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Incognito par David Eagleman

Incognito : The Secret Lives of the Brain
David Eagleman 2012
Traduction française Robert Laffont, 2013 par Pierre Reignier

Présentation et commentaire par Jean-Paul Baquiast 18/04/2013

David Eagleman est assistant professeur de neuroscience au Baylor College of Medicine (Texas). Il y dirige depuis quelques années un laboratoire qu'il a contribué à créer, le Laboratory for Perception and Action. Il est donc, dans le monde des spécialistes du cerveau, quasiment un jeune homme, d'autant plus qu'il atteint à peine la quarantaine. Pourtant le nombre considérable de ses travaux, publications, responsabilités dans divers organismes, donne le vertige. On verra d'ailleurs en lisant son curriculum vitae qu'il ne s'est pas seulement fait connaître dans le domaine des neurosciences, mais aussi entre autres dans la création littéraire, la musique ou l'étude de la responsabilité pénale. Il y a partout apporté un regard scientifique, critique et constructif, fort apprécié. Il maîtrise également l'art de la communication, car il utilise pour se faire connaître et recruter des suiveurs (« followers ») toutes les ressources du web et du web 2.0.

Ceci ne veut pas dire qu'il cède à la facilité, en flattant les opinions dominantes. Dans un pays, les Etats-Unis, où ceux qui refusent les conceptions spiritualistes du monde , très largement majoritaires, sont souvent considérés comme des esprits dangereux, il a très tôt affiché une vision matérialiste, notamment dans le domaine de l'esprit. Bien qu'élevé dans la religion hébraïque, il s'est très tôt convaincu, au contraire de l'ensemble des religions, de ce qui paraît une évidence aux yeux des matérialistes modernes : le cerveau n' est pas le siège d'une âme ou d'une conscience inspirée par un esprit supérieur. Il s'agit seulement d'un ensemble de systèmes biologiques produisant des représentations du monde adaptées, dans chaque espèce dotées d'un système nerveux central, aux exigences de la survie.

Mais Eagleman veut se distinguer des matérialistes réductionnistes pour qui les fonctions les moins explicites du fonctionnement du cerveau, produisant notamment la conscience de soi ou l'imagination créatrice, peuvent être expliqués en totalité par les échanges entre neurones ou aires cérébrales identifiables aujourd'hui avec les moyens encore rudimentaires de l'imagerie sous ses diverses formes. Il préfère donc se dire, dans ces domaines tout au moins, agnostique ou plus exactement « possibiliste » (possibilian). Cette position, qui devrait d'ailleurs être celle de tous les scientifiques, signifie qu'il reste ouvert à toutes les hypothèses, non encore vérifiables aujourd'hui de façon expérimentale, pouvant expliquer ce qui dans le fonctionnement du cerveau supérieur reste encore mystérieux. Il fait à cet égard allusion, comme l'avait fait un de ses inspirateurs, le généticien Francis Crick, aux interprétations de la mécanique quantique ou à celle de la cosmologie, encore en discussion, relatives aux caractères relatifs de l'espace et du temps. Nous ne pouvons que le suivre dans cette posture d'ouverture.

Nous sommes « plusieurs »

Le dernier livre de David Eagleman, consacré au rôle du cerveau et à la façon dont chez l'homme cet organe fait émerger ce que l'on nomme l'inconscient, a rencontré un grand succès aux Etats-Unis. Il le doit d'abord au style familier adopté par l'auteur, non exempt d'expressions légèrement argotiques. La traduction française, qui vient d'être mise en librairie, a bien respecté ce style. Ceci contribuera certainement à son succès. Cependant, trouver ici et là des termes tels que « le cortex fait le boulot » peut gêner certains lecteurs.

Concernant le fond, résumons le livre en disant qu'il insiste principalement sur ce qu'il appelle les illusions de la perception produites par le fonctionnement quotidien du cerveau. L'auteur a consacré ses premières recherches à la perception du temps, variable selon les sujets et les conditions de l'observation. Il a étudié aussi la synesthésie, propriété qui serait présente chez 10% des humains, et qui ne permettrait pas de distinguer sur le mode classique les perceptions de sons et de couleurs. A partir de cela, il présente de nombreux exemples montrant comment le cerveau inconscient propose au jugement conscient ce qu'il faut percevoir et les actions qu'il faut adopter en conséquence. Il rappelle aussi les principales expériences cliniques, résultant d'affections ou d'accidents handicapant telle ou telle partie du cerveau, et qui produisent des erreurs de perception et de jugements chez les patients atteints.

