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L’œil le plus grand du monde

C’est le onze juin dernier que l’ESO (1) s’est réuni en Allemagne et a approuvé le programme du futur télescope géant E-ELT (European Extremely Large Telescope). On savait déjà qu’il sera construit au Chili, à vingt kilomètres seulement de son petit frère le VLT (Very Large Telescope), dans le désert d’Atacama, lieu idéal pour l’observation astronomique, même si les conditions climatiques y sont très rudes.

E-ELT

Le « petit frère » en question, installé sur le site de Paranal, est déjà une réalisation assez extraordinaire, puisque les télescopes du VLT (Quatre de 8,2 mètres de diamètre, et quatre mobiles de 1,8 de diamètre) peuvent fonctionner en interférométrie, ce qui signifie qu’ils ne fonctionnent alors pas de façon indépendante les uns des autres, mais ensemble, unissant leur forces pour parvenir à voir plus loin. Plusieurs petit yeux (ce sont surtout les quatre petits télescopes mobiles du VLT qui fonctionnent en interférométrie) qui se combinent pour n’en former plus qu’un, nettement plus gros, du coup.

VLT

Le VLT peut se visiter, et cela motive pour commencer à déposer, de temps en temps, un peu de menue monnaie dans son petit cochon de porcelaine, d’autant que l’E-ELT sera, espérons le, également visitable... Alors rêvons un peu, car même si l’on parvient à accumuler la somme nécessaire pour se rendre là bas, il n’est pas forcément de tout repos de séjourner dans l’Atacama. Les conditions de visite du VLT sont très strictes, et l’on met également en garde les touristes sur le site internet de l’ESO contre les problèmes de santé pouvant survenir à ces altitudes et ces climats : migraines, vertiges, problèmes respiratoires ou cardiaques, oreilles qui sifflent, vision d’ « étoiles »…

Le VLT, actuellement le télescope le plus moderne du monde dans la famille « télescopes terrestres », sera donc détrôné dans les quelques années à venir, vers 2018 peut-on lire, par l’E-ELT actuellement en préparation, une sorte de monstre dont l’œil aura la taille de la moitié d’un terrain de football ! On imagine que même en invoquant son interférométrie pour sa défense, le pauvre VLT va paraître bien petit lorsque son futur grand frère sera né, à Cerro Armazones. On parle même sur le site de l’ESO d’une révolution en préparation… « Un tel télescope peut éventuellement révolutionner notre perception de l'Univers, comme l'a fait la lunette de Galilée il y a 400 ans. » peut-on y lire en effet !

A l’époque où le VLT a été construit, il est fort possible que la communauté scientifique se soit demandé ce qu’on allait pouvoir faire de mieux, de plus grand, de plus moderne, de plus extraordinaire. Même si l’on imagine les scientifiques habitués à se remettre en question, à ne jamais se reposer sur leurs lauriers et à tourner une page immédiatement après avoir tourné la précédente, dans le but d’aller toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus fort… ah non ! ça, c’est la devise des jeux olympiques ! bref, si on les imagine habitués à anticiper, à se dépasser sans cesse, on se demande tout de même comment il est possible de prévoir quelque chose que l’on n’est pas encore capable de réaliser, et ce au moment même où l’on pense avoir atteint les limites de nos possibilités. Puis de le concevoir, puis de le réaliser.

Ce besoin de télescopes nouveaux provient peut être de l’absence de réponses satisfaisantes obtenues après maintes observations au moyen des instruments dont on dispose à un moment donné. A moins que cela ne soit le fait de la formulation, dans les esprits des scientifiques, de questions nouvelles, directement liées aux progrès que l’on vient d’accomplir ? Les nouvelles questions sont-elles destinées à ne germer que si l’on apporte au préalable la réponse à la question précédente ? Est-ce ainsi que la science progresse ?

