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L’humain augmenté est-il un être diminué ? (Bienvenue dans le monde des rats)

Les inventions modernes sont toujours étonnantes : des chercheurs français viennent de mettre au point un dispositif appelé « Flyviz » qui permet un élargissement du champ de vision à 360 ° grâce à un casque supportant une caméra dirigée vers un miroir hémisphérique. Cette vision panoramique qui permet de voir simultanément devant et derrière comme les mouches aura sûrement des applications pour les militaires ou la vidéo surveillance, même si l’on se surprend à penser que cela évoluera peut-être un jour vers une machine à explorer le temps qui permettrait d’embrasser d’un simple regard le passé comme le futur. 

D’autres inventions permettent déjà aux aveugles de voir, aux sourds d’entendre, et aux handicapés de marcher ce qui est quasiment la réalisation concrète d’une prophétie biblique (Ésaïe : chapitre 29, verset 18). On peut aujourd’hui commander son smartphone à la voix et l’on pourra peut-être demain dicter son courrier par la seule pensée, ou lire dans celle d’autrui, et pallier la défaillance de nos organes corporels par la culture de cellules réparatrices ou avec des machines. Certains projettent même de développer des embryons humains sélectionnés dans des utérus artificiels comme dans le film « Bienvenue à Gattaca » de Andrew Niccol, ou dans « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley. Le cerveau n’échappe pas à ces modernités puisqu’on sait visualiser les zones activées en réponse à certaines tâches cognitives et que les chercheurs de l’Humain Brain Project tentent de modéliser le réseau de milliards de neurones connectés les uns aux autres pour transférer peut-être un jour le contenu d’un cerveau sur un autre support. Des malades atteints de Parkinson bénéficient déjà de stimulations cérébrales profondes ou d’implants que certains souhaitent expérimenter sur le syndrome de la Tourette ou les troubles bipolaires, et l’on sait à présent qu’il est possible que des animaux à la moelle épinière sectionnée parviennent à remarcher. De son côté l’armée investit beaucoup dans des machines capables de décupler la force et l’efficacité des soldats, les drones pouvant parfois supplanter l’aviation traditionnelle. Certains industriels envisagent même de remplacer leurs employés par des robots pour en fabriquer d’autres qui pourraient à leur tour faire l’accueil dans les lieux publics, enseigner aux enfants, surveiller les malades atteints d’Alzheimer, ou distraire les personnes âgées qui s’ennuient dans les maisons de retraites. Quant aux ordinateurs ils sont déjà utilisés pour le traitement des autistes et dans beaucoup de tâches répétitives pour commander des machines, ou des personnes, grâce à des programmes adaptés.

Il est donc devenu évident que l’évolution de l’espèce humaine se distancie chaque jour davantage de son équipement originel (la biologie et le génome notamment) car elle est de plus en plus dépendante de suppléances techniques et artificielles. Bien sûr ce constat du divorce entre nature et culture n’est pas nouveau car il est lié au processus même de l’hominisation : le premier galet taillé par la main de l’homme était déjà une pierre de culture dérobée à la nature et jetée dans son jardin. Il n’en demeure pas moins que jusqu’au XVIII ème siècle il n’y a pas eu de coupure bien nette entre une conception de la nature reliant logos et techné car beaucoup de scientifiques qui contribuaient alors à la découverte du monde naturel étaient aussi inventeurs, philosophes, théologiens, voire alchimistes. Or aujourd’hui on ne voit pas comment le fossé pourrait se combler entre une nature dont nous nous sommes distanciés, avec tous les risques majeurs que cela comporte pour l’avenir, dont celui d’écocide, et une culture qui s’est elle-même coupée du logos pour se réduire à une technique sans éthique, dans le contexte d’effacement d’une spiritualité qui fût longtemps la pierre de touche des différents champs de la connaissance.