Observons pour notre part que cette longue énumération des illusions relatives aux témoignages des sens ne surprendra que les lecteurs naïfs en matière de psychologie cognitive. Tous ceux disposant d'un minimum de connaissances en neurosciences, exposées notamment dans les ouvrages de Gerald Edelman, Antonio Damasio, Jean-Pierre Changeux et de bien d'autres (commentés sur ce site), ne feront aucune découverte.

David Eagleman explique ensuite longuement que les illusions de la pensée consciente tiennent au fait que notre personnalité n'est pas une, produite par un organe homogène que serait le cerveau. Le cerveau est fait au contraire d'une multitude ou mosaïque de boites juxtaposées qui interviennent dans la perception et la décision d'une façon que la conscience centrale ne perçoit pas. Ceci se produit d'abord à grande échelle, puisqu'il est usuel de distinguer aujourd'hui entre le cerveau dit rationnel, celui de l'hémisphère gauche qui est aussi le cerveau du langage, et le cerveau affectif ou des émotions, globalement rattaché à l'hémisphère droit.

A l'intérieur de ces grandes divisions, on peut identifier un très grand nombre de centres gérant, parfois en recouvrement partiel, et de façon généralement inconsciente, des éléments particuliers de la perception et de la décision. La encore, que nous ne soyons pas « un » mais « plusieurs », s'ignorant généralement les uns les autres, ne surprendra que les naïfs. Au moins depuis Freud, cette vision avait fait son chemin, en se précisant à chacune des observations du cerveau en action permises par les neurosciences. Mais, il est vrai, elle reste difficile à admettre par les personnes élevées dans les illusions de la pensée occidentale, privilégiant le libre arbitre de la conscience individuelle.

David Eagleman rappelle, pour expliquer les origines de cette complexité, que la plupart des comportements humains et des qualités qui caractérisent les individus trouvent leurs origines, d'une part dans la combinaison de déterminismes génétiques acquis par l'espèce au cours de l'évolution et d'autre part dans les modalités d'expression de ces gènes, dès la naissance de l'individu, en interaction avec le milieu dans lequel celui-ci est plongé. Il en résulte une très grande variété de solutions de détail à l'intérieur de grandes catégories communes à tous les hommes. Cette diversité est généralement ignorée par l'opinion, qui croit pouvoir expliquer les comportements humains par des causes simples, explicites et répétitives se retrouvant d'un individu ou d'un groupe social à l'autre.

Comment par ailleurs les différents « Je » qui nous composent et s'expriment à tous moments finissent-ils par produire un Je global qui nous résume, à nos yeux comme à ceux des autres ? David Eagleman se rallie sur ce plan à la solution la plus communément adoptée aujourd'hui, celle du darwinisme neuronal. Les différentes composantes du cerveau sont en conflit darwinien pour s'imposer. En fonction des circonstances de lieu et de moment, c'est l'une d'elles qui momentanément l'emporte et prend le pouvoir. On peut accepter cette façon de voir les choses. Reste qu'elle est fortement simplificatrice. Les conflits darwiniens se manifestent au sein des nombreux plans de la personnalité. L'unité du comportement final en résultant à tous moments peut n'être qu'apparente, un geste ou un propos manifeste pouvant cacher au même instant de nombreux autres qui ne s'expriment pas avec la même évidence. D'innombrables contradictions apparentes en résultent, l'individu recélant de nombreuses parties noires (selon l'expression de Jérome Cahuzac) qui le définissent mieux que son comportement observable. C'est ce que savent tous les psychologues.

L'auteur montre aussi que ces différents déterminismes ont été et demeurent encore très largement ignorés par les croyances communes. Ceci parce que le comportement du cerveau et la façon dont il dirige l'insertion du sujet dans son milieu ne sont pas perçus consciemment par ce même sujet. Environ 90% des mécanismes vitaux faisant l'objet du contrôle par le cerveau sont inconscients. C'est d'ailleurs très récemment qu'ils ont commencé à être analysés par les neurosciences et les sciences du comportement. La chose reste très difficile à admettre, même par les plus avertis d'entre nous. Je veux bien reconnaître que je ne puis analyser les acquisitions sensorimotrices devenues inconscientes grâce auxquelles je m'équilibre à bicyclette, suite à un apprentissage souvent douloureux. Par contre j'ai toujours beaucoup de mal à admettre que des expériences enfantines souvent très précoces aient pu déterminer mes préférences sexuelles.