Quelque soit la façon dont elle progresse, la science ne s’arrête jamais, et ne s’arrêtera jamais de progresser pourvu que l’on continue à vivre dans un monde où la curiosité, l’adaptabilité, l’ouverture continueront à l’emporter sur les dogmes figés. Une découverte en remplace une autre, une technologie relègue la précédente au rang d’antiquité, une réalisation considérée comme au top est considérée comme dépassée quelques années plus tard seulement… C’est pareil dans le monde de la technologie. Le discman a remplacé le walkman, puis fut remplacé par le lecteur USB, et l’on passe désormais pour des retardés lorsqu’on persiste à utiliser les anciennes machines, que tous les amoureux du vintage et du rétro adorent pourtant... Gemini a remplacé Mercury, puis fut détrôné par Apollo. La télé couleur a remplacé la télé noir et blanc, la 3D remplacera peut être à terme la 2D, tout comme, dans le monde de l’énergie, les énergies renouvelables remplaceront à terme le nucléaire… mais là je divague, j’en ai peur, et de plus je suis complètement hors sujet. Cela dit, il faut bien reconnaître qu’il y a des domaines où le progrès a du mal à décoller…

Anyway, comme disent les Anglosaxons, peut-être en va-t-il autrement dans le monde des télescopes où chaque instrument semble jouer un rôle bien défini, chercher dans un domaine bien précis, celui auquel ne s’intéresse pas (ou moins) son concurrent, avoir encore son mot à dire même s’il n’est pas, ou plus, le dernier né et le plus sophistiqué. Il semble bien que chaque instrument ait sa spécialité, et sa raison d’être. Et puis, il y a les télescopes terrestres, les télescopes spatiaux, peut-être un jour les télescopes lunaires… Alors, même si cet article s'intéresse en priorité au E-ELT, ne boudons pas pour autant le VLT, et ne l’envoyons pas aux oubliettes de la science.

Et cependant, comment ne pas être déjà émerveillés par ce qui se prépare, comment ne pas attendre avec impatience la naissance de ce nouveau télescope ? La lecture des caractéristiques de l’E-ELT donne le vertige : le télescope sera sans doute une véritable prouesse technologique dans sa réalisation, avec ses miroirs à optique adaptative. Il aura en effet la possibilité de déformer son œil afin de corriger les perturbations atmosphériques, ce que ne sait pas faire le VLT. L’un des miroirs à optique adaptative pourra ainsi changer de forme mille fois par seconde ! L’œil du télescope sera en fait composé de cinq miroirs, un miroir primaire et les autres secondaires. Le miroir primaire comprendra environ un millier de segments d’une largeur d’un mètre quarante, et l’un des miroirs secondaires mesurera six mètres de diamètre.

Mais arrêtons ici la liste des caractéristiques techniques de ce télescope géant sinon on serait obligé de se lancer dans de grands discours savants sur ses possibilités d’observation dans le visible, l’infra rouge… ce qui ferait très vite arriver aux limites de ses connaissances personnelles, en tout cas les miennes. Qu’importe ! Ce qui est génial, avec l’astronomie, c’est que l’on peut se passionner pour des sujets sans forcément connaître grand-chose de la science et de la technologie elles-mêmes, sans être scientifique soi-même. Car l’astronomie fera toujours rêver, et les questions qu’elle soulève telles « qui sommes nous ? », « d’où venons nous ? », « de quoi est fait notre univers ? », « y sommes nous seuls ? », concernent chacun d’entre nous. Quoi de plus frustrant en effet que de ne pas savoir s’il existe ou non une autre planète habitée, à quoi ressembleraient « ceux » (ou « ce ») qui y vivent, quelle forme a notre univers, où s’arrêtera-t-il et, s’il compte arrêter un jour son expansion, pour quelle raison s’arrêtera-t-il, et finalement, pourquoi, et non comment, tout a commencé ? Ne serait-ce pas finalement une véritable nécessité d’être scientifique, pointu dans son domaine, afin d’être en mesure d’apporter des réponses, quelles qu’elles soient, même si elles ne sont que simples hypothèses, pour faire taire, même temporairement, ces insupportables frustrations ?

N’est-on pas tous un peu scientifiques, malgré tout, et ce depuis l’enfance, n’entre-t-on pas spontanément dans une démarche scientifique dès lors que l’on cherche à comprendre et à savoir, que l’on n’accepte aucune vérité comme permanente et unique, que l’on remet sans cesse en question ses connaissances et ses croyances et que l’on accepte sans honte aucune de reconnaître que l’on ne sait rien ? Que l’on est même heureux de constater que l’on a encore tout à apprendre, tout à découvrir ?