Ces phénomènes sont peut-être à l’origine de l’avènement du « transhumanisme », un mot inventé en 1957 par Julian Huxley, le frère d’Aldous, mais qui désigne à présent un mouvement né vers les années 70 aux États-Unis cherchant à utiliser toutes les technologies modernes « pour éliminer l’âge et augmenter grandement les capacités intellectuelles, physiques et psychologiques de l’être humain. » Les adeptes de ce « techno progressisme  » font habilement référence à des thèses humanistes et libertaires comme celles-ci :  « Pour un Transhumaniste, le progrès intervient quand plus de gens deviennent capables de « s’auto-façonner », de façonner leurs vies, et leurs relations avec les autres, en accord avec leurs plus profondes valeurs. » Mais le but final visé est bien la création d’un « Post-humain » « résistant à la maladie et imperméable à l’âge » pour « avoir une jeunesse et vigueur éternelle ». Cet « homme augmenté », potentiellement immortel, possèderait en outre des capacités cognitives très supérieures grâce à une symbiose parfaite avec l’intelligence artificielle des ordinateurs. Enfin ces technoprogressistes, qui se disent indépendants de la politique même si beaucoup sont à l’origine issus de la droite libérale dure américaine, revendiquent dans une perspective humaniste « la démocratisation de l’accès aux nouvelles technologies  » parce qu’elles sont « cruciales pour l’amélioration de la condition humaine. » (1) en faisant semblant de croire que ces applications sophistiquées pourraient être à la portée financière de tous.

Pour certains un tel programme semble pourtant alléchant : c’est le désir faustien de jeunesse éternelle, ou plutôt celui de la puissance prométhéenne qui accompagne l’humanité depuis toujours, même si les technoprogressistes semblent méconnaître qu’après avoir volé le feu sacré de l’Olympe (donc le savoir divin, tel l’ arbre de la Connaissance dans la Genèse) Prométhée sera enchainé sur les monts du Caucase pour avoir le foie dévoré par un aigle avant de finir comme un forçat en traînant sa chaîne reliée à un rocher. Aussi peut-on dire que ce Titan, véritable prototype de l’ « homme augmenté  » est au final un être singulièrement diminué. Cela ne préjuge évidemment pas du réel intérêt potentiel de certaines recherches relatées plus haut. Mais à y regarder de plus près il est frappant de constater qu’un grand nombre de celles qui s’efforcent d’améliorer les possibilités humaines concernent soit le domaine militaire classé secret défense dans la mouvance NBIC (Nanotechnologie, Biotechnologie, Sciences de l’Information et Sciences Cognitives), soit celui de l’aide aux personnes handicapées. Pour autant ces transhumanistes ne souhaitent rien moins qu’étendre ces moyens à l’ensemble de l’humanité pour que cela devienne un modèle universel susceptible de s’appliquer à tous partout.

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Télé, bagnole et autres prothèses du sujet moderne

D’ailleurs chacun peut à présent constater que ces « automates intelligents » (?) qui envahissent notre vie aboutissent dans la réalité à des pratiques débiles comme la confrontation dépersonnalisante à des centres d’appel surtaxés sur le mode idiot et binaire de l’ordinateur. S’il est clair depuis Ellul que la technique modifie l’humain c’est surtout parce qu’elle est divinisée. Il est donc frappant de trouver un parallèle entre le discours des religions monothéistes qui promettent le paradis ou l’immortalité (l’ancien mythe de Gilgamesh) et celui des transhumanistes qui se projettent dans une toute puissance quasi divine. Plus grave encore, le fait d’être chosifié par ces machines nous conduit non seulement à agir comme elles, mais aussi à considérer les personnes qui nous entourent de la même manière, et à ne plus supporter les éventuelles maladresses que les aléas de la vraie vie peuvent parfois entraîner chez celles-ci (2). Pour s’en convaincre il suffit de voir comment nous réagissons quand ces machines dysfonctionnent. Mais les nouveaux prophètes de l’ « homme augmenté » n’en ont cure. Face au surhomme de Nietzsche qui est une invite humaniste à l’épanouissement personnel visant une éthique de l’être par le dépassement de notre animalité constitutive, les transhumanistes ne proposent rien d’autre qu’un univers artificiel et vide semblable au Matrix des frères Wachowski, ou l’avènement d’un Cyborg, cette mécanique plaquée sur du vivant.