Il en résulte que là où l'opinion commune estime que l'humain est piloté, sauf en ce qui concerne les domaines strictement organiques, par un Je doté d'un libre-arbitre, généralement qualifié d'esprit ou, par les croyants, d'âme, rien de tel - sauf peut-être 10% de l'ensemble - ne relève de l'intervention d'un tel esprit conscient et responsable. Tout le reste est produit par des commandes inconscientes certes extrêmement subtiles et adaptatives au mieux des contraintes de la survie, mais ne manifestant aucune des propriétés attribuées à l'esprit et à son libre arbitre par la philosophie traditionnelle : possibilité de délibérer, de faire des choix responsables entre options différentes, d'exprimer les valeurs censées caractériser ce que l'on nomme le propre de l'homme. D'ailleurs, pour ruiner définitivement cette illusion, David Eagleman rappelle que le siège du libre arbitre ainsi décrit ne se trouve nulle part dans le cerveau.

Il en conclut donc que le concept de libre-arbitre n'a pas de sens, autrement que dans le langage courant, et à des fins utilitaires, relevant de ce que l'on pourrait appeler le management des organisations sociales. Certes, si les sociétés institutionnalisaient l'idée, notamment en termes de législation pénale, que les décisions bonnes ou mauvaises des individus sont produites par des déterminismes sur lesquels l'individu n'a pas prise, aucun ordre social ne pourrait s'imposer. Cependant ses réflexions en matière de « neurosciences pénales » le conduisent à penser que si les criminels doivent être isolés, dans beaucoup de cas les neurosciences de demain devraient permettre à la justice de devenir de plus en plus préventive, plutôt que répressive. Encore faudrait-il que l'encombrement des cours et des prisons laissent aux institutions pénales le temps de traiter les cas individuels avec tout le soin nécessaire...ce qui n'est pas le cas aujourd'hui

Mais une nouvelle fois, tout en partageant le point de vue de David Eagleman, nous sommes obligés d'observer que tout ce qui fait dans ces divers domaines, aux yeux d'une lecture superficielle, la grande originalité de son livre, est déjà très largement acquis par la science et la philosophie scientifique occidentale. Certes, la grande majorité des personnes ignorantes qui liraient éventuellement ce livre, incités à le faire par une critique généralement louangeuse, feront peut-être des découvertes, Mais ce ne devrait pas être le cas de nos lecteurs, rompus depuis longtemps à la prise en considération de la complexité du cerveau et des contenus de pensée qu'il génère.

Un vide, la réflexion sur la conscience

Pour pousser un peu plus loin la critique de ce livre, nous pouvons nous étonner du fait que, s'il règle à peu près convenablement son compte au concept de libre-arbitre, il ignore presque complètement celui de conscience. Or celui-ci est autrement plus pertinent, y compris aux yeux des matérialistes. La conscience sous ses différentes formes, primaires ou supérieures, exprime un caractère apparu il y a des millions d'années dans le règne animal, ignoré (semble-t-il) du monde végétal, et devenu caractéristique de l'homo sapiens récent, sous ses formes collectives puis individuelles. La conscience ne relève pas entièrement du fonctionnement du cerveau, mais celui-ci y participe très largement. Renvoyons le lecteur au petit dossier sur ce sujet que nous avions établi il y a quelques années, et qui demeure dans l'ensemble d'actualité.

Or l'existence de la conscience pose un défi toujours renouvelé aux neuroscientifiques. Il s'agit d'une propriété matérielle, ne s'inspirant en rien d'une hypothétique conscience universelle d'origine spiritualiste. Mais il reste à préciser comment elle émerge, dans un cerveau individuel comme au plan collectif. Il reste aussi à préciser comment les représentations du monde ou les prescriptions d'action qu'elle produit peuvent influencer les déterminismes comportementaux bien ancrés dans l'espèce comme chez l'individu, dont David Eagleman, après de nombreux autres, à dressé la liste. Il faut aussi situer la conscience au regard de l'introspection, à laquelle Eagleman attribue non sans raisons un certain pouvoir d'éclairage. Qui est le moi conscient qui s'observe ? Cette observation prétendue n'est-elle pas une construction ou reconstruction permanente ? Quel crédit le moi conscient peut-il attribuer aux recommandations de comportement que lui suggère sa conscience ?

