Cet article est la troisième et dernière partie d’un texte consacré à l’hypothèse du libre arbitre dans le cadre de nos connaissances scientifiques. Au cours des deux premières parties, nous sommes arrivés à la conclusion que cette hypothèse impliquait l’identification de l’esprit humain à un système chaotique dont l’état est contrôlé par un ensemble de particules intriquées. Nous allons maintenant aborder de manière plus spéculative les conséquences de cette nouvelle conception dans différents domaines. Commençons par essayer d’identifier la façon dont nous percevons notre psychisme à ce modèle.
Nous pouvons différencier plusieurs catégories de contenu conscient.
Il y a d’abord nos pensées et nos idées. Elles sont généralement objectives : nous sommes capable d’en rendre compte et de les communiquer. Autrement dit elles ne correspondent sans doute pas à des états quantiques indéterminés mais à un état mesurables du champs électrique cérébral. Cependant nous sommes capable de diriger consciemment notre attention parmi elle, de les faire évoluer et même d’inventer des idées. Elles sont d’abord potentielles et peu définies, et si l’on décide de diriger notre conscience vers elles, se précisent, s’actualisent et mènent à de nouvelles idées. Ainsi, s’il existe un « fil conducteur » déterministe à nos idée, car on passe rarement du coq à l’âne en l’absence de perturbation extérieure, l’évolution semble néanmoins pilotée par notre conscience.
Ceci colle de manière assez frappante avec l’évolution d’un système chaotique, prévisible à très court terme puisque son état évolue continument, et suit un attracteur (le fil conducteur) mais dont l’évolution à moyen et à long terme rencontre des bifurcations amenant des divergences de plus en plus grandes et est finalement aléatoire. L’attracteur du système, c’est à dire l’ensemble des états qu’il parcoure, serait notre contenu mémoriel. Il s’agit donc d’un attracteur complexe, structuré, à l’image du monde extérieur, et, contrairement à un système chaotique classique, d’un attracteur se construisant et évoluant lui même en fonction de l’état du système et des perturbations extérieurs.
Remarquons qu’il existe une composante assez mystérieuse dans nos pensées à travers le contenu inconscient, dont la nature est semblable à celle de nos idées mais qui s’impose à nous de manière involontaire, comme s’il venait de l’extérieur. Peut être s’agit-il d’une forme de « système pensant » en partie indépendant du notre.
Enfin le contenu de notre psyché est aussi constituée des émotions, que nous sommes partiellement capable de contrôler, et des perceptions sensorielles desquelles nous pouvons seulement porter ou détourner notre attentions sans réellement les modifier. Il s’agirait donc d’éléments plus ou moins déterministes et moins intriqués à notre conscience, des perturbations extérieures au système.
Etant donné la nature de l’intrication quantique, il apparaît envisageable que l’esprit puisse ne pas se limiter à une personne, mais qu’au contraire tous les esprits du monde soient enchevêtrés les uns dans les autres, à la manière des particules à leur échelle. Des relations suivies entre plusieurs personne ou un simple acte de communication (quand on est « sur la même longueur d’onde ») seraient susceptible de créer une intrication entre leurs deux esprits, intrication naturellement plus faible que celle qui existe au sein d’un esprit donné et qui fonde l’identité. De même pour l’appartenance à un groupe, qui générerait, au sens propre, un « esprit de groupe ». Il existe peut être même un esprit de l’Homme, dont le contenu serait « l’air du temps ». Jung pensait que l’inconscient était partagé entre les êtres humains. L’inconscient décrit par la psychanalyse serait alors cet esprit formé de tous nos esprits faiblement intriqués à différentes échelles : individuelle, familiale, culturelle, biologique.
Allons encore plus loin : les hasards et les phénomènes chaotiques ne se limitent pas à nos cerveaux. Ils sont également présent dans chacun des événements de nos vies. Il se pourraient qu’eux aussi se retrouvent parfois corrélés à nos états d’esprit. Jung a développé la notion de synchronicité en collaboration avec le physicien Pauli pour parler de coïncidences porteuses de sens entre des événements extérieurs et des états psychiques intérieurs, s’articulant autour de ce qu’il appelle un « archétype », par exemple la présence d’un grand nombre d’oiseaux et la mort d’un proche. Jung a constaté que ce type de coïncidences se produisaient fréquemment et avaient un impact fort sur le psychisme. Il pensait qu’elles étaient le fait de l’existence, conjointement à l’ordre causal des choses et porté par lui, d’un ordre du monde a-causal et a-temporelle.
Ces coïncidences hypothétiques sont effectivement a-causales : du point de vue causale, on les interprète simplement par le hasard, dont elles ne sont pas forcées d’enfreindre les lois statistiques. Mais du point de vue du vécu intérieur, ce sont des singularités fortement porteuses de sens. Nous sommes donc précisément dans ce que nous définissions comme l’action d’un libre arbitre, pour lequel l’unicité de l’événement joue un rôle déterminant. La synchronicité serait le fruit d’une volonté unique s’exprimant à la fois dans le monde matériel par un événement et dans notre esprit.
