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Évry Schatzman, le savant des astres

Théoricien de l’astronomie, pourfendeur des astrologues et des soucoupistes, Évry Schatzman a modernisé le mode de fonctionnement des sciences de l’univers en France en les éloignant des mathématiques trop descriptives et en leur appliquant la physique moderne, quantique et relativiste, plus analytique.

Vous ne connaissiez peut-être pas Évry Schatzman, mais vous connaissez sans doute l’observatoire de Meudon. C’est là qu’il a vraiment brillé. Et à Nice aussi, un autre observatoire.

Cet astrophysicien français est mort il y a juste deux mois, le 25 avril 2010, à 89 ans et demi. Il avait obtenu la médaille d’or du CNRS en 1983, ce qui constitue la plus haute distinction française pour un chercheur.

Vocation par hasard

Né le 16 septembre 1920, d’origine roumaine et juive, Évry Schatzman a dû se cacher pendant la guerre en raison de ses origines (son père est mort en déportation) en quittant son école, Normale Sup. pour aller à l’observatoire de Haute Provence. C’est à Lyon (où il avait fui) qu’il a rencontré Jean Dufay (1896-1967), le directeur de cet observatoire qui était l’un de ses profs à Lyon, et qu’il a compris que sa clandestinité serait mieux protégée en Provence car le lieu était très peu fréquenté (à l’origine, l’astronome Daniel Chalonge avait voulu installer cet observatoire à Sisteron).

En fait, Dufay avait tout de suite vu en Schatzman un futur excellent physicien et malgré la guerre, il écrivit au directeur adjoint de Normale Georges Bruhat : « Il faut absolument que Schatzman puisse continuer de faire de la physique ».

Bruhat ! Inutile de dire à quel point ce nom est pour moi mythique. Et pas seulement pour moi, aussi les générations précédentes. C’est l’auteur du fameux "Bruhat", "le" manuel d’électromagnétisme et de physique générale indispensable pour bien comprendre la physique, un livre de chevet aux mille pages excellemment bien écrites. L’équivalent scientifique du manuel "Économie politique" de Raymond Barre chez Thémis.

Astrophysique

Tout naturellement (car dans un observatoire), Évry Schatzman se passionna pour l’astronomie et, en faisant les fonds de tiroir, trouva un sujet d’étude, les naines blanches, structure stellaire particulière, très dense. Il passa son agrégation en 1945 et sa thèse en mars 1946 devant un jury présidé par le légendaire Louis de Broglie, Prix Nobel de Physique 1929 (mort en 1987 à 94 ans, il avait donc 37 ans lors de la remise de cette récompense) et célèbre découvreur de la mécanique ondulatoire (les électrons sont, comme les photons, aussi des ondes).

Très vite, il développa des travaux théoriques sur la nature des étoiles, en particulier des supernovae et surtout des naines blanches dont il fut le spécialiste.

Comme chercheur associé ou invité, il a séjourné dans quelques universités étrangères prestigieuses, notamment à Copenhague (celle de Niels Bohr), à Princeton (celle d’Albert Einstein), à Berkeley et à Bruxelles.

Il s’est aperçu que l’astronomie française était très en retard et inerte, basée uniquement sur une accumulation d’observations sans beaucoup d’analyses et sur des considérations mathématiques dépassées.

C’est lui, en quelque sorte, qui fit naître l’astrophysique française d’après guerre. Pour Évry Schatzman, il était indispensable d’injecter de la physique relativiste, de la radioastronomie, bref, de la physique moderne pour aider à comprendre les phénomènes observés dans l’univers.

Schatzman insistait beaucoup à ce sujet auprès de ses doctorants : « Quand vous faites une thèse, ne vous contentez pas de donner des résultats. Il faut expliquer d’où ça vient. Quand vous dites qu’une étoile qui ne tourne pas est sphérique, vous êtes déjà en train de faire de la théorie. On ne vous demande pas de faire des maths, ce n’est pas le problème. Le problème, c’est d’aborder un représentation des processus physiques qui se déroulent dans vos objets ».