Par ailleurs, on doit évoquer sur ce thème la grande question de la réalité telle qu'observée, soit par le cerveau inconscient soit par le cerveau conscient. Nous avons ici plusieurs fois évoqué le « non-réalisme » épistémologique, à la base de la physique quantique mais qui s'étend aujourd'hui à l'ensemble des disciplines scientifiques macroscopiques. Il n'existe pas de « réel en soi ». Seules existent, et seulement dans le cerveau puis dans la société des observateurs s'accordant sur des perceptions communes, les représentations que les cerveaux, inconscients puis conscients, ont acquis de façon expérimentale en confrontant leurs hypothèses sur le monde extérieur avec les observations auxquelles ils procèdent. Si cependant ces représentations entraînent des actions motrices de la part des individus, elles modifient indirectement le monde extérieur, tel du moins qu'il nous apparaît.

Nous pensons qu'il faudrait aller plus loin dans cette réflexion. Nous avons suggéré que les humains, associés symbiotiquement à des outils – d'ailleurs fort différents d'une époque ou d'un lieu à l'autre - constituent des ensembles mixtes que nous avons nommé des systèmes anthropotechniques. Or ces systèmes, combinant les ressources du biologique, de l'anthropologique et des technologies, génèrent des faits de conscience qui dépasse le cadre étroit du cerveau de l'humain y participant. Ainsi les humains « addicts » de l'automobile ou des ordinateurs branchés sur Internet se dotent de représentations conscientes du monde et d'eux-mêmes fortement influencées par l'usage des technologies correspondantes.

Le psychologue ou le neuroscientifique ne comprendra pas la structuration des cerveaux de tels individus passionnés s'il n'étudie pas, au niveau même des cortex sensoriels et moteurs, les déformations apportées par la symbiose avec les outils correspondants. Au fur et à mesure que ces technologies se complexifient et évoluent, les cerveaux des humains avec lesquelles ils sont associés génèrent des représentations du monde qui évoluent à des vitesse équivalentes. Comme ces représentations pilotent elles-mêmes des comportements, c'est finalement le monde toute entier qui évolue en conséquence– ceci non sans conflits car ces évolutions n'ont rien de linéaire ou d'ordonné. Bien évidemment, les représentations prenant la forme d'hypothèses scientifiques vérifiées expérimentalement jouent un rôle prédominant, tout au moins en ce qui concerne l'évolution des sociétés scientifiques, par rapport à celles relevant d'approches intuitives plus individuelles.

Ajoutons que les technologies de l'intelligence artificielle et de la robotique auront de plus en plus à cet égard un effet d'entrainement. Or David Eagleman les ignore manifestement. Il évoque une intelligence artificielle primitive, depuis longtemps dépassée par la recherche. Il ne semble pas savoir que partout dans le monde se développent des programmes non d'intelligence artificielle mais de conscience artificielle, reprenant en les enrichissant sans cesse les capacités de la conscience générée par les cerveaux humains. Bientôt de véritables cerveaux artificiels verront le jour. Ces recherches sont pour le moment développées par des militaires ou par des firmes visant essentiellement à dominer les consciences et les comportements des individus humains en vue d'en tirer un pouvoir sur le monde. Alain Cardon, bien connu sur notre site, a proposé depuis longtemps des procédures permettant de réaliser sur le mode de l'open source des solutions (anthropotechniques) de conscience artificielle utilisables par tous. Malheureusement, il n'est guère entendu. Il est dommage que David Eagleman n'ait pas évoqué de telles perspectives.

Conclusion

Le monde actuel est constitué d'une écrasante majorité d'humains dont les cerveaux sont encore formatés tels qu'ils l'étaient dans les siècles passés, par des préjugés empiriques et par des croyances religieuses qui ne sont guère capables d'ouverture. Il comportent à l'opposé d'étroites minorités de scientifiques et de technologues, associés à des outils aux capacités transformationnelles considérables. Les deux grandes catégories de cerveaux en résultant sont en compétition darwinienne. Nul ne peut dire encore laquelle l'emportera.

Nous aurions aimé que David Eagleman, puisqu'il se veut matérialiste, aborde ouvertement la question de ce conflit géopolitique, en le formulant dans les termes que nous venons de résumer. Si les systèmes anthropotechniques faisant appel aux technologies du grand futur, énergétiques, biosynthétiques, robotiques, spatiales, réussissaient à s'imposer, la planète serait changée, et peut-être même le système solaire tout entier. Si ce n'était pas le cas, la Terre et ses habitants retomberaient dans les âges sombres, non pas de l'état de nature d'avant l'âge de pierre, mais des guerres d'extermination réciproques nées avec la tribalisation.

Pour en savoir plus

* Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/David_Eagleman
* Laboratoire http://www.eaglemanlab.net/
* Article du New Yorker "The possibilian"

 


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