De nombreuses personnes souvent cultivées ont une façon de vivre intérieure ou témoignent d’expériences psychiques dont la science ne rend pas compte, et pensent que des phénomènes liés à l’intuition, bien qu’inexpliqués, se produisent parfois, comme le fait de sentir des choses avant qu’elles n’arrivent, de se savoir observé, d’avoir un contact particulier avec certaines personnes et de deviner des choses, ou plus simplement pensent que certains événements et la vie en général ont un sens et s’inscrivent « dans un tout ». Ce sont ce type d’expériences, ainsi que les expériences mystiques, pour lesquelles Jung invoquait la synchronicité.
Il faut avouer que le domaine de l’esprit reste encore grandement inexploré, et ces expériences ne sont pas formellement réfutées par la science mais les scientifiques préfèrent toujours trouver des explications « raisonnables » à ce genre de témoignage, c’est à dire des explications utilisant des éléments déjà connus et vérifiés. On invoque généralement des formes d’illusions psychologique, qui peuvent exister réellement par ailleurs, et on attribue les coïncidences au hasard. Si les scientifiques remettent ainsi en question les témoignages, c’est simplement parce qu’ils considèrent qu’ils n’entrent pas dans le cadre de nos connaissances physiques du monde matériel et semblent même les contredire en faisant intervenir une force surnaturelle.
Cette prudence est tout a fait justifiée. Cependant la démarche consistant à interpréter le hasard comme la manifestation d’une volonté puis à envisager l’intrication des esprits les uns avec les autres et l’existence de la synchronicité ayant une base physique nous force à reconsidérer les choses : le principal argument, visant à réfuter ce type de phénomène parce qu’ils enfreignent les lois de la physique et supposent des choses extraordinaires, n’est plus valable, puisqu’étant donné la nature supposée de l’esprit, nous pouvons envisager que différents esprits puissent être « reliés ».
Au contraire, si cette conception s’avérait juste, elle nous permettrait de réinvestir ces domaines et d’essayer de les étudier de manière réellement scientifique. La mise en œuvre est délicate car une singularité, par définition, échappe aux lois statistiques, mais en théorie il devrait être possible d’observer un effet statistique de l’intrication quantique à grande échelle pour peu que l’on parvienne à isoler les phénomènes que l’on suppose (subjectivement) « synchronistiques ». Toutefois rappelons que l’existence de la synchronicité est hypothétique et que nous sommes dans un domaine très spéculatif.
De manière plus générale, affirmer que le hasard serait en réalité l’expression d’une volonté, même en dehors de notre conscience, mérite d’être étudié. Bien sûr comme nous le remarquions la plupart des fluctuations s’effacent à notre échelle. Reste que le hasard joue un rôle non négligeable dans un certains nombre de phénomènes importants. Pensons à l’évolution des espèces, par exemple, qui s’explique principalement par les aléas des mutations génétiques ayant lieu au niveau moléculaire. Mais finalement qu’est-ce qui différencie dans les faits l’intervention d’un hasard « aveugle » de celle d’une volonté ?
De l’extérieur, rien, disions nous mais ce n’est pas tout a fait juste. Derrière l’idée d’intentionnalité il y a deux idées complémentaires, l’une n’allant pas sans l’autre. La première idée, c’est que l’intentionnalité n’est équivalente au hasard que d’un point de vue statistique, mais qu’elle ne l’est pas si l’on considère les événements dans leur contexte singulier. Autrement dit il existe une différence mais celle-ci échappe de facto à la méthode scientifique, qui ne peut pas rendre compte de phénomènes uniques, qui s’intéresse aux régularités et non aux singularités. Le monde de l’esprit serait précisément le domaine de ce qui échappe à la méthode scientifique.
La seconde idée, c’est que cette différence a pour essence le fait que les volontés, contrairement au hasard « aveugle », sont « voyantes », c’est à dire reliées : reliées à leur contexte, reliées entre elles, et finalement reliées à l’univers entier si l’on considère que les particules sont toutes plus ou moins intriquées ; et ces liens, de par la nature de l’intrication quantique, sont non locaux et a-temporels. De ce point de vue une volonté est fondamentalement différente d’un hasard indépendant, car c’est un choix qui s’inscrit dans un ensemble plus grand.
L’idée d’un lien entre les volontés amène d’elle même l’idée d’un ordre des choses dans le domaine des esprits et des volonté. Cette ordre existe-t-il ? Dans notre hypothèse naturaliste, si cet ordre existe, on devrait le retrouver dans la façon dont sont structurés ces liens entre les volontés. Répondre à cette question nécessiterait de construire une « physique des esprits » et de décrire la manière dont ceux-ci s’enchevêtrent, se composent, se décomposent, interagissent, émergent ou disparaissent, puis d’explorer ce nouveau monde. En somme un vaste programme...