Il créa la première chaire d’astrophysique à la Sorbonne en 1954 et fonda un nouveau laboratoire à Meudon en 1964 (celui d’astrophysique, ce qui fut un projet long et laborieux qui a abouti en 1971). En fait, il regretta par la suite le choix de Meudon car le campus d’Orsay (Paris XI) lui aurait donné plus de surface, mais il ne voulait pas rentrer en concurrence avec un autre astrophysicien, Vladimir Kourganoff. Il créa aussi deux DEA (master 2), "Physique des milieux ionisés" et "Astrophysique", ainsi que deux écoles d’astrophysique : l’École de Goutelas (en 1977) et l’École d’Aussois (en 1989).

Il "exerça" ses talents alternativement à Meudon et à Nice, revenant à Meudon pour sa retraite (où il continua quand même à travailler).

L’œuvre scientifique de Schatzman a porté en particulier sur la théorisation de la structure des étoiles, le triage gravitationnel des naines blanches, le chauffage de la couronne solaire par ondes de choc, le mécanisme d’accélération des rayons cosmiques, la diffusion turbulente dans l’évolution stellaire (forte densité de lithium, émission des neutrinos solaires), le freinage magnétohydrodynamique de la rotation du soleil et son influence sur l’atmosphère solaire, et sur l’antimatière en cosmologie.

Au cours de sa carrière, Schatzman a été gratifié d’un grand nombre de décorations, récompenses et titres honorifiques, en France et à l’étranger. En particulier, commandeur des Palmes académiques et élu le 14 juin 1985 membre de l’Académie des sciences dans la section de sciences de l’univers.

Engagements de citoyen


Parallèlement à son travail de physicien, Schatzman a été un homme engagé doublement, politiquement et philosophiquement.

Politiquement, il a adhéré au Parti communiste mais l’a vite quitté après avoir pris connaissance des horreurs staliniennes (au PCF de 1942 à 1959 parce qu’un de ses collègues, Eugène Cotton, était communiste pendant la guerre).

Il a participé activement à la vie syndicale de la recherche publique en France, en devenant (un peu par opportunité) le patron du Syndicat national de l’enseignement supérieur et de la recherche de 1953 à 1957. Il a arrêté après une véritable opposition entre les chercheurs du CNRS et les enseignants des universités qui a abouti à une scission du syndicat. Son statut personnel avait évolué au cours de son mandat d’un côté et de l’autre en fonction de ses promotions (professeur des universités à Paris, directeur de recherche au CNRS).

Il s’était également impliqué dans l’Union mondiale des travailleurs scientifiques.

Philosophiquement, Schatzman s’est donné à fond contre tout ce qui pouvait être de la superstition et des pseudo-sciences. Il fut vice-président (de 1961 à 1970) puis président (de 1970 à 2001) de l’Union rationaliste.

Hyper-rationaliste

L’Union rationaliste est une organisation créée en 1930 entre autres par le grand physicien Paul Langevin (président de 1938 à 1946) et qui fut présidée également par les physiciens (ou chimistes) Frédéric Joliot-Curie (1946 à 1955) et Hélène Langevin-Joliot (depuis 2004), sa fille qui est donc aussi la petite-fille de Pierre et Marie Curie et l’épouse de Michel Langevin, petit-fils de Paul Langevin (ils sont tous physiciens dans la famille, et Yves Langevin, le fils d’Hélène et Michel Langevin-Joliot, l’est également). C’est aussi un normalien et académicien, Jean-Pierre Kahane (physicien à Orsay) qui a pris la succession de Schatzman entre 2001 et 2004.

Évry Schatzman a particulièrement dénoncé ceux qui pensent que le réalisme scientifique est « destructeur du monde de la sensibilité et de l’émotion » et ceux qui ne font pas la distinction, dans leurs réflexions, entre découvertes et applications (exemple : l’énergie nucléaire et la bombe nucléaire). Mais aussi, il combattit ceux qui rejetaient la science. Pour lui, il y a eu un divorce entre la science et le grand public à cause du mauvais enseignement des sciences (j’approuve tout à fait ce discours) : « Il faut distinguer entre enseigner ce qu’est la science et enseigner de la science ». Pour lui, cette philosophie est essentielle dans une société moderne : « La rencontre de la raison et de la démocratie, c’est la voie de l’élargissement de la démocratie et de l’épanouissement de la raison ». Il pensait que la culture scientifique permet de développer une société éclairée.