En réalité les prophètes utopistes du transhumanisme appellent de leurs vœux un changement de civilisation mortifère visant à transformer des humains pourvus de conscience et d’intériorité, c’est-à-dire de profondeur et de spiritualité, en robots au psychisme formaté dotés de possibilités uniquement fonctionnelles : rapidité, efficacité, performances, comme s’il n’existait aucune différence entre l’aptitude au calcul, qui est pour eux la seule forme d’intelligence, et le fonctionnement réel du cerveau humain caractérisé par la plasticité et ses capacités associatives. Enfin débarrassés de l’intériorité, et de toutes ses complications inutiles (émotions, désirs, créativité, conscience, réflexion, imagination, croyances, sexualité, empathie, rêves), ces nouveaux prophètes du béhaviorisme imaginent un monde qui pourrait pratiquement se passer de langage pour seulement réagir à des signaux dépourvus d’intentionnalité sur le mode simpliste des ordinateurs. A terme, la perte du langage ou son remplacement par une novlangue, qui se développe déjà sous nos yeux, entraînerait une disparition progressive de la pensée qui faciliterait l’exercice du pouvoir comme dans « 1984  » de George Orwell : « C’est une belle chose la destruction des mots », conclut O’Brien chargé de traquer « les criminels par la pensée ». D’ailleurs pourquoi continuer à parler politique, santé, art, justice, ou liberté quand seules existent des normes rigides et arbitraires dont le pouvoir de nuisance apparaît chaque jour plus évident aux esprits éclairés parce qu’en voulant instaurer partout l’efficacité supposée des machines elles augmentent en réalité l’isolement, la stupidité, la déresponsabilisation, et finalement la violence.

Comme dans « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury le langage et la lecture sont aujourd’hui socialement peu valorisés d’autant que la réintégration du logos et de l’éthique dans la techné ont aussi mauvaise presse ; il est plus moderne de se trémousser devant la Wii car c’est vraiment bon de sentir qu’on est soi-même une manette avec l’illusion propre à ce divertissement de maîtriser quelque chose quand c’est le sujet qui l’est. Insidieusement le passage se fait ainsi entre une puissance nouvelle supposée, celle de l’homme « augmenté » par ces technologies, et un être diminué que Jean-Michel Besnier appelle dans son livre « L’homme simplifié » (3). Dans un tel monde la vie intérieure est réduite à un fonctionnement élémentaire, voire bestial, qui rend plus acceptable les chosifications totalitaires. Or cet « homme sans qualités » (Robert Muzil) ne peut pas vraiment choisir car il participe au destin global mais anonyme des « digital natives » où les limites sont floues entre les sujets, chacun étant devenu une sorte de neurone planétaire. Et pour se protéger de la dépression qui le guette il se fusionne au monde technocratique afin d’éviter de le penser et de se penser lui-même. « The perfect day » d’Ira Levin se réalisera-t-il ? Les admirateurs du conditionnement opérant y comptent bien, et depuis sa boîte noire, Burrhus Frederic Skinner vous souhaite la bienvenue dans le monde des rats.

 

1 http://www.transhumanistes.com/faq.php

2 Jean-J. Delfour : « Télé bagnole et autres prothèses du sujet moderne » érès 2011

3 Jean-Michel Besnier : « l’homme simplifié » Fayard 2012



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Les réactions les plus appréciées

  • Par gaijin (---.---.---.242) 11 décembre 2012 10:19
    gaijin

    oui sans réserve +++++++++++++++++++

    un point de précision :
     " Pour autant ces transhumanistes ne souhaitent rien moins qu’étendre ces moyens à l’ensemble de l’humanité pour que cela devienne un modèle universel susceptible de s’appliquer à tous partout.« 

    en fait ce n’est qu’une posture !
     comme pour ceux qui postulent que l’avenir de l’humanité est dans l’espace il évident que ça n’est pas possible par conséquent leur projet c’est de créer une minorité d’ humains supérieurs qui » naturellement " dirigeront les autres ........

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