La vision entièrement déterministe et causale du monde qui voudrait réduire l’indéterminisme à des fluctuations disparaissant à grande échelle voire à un déterminisme sous-jacent a dominé la pensée scientifique de ces derniers siècles et fut couronnée d’un énorme succès opérationnel tandis qu’elle enrichissait considérablement nos connaissances. Cependant il s’agit d’une impasse conceptuelle, puisqu’elle nie en quelque sorte l’existence de notre vécu intérieur et de notre libre arbitre et l’assimile à une illusion. Elle nie également la possibilité d’une flèche du temps, car selon cette conception aucun moment du temps ne peut être considéré comme le présent, chaque moment étant indifférencié. Elle est donc en contradiction flagrante avec le monde tel qu’on le perçoit intuitivement et n’explique pas cette contradiction. Mais surtout elle est incapable d’expliquer pourquoi l’univers va en se complexifiant, avec l’apparition des atomes, des molécules, des galaxies, de la vie, et enfin de l’homme, si ce n’est à posteriori par un incroyable hasard.
En effet dans un monde déterministe, puisque l’entropie augmente sans cesse, il n’y a pas de raison que l’ordre émerge de l’univers, à moins d’imaginer des conditions initiales infiniment bien réglées aboutissant par causes à effets au monde que nous connaissons. Autrement dit la démarche matérialiste déterministe consiste à évacuer toute intentionnalité du monde en cours d’évolution pour la reléguer intégralement aux conditions initiales, c’est à dire à une seule et unique intentionnalité préexistant au monde. Cette démarche quelque peu absurde est simplement une négation du réel tel que nous le vivons.
Face à ces obstacles insurmontables, la conception assimilant les fluctuations quantiques à quelque chose de marginal dans l’univers mérite aujourd’hui d’être dépassée. Seules ces fluctuations expliquent l’apparition de structures ordonnées. En prenant en considération leur portée et le rôle actif qu’elles ont dans leurs singularités, non seulement nous collons mieux à nos connaissances scientifiques, puisque nous tenons compte de l’indéterminisme, non seulement nous sommes capable de rendre compte de manière rationnelle de l’esprit tel que nous le vivons et d’interpréter de manière compréhensible la mécanique quantique, mais en plus nous pouvons apporter un éclairage nouveau à l’évolution de l’univers.
En définitive l’évolution du monde tout comme l’histoire des hommes semble être un jeu subtil entre la loi et le hasard, entre la structure régulière et l’événement singulier, entre la pré-détermination et la liberté. Selon notre interprétation, le hasard, la volonté donc, serait à l’origine de la génération de structures stables propices à son propre épanouissement. Ces structures se font successivement de plus en plus complexes, chacune s’appuyant sur les précédentes, accédant ainsi par palier via une sélection de type darwinienne à des formes supérieures, de l’atome à la cellule puis de la cellule à l’être vivant, et, à travers l’homme, de l’être vivant à la civilisation. On peut voir ces structures comme des passerelles permettant à l’esprit d’investir le monde matériel sur des échelles de plus en plus grandes, passerelles dont nous serions à ce jour et à notre connaissance la forme la plus aboutie.
Ainsi à l’idée d’un esprit hors de la matière, qui pose certains problèmes d’interprétation (L’esprit enfreint-il les lois de la nature ? Quand est-il apparu sur terre ?), et à l’idée d’un monde sans esprit qui en pose d’autres (Pourquoi le temps et pourquoi notre vécu ? Pourquoi les structures complexes ?), nous pouvons substituer l’idée d’une matière qui est esprit, l’idée que l’esprit est une caractéristique essentielle et indissociable de la matière, fondant la flèche du temps, et qui se manifeste, quand la structure matérielle le permet, par la conscience telle que nous la connaissons, à travers l’intrication d’un grand nombre de particules au sein d’un système chaotique structuré. C’est ce à quoi nous amène le simple fait de poser le libre arbitre dans l’hypothèse naturaliste, par l’intermédiaire d’une interprétation de la physique quantique en terme d’esprit. S’il s’agit pour l’instant d’une simple hypothèse, la résolution du problème de la mesure serait décisive en la matière.
L’aspect intéressant de cette approche, il me semble, est qu’elle ne nécessite pas l’intervention d’une quelconque force surnaturelle magique enfreignant les lois connues, que nous aurions été obligé de supposer ad-hoc sans que sa manifestation n’ait jamais été observée. Autrement dit elle se place dans une démarche purement rationnelle, dans le cadre de nos connaissances actuelles, mais permet néanmoins d’envisager l’existence de l’esprit et de notre vécu et son lien avec la matière. A travers l’étude des singularités, elle ouvre de nouvelles perspectives scientifiques.

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23/02 10:03 - quen_tinquen tin c’est dommage vous etes enfermé dans un monde flou sibyllin sur une chose (...)
23/02 03:32 - gimoC’est dans le hasard que j’attribue une intentionnalité, non dans la nécessité... (...)
16/02 15:18 - quen_tinSi je comprends bien, ( et c’est pas sûr...), vous tentez, dans cette longue (...)
16/02 14:37 - MarkoffOui, je comprend maintenant ce que vous voulez dire par "bienvaillant". Je veux dire (...)
15/02 20:40 - quen_tin
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