C’est par rationalisme que Schatzman a émis une opinion très réservée sur son célèbre collègue Hubert Reeves : « Il casse les pieds à un tas de gens ! Il me crispe un peu, pour des raisons philosophiques. Ce que je ne supporte pas chez lui, c’est une sorte d’indulgence pour cette espèce d’idéologie hindouiste floue. Il y a derrière tout cela une espèce de tendresse plus ou moins déguisée pour le paranormal… Ces choses m’agacent. Le mélange des genres n’est pas supportable ».

Les combats rationalistes d’Évry Schatzman furent pour la laïcité et l’esprit critique et fermement contre l’astrologie, le soucoupisme ambiant, la parapsychologie et autres pseudo-sciences sans queue ni tête.

Des "extrémistes"(car je ne sais comment les appeler autrement) ont eu la dent très dure contre Schatzman car il les combattait au sujet de l’astrologie (discipline pour charlatans et escrocs) et dans leur argumentation (qui dépasse très largement le point Godwin), ils se trompent d’ailleurs puisque ils considèrent que Schatzman était un disciple de Karl Popper alors que c’est le contraire. La discussion portait sur le fait que la science repose sur des théories qui peuvent être confirmées ou infirmées par l’expérience (confirmées en l’occurrence) alors que le charlatanisme se base sur des hypothèses qui, de toute façon, ne pourront jamais être réfutées d’une manière ou d’une autre (et c’est parce qu’elles sont irréfutables que ces hypothèses ne sont pas scientifiques).

On peut lire, pour information, la véhémence de l’attaque contre Schatzman à ce lien (texte qui date d’avril 1998).

Évolution de la "pensée schatzmanienne"

Philippe Chauvin, directeur scientifique à l’Institut national des sciences de l’univers (INSU, laboratoire du CNRS), évoque trois périodes de réflexion chez Schatzman :

1. La période "scientiste" où il pensait que la science allait pouvoir résoudre les problèmes sociaux et favoriser le progrès social (entre 1940 et 1960, il était alors communiste).
2. La période de déception où il rejeta l’Union soviétique et le communisme sans repousser cependant Marx (entre 1960 et 1970).
3. La période de remise en question (de 1970 à 2000) où il découpla nettement les considérations économiques et sociales des considérations scientifiques.

Évry Schatzman a reconnu bien volontiers que sa pensée personnelle avait évolué : « Il y a des passages que je ne désavoue pas, mais certains autres me font rougir jusqu’à la racine des cheveux ! (…) J’ai relu (…) ce que j’avais écrit autrefois. Il y a des trucs dont je ne comprends même pas comment j’ai pu les écrire ! Quand je me remets en situation, j’aboutis à des contradictions complètes entre ce dont je me souviens de mon activité et ce que j’exprime comme idéologie. Quand j’écrivais un article, disons à intention idéologico-politique, je fermais les écoutilles ! ».

Parmi ses autres combats : les droits de l’Homme, la place des femmes dans la science et dans la société plus généralement, la lutte contre le totalitarisme.

Avoir une culture ouverte aux découvertes

Évry Schatzman était un partisan convaincu de l’interdisciplinarité et du mélange des compétences : « Pour l’étudiant devenu chercheur, c’est d’aller dans les séminaires, non pas dans ceux de sa spécialité, mais dans ceux de la spécialité d’à-côté. Dans sa propre spécialité, on ne fait que se conforter dans ses propres certitudes. En revanche, en écoutant quelqu’un d’une spécialité différente, on apprend du nouveau. ».

Ou, en d’autres termes : « Une certaine culture, même en dehors du champ où l’on travaille, est essentielle à la découverte. ».

