La société Eastman Kodak est en cessation de paiement, l'action est passée en moins de 10 ans de 90 $ à 40 cents.
Kodak doit sa fortune au film couleur, le Kodachrome qui fut découvert par 2 musiciens qui vivaient de cachetons en jouant dans des restaurants et hôtels (ils furent par la suite embauchés par Kodak). Le film était d'une grande complexité et son développement (le KR 14) fut toujours gardé secret, obligeant ainsi le grand public à envoyer ses films diapositives dans des laboratoires Kodak. Cette situation dura jusqu'aux années 70, où le négatif couleur se développa ainsi qu'un procédé inversible de développement universel, l'E6 (= 6 bains au lieu de 14 pour le Kodachrome) fut définitivement mis au point. Kodak conservait encore un quasi-monopole pour le film de cinéma et la chimie Kodak (3000 salariés dans l'usine de Chalon) aussi bien en C41 qu'en E6 occupait une place dominante. Ainsi, même si les films Fuji étaient plus vendus, on continuait à utiliser la chimie Kodak.
Le numérique fit ses premières apparitions au début des années 90, sur des dos du Rollei 6006. La lenteur du système informatique ne permettait pas la photo instantannée, le dos devant être relié directement à un ordinateur. Au début des années 2000, les appareils numériques étaient encore chers et leurs prix se sont effondrés 5 années plus tard. L'ordinateur a suivi la même tendance, le couple appareil photo-ordinateur pouvait fonctionner en circuit fermé. Plus de pellicules et des tirages photos beaucoup plus rares, la chute des ventes de consommables fut vertigineuse. Le cinéma était un très gros consommateur de pellicules, à la fois pour la prise de vue (jusqu'à 20 prises pour la même scène) et pour la diffusion (nombre de copies). De plus en plus, les films sont tournés en numérique, il faut dire que le format 4 k est d'une résolution (2160x 4096 pixels) supérieure au cinémascope, et on peut faire autant de prises que l'on veut. La fabrication d'appareils ou de cartes ne nécessite pas une technologie spécifique comme autrefois le Kodachrome ; la reconversion de Kodak était donc impossible. On peut dire que les fabricants d'émulsions se sont tirés une balle dans le pied en développant le numérique, car même au niveau des équipements la dégringolade commence. Minolta a disparu pour être racheté partiellement par Sony, Hasselblad est passé à la production confidentielle. Même si les appareils numériques sont moins costauds que les argentiques mécaniques, l'équipement des ménages a été si rapide que les besoins de renouvellement ne sont pas pour demain.
Que restera-t-il de nos images actuelles dans les générations futures ? Le tirage sur papier Cibachrome a une durée de vie de 1 000 ans, alors que les papiers les plus hauts de gamme ne garantissent pas une durée de vie des épreuves au delà de 50 ans. Et les originaux ? En numérique, on ne peut pas parler d'un original, puisqu'il ne s'agit que d'une suite de 0 et de 1. Il n'y a aucun support matériel au numérique, comme autrefois la pellicule pour l'argentique. Pour le cinéma une question se pose : faut-il conserver les films sur disques durs ? J'ai acheté un disque dur vieux d'une dizaine d'année qui n'avait jamais servi. Le disque était HS, il ne tournait plus. Cela ne veut pas dire que les données soient perdues, mais je me suis rendu compte qu'un CD que j'avais gravé il y a 9 ans était vierge, tout avait disparu. La seule solution pour la conservation des images numériques est de réaliser un "shoot" de chaque image, on obtient alors une diapositive ou un film quand il s'agit de cinéma. Le film ne se conserve pas éternellement, mais il sera toujours possible par la suite de le numériser, de le corriger et .....de refaire un "shoot".
L'absence d'original n'est pas le seul inconvénient du numérique, les caractéristiques sensitométriques des capteurs sont différentes de celles des pellicules. Notre oeil interprète les températures de couleurs et les contrastes ; et les capteurs se rapprochent de la vision de notre oeil. Or la photographie c'est "écrire avec la lumière", si la lumière n'est pas correctement retranscrite alors la photo perd de son sens.

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Michel Cassino est à la fois technicien et auteur dans le domaine de l'image projetée.
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