la mort... bien sûr le monde de nos « héritiers », mais aussi celui auquel on pense tous même si l’on ny croit pas ?

    Je ne doute pas qu’on puisse préparer cet « après la mort » en jouant , ou en voyageant... Et le divertissement Pascalien est une des questions pertinentes à ne pas éluder... ainsi que l’enjeu de « qu’est ce que le travail » ? Et « faire société » ?
    Cdlt.

    Marc P


    • Sylvain Reboul Sylvain Reboul 23 novembre 2010 17:45

      Excellente méditation


      • TRIBAK hamadan 24 novembre 2010 23:51

        Bonsoir : Je pense que vous avez pris le terme chemin chez Heidegger dans sens très limité. Lorsque Heidegger parle du chemin, c’est un concept et non pas un simple mot. Heidegger parle en terme de métaphore : En parlant du chemin, il veut signifier autre chose : La pensée ! aller dans un chemin pour lui c’est penser ! Je vous propose de lire mon article : Heidegger et le chemin http://trib1.blogspot.com/2008/12/heidegger-et-le-chemin.html

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