Une philosophie que Schatzman a adoptée sur le tas : « Je me souviens, en 1950, être allé passer trois jours à Leyde où Oort m’a dit qu’ils avaient un problème d’interprétation des rayonnements émis par la nébuleuse du Crabe. À cette époque, je ne connaissais en matière de rayonnement que le domaine optique et j’ai cherché si, au moyen d’un certain nombre de processus optiques, on pouvait expliquer certaines particularités de la nébuleuse du Crabe. J’ai dû travailler un mois ou deux sur ce problème. Je n’ai rien trouvé et j’ai abandonné. Or, à la même époque, Schlovsky en URSS, un théoricien qui était justement en contact avec des radioastronomes, a pensé à un mécanisme qui était l’émission de rayonnements par un électron qui tourne dans un champ magnétique. Cela s’appelle rayonnement synchrotron. Schlovsky a montré que le rayonnement de la nébuleuse du Crabe donnait une information sur le champ magnétique du milieu ambiant. Mon ignorance totale de ce mécanisme de la physique faisait que je n’y avais pas pensé. J’ai trouvé la signification de ce genre de relation culture-découverte tellement significative que dans un colloque organisé par Gérard Simon à Lille, j’ai donné cet exemple pour montrer comment une certaine culture, même en dehors du champ où l’on travaille, est essentielle à la découverte. C’est une affaire qui m’a servi de leçon par la suite. ».

La révolution astrophysicienne de Schatzman

Dans une longue interview accordée le 24 février 1987 à Jean-François Picard (un "historien des sciences" du CNRS, entré comme ingénieur de recherche dans les années 1970), Évry Schatzman revenait sur le conservatisme qu’il avait trouvé chez les astronomes.

Ce conservatisme provenait d’une organisation universitaire très ancienne issue de la classification des sciences d’Auguste Comte et le certificat d’astronomie approfondie qui était consacré à la mécanique céleste et à l’astrométrie préparait les étudiants à l’agrégation de mathématiques et pas de physique. Il n’y avait aucun physicien dans cette discipline si bien qu’il était difficile de faire en France le pont entre l’astronomie et l’astrophysique qui avait débuté à la fin du XIXe siècle à Harvard à une époque où cette discipline (l’astrophysique) manquait de rigueur « parce que les données n’étaient pas très bonnes et parce que la physique qu’il y avait derrière n’était pas non plus très sûre. Pour des gens qui s’intéressaient à la haute précision dans la mesure des mouvements des planètes, l’imprécision ou le flou de l’astrophysique avait un côté dépréciatif. À l’extrême, l’astrophysique ne pouvait être considérée comme une science ».

Schatzman expliqua aussi qu’il n’avait jamais réussi à être élu aux commissions du CNRS (sauf en 1967) car : « Je n’étais pas un "vrai" astronome, les gens comme moi qui ne connaissaient pas les constellations n’étaient pas considérés comme de vrais astronomes. Secundo, j’étais théoricien et la théorie n’était pas bien vue. Enfin, tertio, j’étais trop marqué politiquement. J’ai longtemps cru que ma couleur politique avait joué un rôle là-dedans [le milieu des astronomes était plutôt "de droite"] alors que ce n’est pas vrai. Les deux autres facteurs ont occupé une place beaucoup plus importante. ».

Un "père" qui disparaît

Évry Schatzman fut considéré le "père" de l’astrophysique française d’après-guerre et aussi tous les astrophysiciens français actuels. Il est parti un peu trop tôt : il ne pourra pas admirer les clichés du Soleil que le satellite Solar Dynamics Observatory (SDO) prend actuellement au voisinage solaire. Cela faisait toutefois quelques mois qu’il avait beaucoup vieilli.

Il laisse aux scientifiques sa grande passion et sa vision d’une organisation de la connaissance propre à bien distinguer les théories sérieuses des élucubrations fumeuses. Sa famille a d’ailleurs tenu à ce que l’Union rationaliste participât pleinement à l’hommage qui lui a été rendu.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 juin 2010)


Pour aller plus loin :

Dépêches.
Cette interview passionnante.

Entre observateurs et théoriciens.

Hommage à un autre scientifique, Roger Mari.


Documents joints à cet article

Évry Schatzman, le savant des astres


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