Quoi qu’il en soit, l’E-ELT sera plus performant que le télescope Hubble (on en vient à ce propos à se poser la question de savoir ce qui serait le plus économique à construire dans le futur : des télescopes terrestres à optique adaptative, ou des télescopes spatiaux ?) et, avant même la pose de la première pierre, on attend déjà beaucoup de lui : découvertes et images d’exoterres, étude de l’atmosphère des planètes extrasolaires, étude de la formation des systèmes planétaires, étude des tous premiers objets apparus dans l’univers (cet œil de lynx verra en effet très loin…) et des trous noirs et, cerise sur le gâteau, mesurer l’accélération de l’expansion de l’univers… pour ne citer que ces quelques exemples qui donnent également le vertige. Et d’autres objectifs (c’est un peu le cas de le dire) délicieusement incompréhensibles ou mystérieux, qui feraient presque passer l’astronomie pour une science destinée aux magiciens…

La « bande annonce » officielle du E-ELT.

Source des photos (auteur : ESO).

 

Auteur : ESO

 

Auteur ESO

Note.

(11) European Southern Observatory.




par Surya (son site) lundi 30 juillet 2012 - 25 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Musima (---.---.---.76) 30 juillet 2012 11:05
    Musima

    Et oui... la technique fascine tant elle envahit et devient le centre de la post-modernité. Mais un oeil de haute technique, aussi puissant soit-il, ne permet toujours pas de faire comprendre aux humains que ce n’est pas dehors ni au loin qu’il faudrait regarder d’urgence mais au coeur de Soi... mais ça, c’est beaucoup plus difficile que de mater l’univers !

  • Par alphapolaris (---.---.---.28) 30 juillet 2012 12:38
    alphapolaris

    Petite précision sur l’astronomie infrarouge : ce télescope, comme tout télescope optique pourra observer dans l’infra-rouge... (ce n’est rien d’autre que de la lumière « avant » le rouge dans l’arc-en-ciel, mais invisible pour nos yeux) mais ce ne sera pas forcément intéressant.

    Ce qui est intéressant en infrarouge, ce sont des objets froids, qui émettent des rayons infrarouges, même s’ils sont froids. Cela peut paraître surprenant qu’un glaçon émette des rayons IR car ceux-ci sont associé à la chaleur. En fait, n’importe quel objet est toujours plus chaud que le zéro absolu, et donc, il émet toujours des rayons infrarouges. Seul la longueur d’onde change. Et le problème est que les longueurs d’onde intéressantes sont absorbées par les molécules d’eau de l’atmosphère. Ces rayons sont donc invisibles depuis la surface terrestre. Pour les observer, il faut des télescope dédiés et placés hors de l’atmosphère, c’est à dire, en orbite. De plus, ces télescopes doivent être refroidis par cryogénie, pour ne pas que la chaleur ambiante émette des rayons infrarouges parasites. Leur réserve cryogénique leur donne une durée de vie limitée.

    C’est (c’était) le cas du télescope Spitzer dont la réserve cryogénique a été épuisée. Faute de liquide refroidissant, il ne peut plus qu’observer des objets plus chauds que lui.

    Donc, ce gigantesque télescope pourra observer en infrarouge, mais le filtre de l’atmosphère limitera l’intérêt que cela peut avoir.

  • Par mortelune (---.---.---.106) 30 juillet 2012 16:12
    mortelune

    Si l’on mettait autant d’intelligence à résoudre les problèmes humains qu’à voir les confins de l’espace alors la terre serait sans doute aussi belle qu’une nébuleuse. D’un autre coté c’est peut-être par le progrès technique et l’innovation qu’il faudra passer pour avoir une planète plus humaine. Pour le moment on en est pas là et comme les astronomes je préfère lever les yeux au ciel que perdre mon temps à regarder les guignols qui nous gouvernent. 

    Merci donc pour ce bel article plein de rêves et d’espoir.

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